mardi 26 janvier 2016

Bouquin : Suburra


[...] Suburra, l’antique quartier des lupanars chanté par Pétrone.


On n'a jamais oublié Giancarlo de Cataldo, le magistrat italien qui connut son heure de gloire avec son Romanzo criminale, brillamment adapté au cinéma.
Le voici aidé du journaliste Carlo Bonini pour un nouveau gros coup : Suburra, évidemment déjà adapté au cinéma !
Et traduit par Serge Quadruppani que demander de plus ?
Hasard des lectures, on vient tout juste de plonger dans les années 70  (l'époque de Romanzo Criminale) pour découvrir quel Sale temps il faisait pour les pays du nord.
Nous voici plus au sud, à Rome, au jour d'aujourd'hui. Mais la météo est toujours aussi pourrie. Pire, peut-être.
[...] Suburra, l’antique quartier des lupanars chanté par Pétrone.
Quelques pages suffisent à Bonini et De Cataldo pour nous accrocher, nous aimanter : on ne décrochera plus de ce gros pavé de près de 500 pages.
Annoncé comme touffu, complexe, le bouquin avait de quoi nous effrayer comme s'il s'agissait de décrypter l'organigramme des mafias italiennes. Ça commence même par la liste des nombreux personnages !
Mais c'était sans compter sur le talent des deux auteurs : patients et pédagogues juste ce qu'il faut pour ne jamais perdre le lecteur sans jamais le prendre pour un demeuré. Le pavé s'avère très digeste et se dévore à la fois comme un reportage passionnant et comme un polar ronflant. Brillant.
Alors oui, nous voici plongés aujourd'hui dans les arcanes de la municipalité romaine, les dessous pas très chics, les couloirs mafieux, les arrière-cours de la corruption ...
[...] Comme si cette ville n’était pas en mesure de progresser sur ses ruines, mais seulement de les entasser les unes sur les autres.
[...] Tu veux changer le monde. Mais le monde ne se change pas. Il se gouverne.
[...] Ils vendent la dope des Anacleti et se prennent pour les rois du monde. Dommage que ça soit que des pauvres cons. Mais je vous l’ai dit. C’est plus Rome, ça. Même les oiseaux y sont devenus mauvais. L’autre jour, là devant, une mouette s’est bouffé un chat tout vif.
Une peinture (un film !) sordide des dessous de notre société. Oui, bien entendu on se dit pendant quelques chapitres que ça se passe à Rome, dans ce pays italien, que c'est la mafia et tout et tout ...
Mais le livre est long et ce fragile rempart ne résiste pas bien longtemps : Bonini et De Cataldo nous forcent à ouvrir les yeux.
[...] Il avait fait son nid à Rome, grâce à son mariage avec la fille d’un secrétaire d’État à la Défense. Une femme laide comme la mort, mais utile comme une assurance vie.
[...] Une sorte de confraternité nazistoïde qui se donnait un rendez-vous hebdomadaire dans un club de fitness japonais.
[...] Un vieux machin vorace du facholand du bon vieux temps romain qui, en raison de son aspect gélatineux et de son absence totale de scrupules, avait gagné le surnom de Jabba, le batracien criminel de la Guerre des Étoiles.
Heureusement, il y a de l'humour, parfois féroce, souvent ironique, un second degré d'auto-dérision comme cette fameuse liste de personnages qui ouvre le bouquin.
Alors oui, on y revient plusieurs fois à cette liste, non pas pour savoir qui est qui, nul besoin on l'a dit, mais bien pour savourer les épithètes dont ces personnages ont été affublés !
[... extraits piochés dans la liste - notez au passage le petit bijou de fille...]

L’ÉTAT :
Ses serviteurs  :
MARCO MALATESTA, lieutenant-colonel et tête brûlée
ALBA BRUNI, capitaine courageuse
EMANUELE THIERRY DE ROCHE, général et gentilhomme
MARIO RAPISARDA, carabinier à cheval
CARMINE TERENZI, pomme pourrie
MICHELANGELO DE CANDIA, procureur jazzeux
MANLIO SETOLA, procureur bronzé
Ses intouchables :
PERICLE MALGRADI, “Relève-toi, Rome”
TEMISTOCLE MALGRADI, profession : frère
MONSEIGNEUR MARIANO TEMPESTA, auteur de Éthique pour un nouveau millénaire
DOTTOR BENEDETTO UMILTÀ, porte-coton

BANDITS À ROME :
Ceux de la Romanina :
MARCO SUMMA, dit SPADINO, les yeux plus gros que le ventre
DARIO ZUPPA, dit PAILLE, gros bras
LUCA SCAVI, dit FOIN, autre gros bras (amateur de kebab)
MAX, dit NITCHÉ, philosophe de rue
Ceux d’Ostie :
CESARE ADAMI, dit NUMÉRO HUIT, le Néron du Ponant
NINO ADAMI, dit ONCLE NINO, empereur en cage
DENIS SALE, aspirant empereur
MORGANA, fée perverse

LES REBELLES :
ALICE SAVELLI, esprit libre
ABBAS MURAD, ébéniste combattant
FARIDEH MURAD, l’amour blessé
SEBASTIANO LAURENTI, le fils de l’ingénieur
KERION KEMANI, Albanais aux ressources multiples

LES RICHES :
EUGENIO BROWN, un regard depuis la terrasse
SABRINA PROIETTI, nom de scène Lara, un petit bijou de fille
SPARTACO LIBERATI, the Voice of Rome
TITO MAGGIO, cordon-bleu

AUTRES PERSONNAGES :
Bandits, demoiselles, trafiquants d’indulgences, lascars et trans’ Rombières, gauche caviar et cinéphiles Condés, tiques et zammammeri, Les casseurs de San Giovanni Supporters, nazis, boxeurs, infiltrés et banlieusards Banquiers, usuriers, avocats et Chevaliers de Constantin Chiens, chevaux de trait et mouettes DANDY, LE FROID, LE LIBANAIS, fantômes.
Il y a du règlement de compte dans l'air et quand on dit compte ... c'est qu'il y a beaucoup beaucoup, énormément d'argent à blanchir et à gagner. De quoi exciter les convoitises des plus honnêtes.
[...] Ce qui était en jeu, c’était une guerre de la pègre comme on n’en voyait plus depuis longtemps à Rome.
[...] Pour quelle raison le parquet devait s’en prendre à ceux qui travaillaient pