lundi 25 avril 2016

Bouquin : Le pacte du petit juge


[...] L'affaire était morte et enterrée.

Après la déferlante scandinave, le temps serait-il venu de la vague italienne ?
À en croire nos lectures depuis quelques mois, c'est peut-être le cas : [clic]
Antonio Manzini, Marco Vichi, de Cataldo, de Giovanni, Gianrico Carofiglio, ... depuis deux ans les coups de cœur s'empilent sur l'étagère des polars venus de la botte.
Cette fois, c'est encore plus au sud, en Calabre où règne la 'Ndrangheta, la mafia locale, que nous emmène Mimmo Gangemi avec son deuxième polar : Le pacte du petit juge.
La prose de Gangemi est riche et généreuse, gorgée d'huile d'olives, goûteuse et charnue.
[...] Le commandeur Brizzi, chargé d'ans et de maux, mais jeune de langue dès qu'il s'agissait d'offenser sans réserve et de faire peser sa fortune pour compenser la noblesse qu'il rageait de posséder.
[...] Le fille du docteur Scuto, encore demoiselle - mais seulement des oreilles, selon le qu'en dira-t-on - avait dans le four une miche mitonnée par le fils d'un cordonnier qui était plus souvent à la cave que dans son échoppe, nouvelle ensuite démentie par les actes officiels, le fruit du péché n'ayant jamais paru,  mais dont tout le monde savait qu'elle était vraie, le four ayant été nettoyé nuitamment.
Autant dire qu'on est à l'antipode méridional de la prose sèche et efficace auxquels bon nombre d'auteurs anglo-saxons nous ont habitués. Pas question ici bas de tourner les pages à vive allure.
En Calabre, on prend son temps pour écrire.
Tout comme pour conclure une affaire, croupir en prison, enterrer un dossier ou ruminer une vengeance.
[...] De toute façon, l'affaire était morte et enterrée. Et quand une affaire est morte et enterrée, personne n'a intérêt à s'armer d'une pelle et d'une pioche pour la déterrer.
[...] Il fut immédiatement évident que le cercle s'était refermé, et que la 'Ndrangheta avait servi de compas.
Un juge est assassiné au bas de chez lui. Les risques du métier en cette région ?
Peut-être, mais deux de ses amis ne l'entendent pas ainsi. Son collègue Alberto Lenzi va reprendre l'enquête.
[...] Tire-au-cul, amateur de putains, vicelard de la pire espèce, mais fin d'esprit. Et arrogant comme pas deux.
[...] La quarantaine, grand, bel homme, la langue bien pendue, tire-au-flanc - au Parquet, sa réputation frôlait le seuil d'alerte - et amateurs de putains.
Bref, le juge Lenzi est l'homme idéal à qui confier une affaire dont on souhaite qu'elle reste enterrée (et c'est le cas de le dire) et qu'elle ne voit jamais le jour.
D'où l'amère déception de ses supérieurs après quelques chapitres ...
[...] Comment aurait-il pu imaginer qu'il se mettrait à déployer de soudaines compétences au lieu de rester égal à lui-même ? Il avait découvert le dépôt de scories radioactives, arrêté des coupables, et trouvé Dieu sait quoi d'autre encore. 
Une affaire de déchets. Toxiques.
L'affaire et les déchets sont toxiques.
[...] Et du plomb, il fallait s'attendre à ce qu'il y'en ait.
L'intrigue est simple, voire même un peu convenue, mais la prose de Gangemi est ronflante et savoureuse et ses personnages sont particulièrement épais (paradoxalement, c'est le juge Lenzi auquel on a le plus de mal à s'intéresser). On est passé à deux doigts du coup de cœur.

Pour celles et ceux qui, depuis Fukushima, aiment les histoires radioactives.
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jeudi 21 avril 2016

Bouquin : L'art d'écouter les battements de coeur


[...] Ces gens-là croyaient qu’on voyait avec les yeux. Qu’on couvrait de la distance avec des pas.


Si nous n'avions pas en tête un prochain voyage en Asie du sud-est et en Birmanie, on n'aurait sans doute jamais téléchargé ce titre aux faux airs d'arlequinade : L'art d'écouter les battements de cœur.
L'allemand Jan-Philipp Sendker cache bien son jeu qui fut longtemps correspondant pour le Stern dans ces contrées lointaines aux parfums d'encens et aux sonorités zen.
Avec ce premier roman, il embarque ceux qui veulent bien le suivre dans ce qui est tout à la fois un beau voyage exotique, une superbe histoire d'amour, un conte magique et philosophique.
L'histoire du crocodile qui protégeait les amours du prince et de la princesse, l'histoire de la jeune infirme dont le chant guérissait et bien entendu l'histoire du moinillon aveugle qui entendait les battements des cœurs autour de lui.
Dépaysement total et ambiance zen.
Notre guide s'appelle Julia, une avocate américaine, archétype de l'occidentale qui, comme le lecteur, va se retrouver sur une autre planète.
Tout comme nous, Julia fait partie de ces gens-là,
[qui] croyaient qu’on voyait avec les yeux. Qu’on couvrait de la distance avec des pas.
Son père d'origine birmane avait mystérieusement disparu il y a quelques années, abandonnant brusquement tout, carrière brillante, position sociale enviée et famille bcbg.
[...] Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point le mariage de ma mère avait été malheureux. Je pensais à une phrase qu’elle m’avait dite la veille : « Ton père m’a quittée bien avant le jour où il a disparu. » Et moi, alors ? pensai-je. Depuis combien de temps mon père m’avait-il quittée ?
Julia retrouve une vieille lettre d'amour adressée à une mystérieuse Mi Mi, 38 Circular Road, Kalaw, État de Chan, Birmanie [ici, entre Mandalay et le lac Inle].
Nous voici donc partis en sa compagnie dubitative et sceptique, sur les traces de ce père mystérieux, certainement parti rejoindre son amour de jeunesse.
[...] J’étais nerveuse, agitée et je me demandais ce qui m’attendait. Je ne suis pas de ces gens qui apprécient les surprises.
Arrivée à Kalaw, elle fera la rencontre de U Ba qui semblait l'attendre et qui va lui raconter toutes ces histoires, l'histoire de son père, son histoire.

[...] Où est mon père ?
— Je vous en prie, encore un peu de patience. C’est l’histoire de votre père.
— C’est vous qui le dites. Où sont les preuves ? Si, à un moment quelconque de son existence, mon père avait été aveugle, vous ne croyez pas que nous, sa famille, l’aurions su ? Il nous l’aurait raconté.
— Vous en êtes certaine ?
[...] Elle voulait demander à Tin Win s’il y avait un secret et s’il pourrait lui enseigner l’art d’écouter les battements de cœur. Au moins les rudiments.
[...] — Ton cœur. Ce sont les battements de ton cœur que j’entends.
— De si loin ? Elle rit à nouveau, mais sans la moindre ironie. C’était évident à son ton. Son rire était de ceux à qui on peut faire confiance.
— Tu ne me crois pas ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Peut-être. À quoi ça ressemble, alors ?
— C’est merveilleux. Non, encore mieux que ça. Ça ressemble à… Tin Win se mit à bégayer, cherchant les mots justes.
— C’est indescriptible, reprit-il.
— Tu dois avoir l’ouïe fine. Il aurait pu croire qu’elle se moquait de lui. Mais il suffisait de l’entendre pour savoir que ce n’était pas le cas.
— Oui. Non. Je ne suis pas certain que ce soit avec les oreilles qu’on entende.
[...] Il marmonna quelque chose à propos d’un virus, le virus de l’amour, dont tout le monde est porteur mais dont quelques-uns seulement souffrent.
On ne vous en dit pas plus pour vous laisser entier le (grand) plaisir de la découverte pas à pas, page après page, de cette histoire merveilleuse qui nous emporte loin des rivages habituels.
Une histoire d'Amour avec un grand A, celui qui est plus fort que tout, plus fort que les crocodiles et les distances. Rassurez-vous c'est loin d'être une romance à l'eau de rose de fleur de lotus et certains passages sont même assez rudes : la vie en Birmanie n'est pas toujours facile.
Mais avec sa tête rasée de moine zen, Sendker réussit à nous laisser entrevoir une petite part de cette pensée orientale si différente de la nôtre, lorsque ce que nous appelons (faute d'autres concepts) le respect des conventions sociales ou encore le détachement des contingences matérielles rend certains comportements totalement incompréhensibles à nos yeux occidentaux.
Une belle et grande histoire d'amour, à très haute teneur en spiritualité qui ravira littéralement ceux qui veulent bien laisser leur âme voyager là-bas mais qui ennuiera sans doute ceux qui croient
qu’on voit avec les yeux. Qu’on couvre de la distance avec des pas.

Pour celles et ceux qui aiment l'esprit zen.
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mardi 19 avril 2016

Bouquin : Condor


[...] Hostile. Le monde était devenu hostile.

Notre auteur national d'ethno-polars Caryl Férey, continue son tour d'Amérique du Sud et après son Mapuche argentin, nous emmène au Chili où l'on se doute qu'avec un tel guide, ce ne sera certainement pas une promenade de santé.
Il sera encore question ici d'indiens mapuche et bien sûr du sombre passé d'un pays qui a bien du mal à gérer l'héritage de violence économique et sociale : Caryl Férey a convoqué les dictatures et la tristement célèbre Opération Condor [clic] qui sert de décor à un thriller très actuel.
En fait, Caryl Férey convoque un peu tout de le monde et nous sert un best-of d'empenadas à la chilienne.
Plusieurs passages nous évoqueront par exemple Les évadés de Santiago ou encore le No du référendum.
[...] La dérégulation tous azimuts que les Chicago Boys expérimentaient au Chili était une nouvelle forme de capitalisme où l'État non seulement se désengageait de l'économie et des services publics, mais bradait le pays entier au secteur privé.
[...] « Ils » avaient privatisé la santé, l'éducation, les retraites, les transports, les communications, l'eau, l'électricité, les mines.
[...] Les Chicago Boys de Guzmán avaient passé le pays au tamis de la cupidité.
[...] Le monde avait changé. Les défenseurs du « Non » lors du référendum ne s'y étaient pas trompés : personne ne voulait revoir les images de la Moneda en flammes, la répression, la torture. Trop anxiogène.
Sans compter que ça démarre à la Zulu avec de pauvres gosses d'un bidonville décimés par une nouvelle drogue et que la cavale qui s'ensuivra rappelle bigrement celle de Mapuche. Autant dire que les empenadas sentent un peu le réchauffé.
[...] On a eu le résultat des analyses tout à l'heure, annonça-t-elle. La cocaïne est quasi pure. Quatre-vingt-dix-huit pour cent, d'après le flic des narcotiques.
— La coke d'El Chuque ?
— Mm, mm, fit-elle, la bouche pleine.
— Comment cette petite racaille peut se trimballer avec un produit pareil dans les poches ? s'étonna Stefano.
— C'est aussi la question qu'on se pose. Et d'après le copain flic d'Esteban, cette coke est un vrai danger public. On n'a pas de preuves pour le moment, mais ça expliquerait l'hécatombe parmi les jeunes de La Victoria.
[...] — Ça n'explique pas le lien entre la cocaïne et l'achat de terres dans la région, dit-il. Jamais Edwards ne se serait fourvoyé dans une histoire de drogue. Il y a autre chose, forcément, un business avec Schober…
— Sa nouvelle société minière ? avança Stefano.
Ajoutons à cela qu'au fil des années, la prose de Férey se fait de plus en plus prétentieuse et alambiquée : le vol de ce Condor multiplie les passages en voltige, au style pompeux gorgés d'effets ampoulés ou au lyrisme poétique qui finissent par irriter.
[...] Même les courants d'air faisaient figure de survivants.
[...] Un nuage blanc passa dans son esprit. Une série d'anamorphoses au brouillard aveuglant qui la tinrent en haleine.
Et puis soudain, au détour d'un chapitre, comme si l'oiseau se laissait rattraper par la puissance et la  violence de son histoire, on plonge en piqué pour un thriller prenant et efficace : Caryl Férey n'a pas perdu la main.
Un bouquin très inégal qui n'apporte finalement rien de bien nouveau depuis Mapuche.
Une déception après les auteurs chiliens lus récemment [clic] comme Boris Quercia ou Ramón Díaz Eterovic.
Ah, petit coup de cœur personnel de MAM & BMR pour la fin du parcours qui emmène le lecteur jusqu'à San Pedro de Atacama, au bord du désert trop salé du même nom - un de nos plus beaux voyages [clic] - pour un final aux allures de western.
[...] Manque plus qu'une attaque d'Indiens à cheval, ironisa Porfillo pour détendre l'atmosphère.
Ah encore, on ne peut résister au plaisir de deux autres petites citations :
[...] Le carabinier avait quarante-neuf ans, une vingtaine d'hommes sous ses ordres, dont la moitié était aussi corruptible qu'une banque d'investissement.
[...] Autant croire au protocole de Kyoto.

Comme d'habitude avec cet auteur : pour celles et ceux qui aiment voyager, y compris dans le passé récent.
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dimanche 17 avril 2016

BD : Au coeur de Fukushima


Zone interdite.

On se plaint souvent que les auteurs et les dessinateurs aient du mal à vivre de leur art.
Mais parfois cela a du bon ... comme ce fut le cas de ce gars (appelons le Kazuto Tatsuta, c'est un pseudo) qui dû partir gagner sa croûte dans les décombres de la centrale de Fukushima.
Bonne pioche de MAM avec ce manga étonnant qui est une sorte de journal de bord des jours passés par un travailleur ordinaire Au cœur de Fukushima.
Le parti pris très original de ce journal graphique (et qui en fait toute la saveur) est que justement, il n'y a pas de parti pris.
Alors qu'on pouvait légitimement s'attendre à un pamphlet antinucléaire de plus ... et bien non.
Celui qui se cache derrière Kazuto Tatsuta se contente de décrire de manière minutieuse, factuelle, ordinaire, quotidienne, répétitive, les conditions et le travail routinier de ces ouvriers qui sont chargés de démanteler, démembrer, désosser, décontaminer les décombres de la centrale dévastée par le tsunami du 11 mars 2011.
Des ouvriers attirés par le salaire (pas toujours mirobolant) ou tout simplement un travail.
Des ouvriers soucieux de leur protection contre les radiations.
Des ouvriers conscients de la nécessité du travail qui est le leur.
Tatsuta nous décrit un monde étrange faits de masques, de cloisons, de calfeutrages et de combinaisons qui nous laisse un goût amer car il pourrait bien préfigurer ce qui attend beaucoup de monde dans quelques années lorsque les radiations auront envahi des zones bien plus étendues que Fukushima ou Tchernobyl. Brrr...
Bien sûr l'auteur évoque la pyramide des sous-traitants qui permet certainement quelques entorses aux règlements et aux contrôles, bien sûr l'auteur évoque quelques 'légendes urbaines' qui courent sur ce qui se passerait (ou pas) dans ces lieux méphitiques. Mais ce qui l'intéresse (et donc ce qui nous passionnent, nous lecteurs occidentaux) c'est son point de vue très nippon sur ces travailleurs qui, comme lui-même, sont venus débarrasser le pays de ce qu'il faut bien déblayer : pas tout à fait des héros mais des hommes salués par leur compatriotes, conscients de leur rôle après le désastre.
Ce regard très japonais (et très instructif) sur le devoir et le travail pourrait même conduire certains lecteurs à prendre cela comme presque de la propagande.
Mais non, Tatsuto évoque bien quelques critiques envers Tepco mais ne cherche pas à s'étendre sur les causes et les origines qui ont conduit à la catastrophe : son regard est uniquement concentré sur le travail d'aujourd'hui, d'après la catastrophe.
Un travail nécessaire.
Un travail auquel se sont attelés quelques travailleurs ordinaires, quelques travailleurs comme lui.
Un complément en images au roman de Thomas B. Reverdy qui évoquait les mêmes lieux maudits.

Pour celles et ceux qui aiment savoir ce qui se passe derrière les murs.
D'autres avis sur Babelio et les planches offertes par Le Monde.

jeudi 14 avril 2016

Bouquin : Froid comme la mort


[...] Tu sais quoi, Italo ? Les femmes ne devraient pas vieillir.

Coup double.
Après un premier coup de cœur l'an passé avec Piste noireAntonio Manzini récidive avec ce Froid comme la mort, deuxième enquête du commissaire, pardon : du sous-préfet Rocco Schiavone.
Et c'est avec graaaand plaisir que l'on retrouve cet italien bougon et sympa, toujours chaussé de ses Clarks trempées, aussi peu adaptées que lui (qui vient de Rome) au rude climat de la vallée d'Aoste.
Des chaussures qui seront bientôt aussi célèbres que la pipe de Maigret ou les moustaches d'Hercule Poirot.
[...] Vous devriez vous acheter une paire de bonnes chaussures, pour quand il neige. Rocco regarda la femme.
— Vous savez quoi ? Ce n’est pas la première fois qu’on me donne ce conseil.
Cette fois, on en apprendra un peu plus sur le passé de Rocco Schiavone et notamment sur la mystérieuse affaire romaine qui lui a valu de se retrouver exilé dans ces vallées de montagne qu'il exècre, comme une sorte de Hasbrouck italien.
Comme il se doit, l'affaire commence avec la découverte d'un cadavre, celui d'Ester, une femme pendue chez elle et que 'on' aurait peut-être bien aidée à se pendre.
[...] Il régnait l’odeur habituelle d’œuf pourri mélangé à du désinfectant et à de la vieille urine. Au loin un robinet gouttait, scandant le temps, unité de mesure qui ne concernait que Rocco, Italo et le docteur Fumagalli. Pour les autres, glissés dans des tiroirs de la morgue comme des vêtements hors saison, le temps n’avait plus aucun sens ni aucune valeur. Sur la table centrale, le corps d’Ester Baudo était couvert.
On ne vous en dit pas plus sur l'enquête : il faudra se montrer patient et obstiné, à l'image du sous-préfet Schiavone qui, une fois de plus, en dépit de ses supérieurs et de ses subordonnés, réussira à dénouer les fils de l'intrigue ... dans un cimetière en présence d'un curé (décidément ! rappelons que l'enquête précédente se terminait également avec un curé mais dans une église ! c'est l'Italie sans doute).
À moins qu'un retournement de dernière minute ne vienne encore tout chambouler ?
Disons juste qu'il sera question de violences faites aux femmes.
[...] Je n’accoucherai jamais. Parce que ce sera une fille. Et elle ne le mérite pas. Sa mère suffit.
[...] Il n’existe pas de crime parfait. Vous savez pourquoi ? Parce qu’ils ont été commis. Ça suffit. Au mieux il existe des coupables très chanceux.
Comme dans tout bon polar, l'enquête policière n'est là que comme un référentiel de codes auxquels se conforment les personnages et le roman.
On n'est pas venus jusque dans la vallée d'Aoste pour trembler sous le couteau d'un serial-killer mais juste pour le plaisir de fréquenter cet infréquentable Rocco Schiavone, veuf toujours inconsolable.
Et pour apprécier la prose humaniste et l'humour finaud de Manzini qui nous donnera quelques très belles pages sur les femmes.
[...] On sait qu’il va arriver, et ces minutes d’attente sont les plus belles. On est couvert mais on sent dans ses os que tout va changer. Que le printemps arrive. Ensuite on se tourne et on s’aperçoit que les femmes l’ont déjà perçu. Le printemps. Elles le savent bien avant nous. Un beau jour on se réveille, on sort de chez soi et on les voit. Partout. On chope un torticolis, à force de les regarder. On ne comprend pas où elles étaient, avant. Elles sont comme les papillons. Elles sortent de leur léthargie et explosent d’un coup, à nous faire tourner la tête. Au printemps tous les schémas sautent. Il n’y a plus de maigres, de grosses, de sensuelles ni de belles. À Rome, au printemps, il faut juste observer le spectacle en silence. Profiter. On s’assoit sur un banc et on les regarde passer en remerciant Dieu de nous avoir faits hommes. Tu sais pourquoi ? Parce que, nous, on n’arrivera jamais à ce niveau de beauté, et en vieillissant on n’a plus rien à perdre. Mais elles si.
Si vous ne connaissez pas encore le sous-préfet Rocco Schiavone, précipitez-vous sur ces deux savoureux épisodes préparés par le dottore Antonio Manzini.


Pour celles et ceux qui aiment les femmes, italiennes ou pas, jeunes ou pas.
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lundi 11 avril 2016

Bouquin : Gravesend


[...] Alors elle décida d’aller s’encanailler au Wrong Number.


Les éditions Rivages/Noir ont décidé de fêter leur millième numéro avec un ... premier roman, celui d'un auteur américain encore méconnu : William Boyle.
On aime bien ces bouquins noirs où des personnages malchanceux sont emberlificotés dans des histoires implacables, lorsqu'un destin fatal les entraîne, quoiqu'ils fassent (et en général, ils ne font qu'aggraver les choses) sur une pente inexorable.
Des histoires où Tous les dieux vous abandonnent, pour citer une lecture récente.
À Gravesend, quartier sud de Brooklyn, les personnages de William Boyle font partie de la même cohorte de toux ceux qui se retrouvent au mauvais endroit, au mauvais moment pour de mauvaises rencontres, tous ceux qui n'ont pas tiré une carte chance, mais plutôt un mauvais numéro à la grande loterie.
[...] Le moment tant attendu arrive. C’était probablement écrit que ça devait se dérouler comme ça.
[...] Elle regrettait de ne pas être née ailleurs qu’à Brooklyn, qu’à Gravesend.
[...] Alors elle décida d’aller s’encanailler au Wrong Number.
Pour réussir la recette, quelques ingrédients de base sont nécessaires, faciles à trouver dans tout mauvais quartier.
Un décor sinistre.
[...] Des bourgades affublées du genre de noms qu’on donnerait à son chien : Monroe, Chester.  
Un vieux drame jamais pardonné.
[...] Ça n’a rien d’involontaire. C’est un meurtre pur et simple. Je ne vais pas te dire que je suis désolé et que je voudrais pouvoir revenir en arrière. Ça ne servirait à rien.
Quelques personnages qu'un sombre passé pousse à la dépression.
[...] Non, il abandonnerait, c’est tout. Devant la télé, il arrêterait de respirer.
Et d'autres qu'un sombre passé pousse à des jeux plus dangereux.
[...] Elle repensa à Conway arrachant le fil du socle du téléphone. On aurait dit un gamin piquant une crise, avec en plus quelque chose de réellement psychopathique dans le regard.
Le mélange demande quelques précautions et il faut touiller lentement, toujours dans le même sens fatidique.
William Boyle (pas facile comme patronyme !) a choisit des ingrédients classiques : un mauvais coin de Brooklyn, un gars qui sort de taule, un autre qui rêve de vengeance et une fille trop belle pour le quartier.
Malheureusement notre jeune cuistot n'y est pas allé avec le dos de la main morte et il en fait des kilos et il en rajoute des louches dans le genre loser paumé.
Peu à peu les personnages (pourtant bien campés) perdent humanité et vraisemblance et finalement s'éloignent de nous.
Dommage, car on a bien senti que le service pouvait être de qualité.
On mettra cela sur le compte du manque de maîtrise d'un premier roman, de l'enthousiasme d'un marmiton qui a voulu rendre hommage aux grands chefs, et on espèrera que le coup de projecteur offert par Rivages/Noir donnera à cette nouvelle cuisine l'élan nécessaire pour une suite qui méritera toute notre attention.


Pour celles et ceux qui aiment les losers.
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vendredi 8 avril 2016

Bouquin : Fabrika


[...] J’ai eu ma part de tristesse dans ce monde. Que chacun ait la sienne !


Voilà un bouquin qui ne prétend pas trôner sur l'étagère des polars : écriture, intrigue, style, ... tout cela est indexé sur le minimum syndical.
Le héros est une sorte de Bob Morane moderne, reporter-photographe de guerre, un dur, un homme, un vrai qui n'hésite pas à laisser femme et enfant là où ils doivent être, même si c'est avec du remords et des états d'âme quand même hein, aujourd'hui c'est obligatoire et le temps de Bob Morane n'est plus.
[...] Il ne faut pas que je m’évanouisse. S’évanouir, c’est mourir. Machinalement, je dessine mon groupe sanguin sur mon front. Un vieux réflexe qui m’a sauvé la vie plus d’une fois.
Sans crainte du ridicule, notre héros baroudeur explore l'Europe, de Kiev à Prague en passant par Budapest. Et Cyril Gely nous inflige même les évitables pages du guide du routard, avec le tracé des autoroutes, le tarif des taxis et le prix des vignettes automobiles aux différentes frontières. Si, si.
Alors, qu'est-ce donc qui fait qu'on s'est senti obligé de suivre Charles Kaplan, reporter-photographe, dans cette galère ?
Ah, ben le sujet !
Car il est ici question du trafic d'organes qui prospère et fleurit sur les ruines et les décombres des guerres ou parfois même simplement dans les banlieues de nos pays voisins en attente de développement.
Les ukrainiens pleurent leurs proches tombés sous les bombes, les hongrois pleurent misère : la banque européenne d'organes est ouverte ! Entrez, entrez !
[...] Je mitraille la scène sans savoir si ces clichés intéresseront Safran. Il y a un pas tout de même entre des photos de guerre et des tissus congelés. C’est certain que les seconds sont moins spectaculaires. Mais il me semble qu’on ne peut pas laisser passer ça. Ne rien dire, ne pas témoigner, serait criminel. Pour Sofia, que l’on sache est essentiel ! Elle compte sur moi.
Comme toujours c’est une lutte contre l’oubli. 
Voilà qui sonne comme un drôle d'écho au Lagos Lady lu il y a si peu.
Tout commence à Kiev dans les traces de Bob Morane Charles Kaplan, photo-reporter de guerre.
Une balle perdue, notre homme est blessé, grimace à peine, boite un peu et se retrouve à l'hôpital avec une jolie docteure. Et voilà-t-y pas que des cadavres disparaissent ?
Bob Kaplan ne peut plus courir les guerres et se dit, tiens donc, et si j'enquêtais sur le trafic d'organes ? Et c'est parti.
Parti pour un périple qui nous mènera de Kiev à Prague, Budapest, Bucarest, Ankara, jusqu'à Shanghai, ... sur les traces d'une ONG aux sombres contours.
[...] Créer un vaste réseau criminel et profiter des catastrophes (naturelles ou humaines) dont son ONG s’occupe pour prélever les organes des victimes puis les revendre ensuite.
[...] Fabrika böbrekler. Je vous laisse deviner ce que cela veut dire.
Comme je reste muet, il poursuit : – L’« usine à reins ».
[...] Ceux et celles qui sont passés ici, sur le billard, ne l’ont pas fait de gaieté de cœur. Ils avaient quelque chose à vendre : eux-mêmes. Une partie d’eux-mêmes. Peu importe leur religion, leur couleur, leurs idées politiques. Le chirurgien incisait, prélevait et recousait. Le receveur arabe, riche mais en mauvaise santé, recevait le rein d’un orthodoxe, pauvre mais sur ses deux jambes. Seul compte le système HLA, et l’âge du donneur.
[...] Le trafic d’organes est bien trop juteux pour ça. Dites-vous qu’il génère autant d’argent, sinon plus, que le trafic de drogue. Ça se compte en milliards de dollars.
Si l'on accepte de passer outre l'indigence du style et de l'intrigue, l'enquête de Cyril Gely est plutôt bien menée et on l'imagine bien documentée, même si l'on espère secrètement qu'il en rajoute un peu.
Courant entre les balles des snipers sur les pas de Bob Morane, le lecteur effaré, en État de choc [le film],  découvre peu à peu les ramifications de ce gigantesque trafic.
L'époque où les riches exploitaient les ressources et la main d’œuvre des plus pauvres est révolue. La mondialisation fait que désormais les riches sont encore plus riches et exploitent désormais les corps mêmes, les organes des pauvres encore plus pauvres.
On a déjà cité Lagos Lady, il faut également se rappeler Kishwar Desai. Nul doute que ce trafic de chair humaine va alimenter encore de nombreux romans dans les prochaines années ...
Ah j'allais oublier : il y a un petit leitmotiv tout au long du roman, un refrain qui revient régulièrement et que l'on ne comprend pas, et qui tout d'un coup va s'éclairer de façon inattendue ! Too much mais vraiment bien vu.
[...] On leur avait joué un drôle de tour.
Ça frise le second degré et l'on regrette presque que ce twist ne soit pas mieux exploité (en fait c'est lui qui justifie le bandeau sur la couverture).
Bon restons sérieux, le sujet ne prête pas à rire.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de docteurs.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.

mercredi 6 avril 2016

Cinoche : Triple 9


  La jungle d'Atlanta.

On parle beaucoup d'un polar gonflé à la testostérone, à propos du film de l'australien John Hillcoat.
Mais son Triple 9 nous a paru plutôt shooté à l'adrénaline.
Ça démarre sur les chapeaux de roues avec le hold-up d'une banque réalisé en un temps record, chrono en main, par des pros, des durs, des vrais. Et on se dit, bon alors on va s'ennuyer pendant la prochaine heure ?
Mais non, car c'est reparti pour un deuxième casse !
Notre bande de durs à cuire travaille pour la mafia russe. Ils sont coincés par une Tata Russe (Kate Winslet !) qui dirige la mafia d'Atlanta (Casher-Nostra !) d'une main de fer dans un gant de velours rouge et qui essaie de faire libérer son gentil mari Vassili emprisonné dans un goulag russe (tellement Poutine a peur de lui !). Et pour ça Tata Irina a besoin d'un second hold-up, allez les gars remettez-vous au boulot, je garde vos femmes et vos gosses en attendant, hein ?
Dans notre bande de casseurs (enfin, ce qu'il en reste), il y a des flics ripoux et des ex des forces spéciales.  À leur poursuite, un flic au moins aussi déjanté qu'eux qui se shoote avec tout ce qu'il trouve.
Welcome to Atlanta ! Ambiance de guerre civile. Ça va défourailler pendant deux heures et il ne restera plus grand monde sur le parking.
Pour réaliser leur nouveau braquage, les ripoux ont besoin de quelques minutes sans leurs collègues aux fesses : ne reculant devant rien, ils vont organiser un 999, un Triple 9 qui devrait leur laisser le temps nécessaire.
Tout cela est réalisé de manière très pro, avec une intrigue juste assez compliquée pour qu'on ne s'ennuie pas, sans pour autant se prendre la tête.
Tension et violence réglées au maximum (on pense parfois aux Infiltrés de Scorcese).
Ça fait du bien quand ça s'arrête et le rap survitaminé du générique de fin nous fait l'effet d'une gentille chansonnette.
Un film que le syndicat d'initiative de la ville n'a manifestement pas eu le temps de visionner : on n'est pas près de mettre les pieds à Atlanta, tant est sombre, sinistre et violente, la société qui nous est décrite ici.

Pour celles et ceux qui aiment se shooter à l'adrénaline.
D'autres avis sur Sens critique.

dimanche 3 avril 2016

Cinoche : Remember


Devoir de mémoire.

Ces années voient disparaître les derniers témoins des camps d'extermination nazis, qu'ils furent victimes ou bourreaux.
C'est donc un film de vieux que nous propose ici Atom Egoyan.
Avec deux nonagénaires que l'on a grand plaisir à revoir : Christopher Plummer et Martin Landau.
Plummer (Zev) est victime de démence sénile et perd la mémoire : chaque fois qu'il se réveille, il cherche sa femme décédée il y a quelques semaines. Il vit dans une maison de retraite médicalisée aux côtés d'un autre juif : Martin Landau (Max). Depuis son fauteuil roulant, Max est de ceux qui pourchassent les nazis. Il vient de retrouver la trace d'un gardien d'Auschwitz et lance son ami Zev, à demi valide, à sa poursuite.
Chaque fois qu'il s'endort, Zev perd le fil. Au réveil il reboot et doit relire la lettre que lui a laissé Max avec les différentes étapes de son périple, rayées une à une.
Un peu à la manière de Memento.
Remember est donc un film sur la mémoire, la mémoire de ces événements du siècle dernier, la mémoire de ceux qui préfèrent oublier ce qu'ils ont fait, la mémoire de ceux qui ne peuvent oublier ce qui leur a été fait, la mémoire de Zev qu'il essaie de retenir entre ses doigts, ... et puis on ne vous dit pas tout mais le film réserve encore quelque surprise autour de ce thème de la mémoire, particulièrement bien exploité. Un film très intéressant qui revisite de manière originale une Histoire surexploitée.
Et puis, une belle histoire de vieux.
Attention, spoiler : ce n'est qu'à la toute fin que l'on comprend pourquoi la maladie de Zev n'est pas Alzheimer ...

Pour celles et ceux qui aiment se souvenir.
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vendredi 1 avril 2016

Bouquin : En attendant Robert Capa


[...] Ce n'était que des photographes. Des témoins.

À notre époque submergée d'images animées et où les mots ont perdu tout leur poids, on constate toujours qu'une simple photo garde encore toute sa puissance de choc [clic].
L'agence Magnum fête ses soixante ans, la valise mexicaine a été retrouvée et il nous a paru tout naturel de passer un moment en compagnie de l'espagnole Susana Fortes, en attendant Robert Capa.
Une biographie romancée du photographe hongrois André Friedmann (aka Robert Capa) et surtout de sa muse, l'allemande Gerta Pohorylle (aka Gerda Taro). Tous deux juifs et réfugiés à Paris au moment où les bruits de bottes se faisaient trop forts dans leurs pays respectifs.
[...] Ça puait la fumée d'incendie, le cuir. Les bottes bien cirées, la buffleterie, les chemises brunes, les ceintures à boucle, les harnachements militaires.
Comme une évidence, c'est Rive Gauche que va naître leur idylle, dans les cafés de Montparnasse, dans le bouillonnement intellectuel de l'entre-deux guerres, aux côtés des personnalités qui marquèrent la deuxième moitié du siècle.
Un amour qui changera et la vie et la carrière de Robert Capa.
Et qui aurait sans doute pu changer celles de Gerta ...
[...] Il lui parut un peu présomptueux, beau, ambitieux, parfois comme les autres trop prévisible, séducteur évidemment, quelque peu vulgaire aussi, pas très raffiné, manquant de manières.
[...] Et c'est moi qui vais être ton manager.
[...] Les grandes horloges avaient alors déjà prévu leur dernière heure à chacun, et sans doute chacun le savait-il déjà, d'une façon ou d'une autre.
Ils partirent pour l'Espagne en guerre, armés de leurs Leica.

[...] Ce n'était que des photographes, des individus dont l'occupation est de regarder. Des témoins.
[...] Une cause sans images, ce n'est pas seulement une cause oubliée. C'est aussi une cause perdue.
Une courte et belle histoire d'amour comme on sait les idéaliser chez les intellectuels de cette période, sur fond d'une guerre d'Espagne finalement assez méconnue.
André et Gerta sont exaspérants de suffisance et d'aveuglement. Jeunes, beaux, amoureux, talentueux et bientôt célèbres, ils croyaient changer le monde sans se rendre compte qu'il était en train de s'écrouler autour d'eux.
Une dernière salve d'artifice avant que la nuit tombe.
Curieusement ce livre très documenté tant sur la guerre d'Espagne que sur le couple de photographes, s'avère finalement assez superficiel et l'on apprend finalement peu de choses sur le travail de ces reporters en pleine guerre d'Espagne.
Comme si l'auteure s'était contentée de trouver un beau décor historique pour nous raconter une belle histoire d'amour sous le soleil de son pays ou si elle s'était trop effacée derrière l'Histoire de ses Personnages.
Et sa prose se laisse parfois emportée par le lyrisme maladroit que voulait peut-être l'époque.
[...] Cette image lui restait comme un hématome à la mémoire.
[...] Les pupilles brillantes et constellées de braises vertes de colère.
Finalement, on retiendra surtout de ce bouquin un très beau portrait de femme : encore une créature trop moderne et trop vivante pour son époque.
Un portrait qui, toutes proportions modestement gardées, serait un peu comme une vie supplémentaire d'Amory Clay, une vie fulgurante et trop courte.

Pour celles et ceux qui aiment la photo.
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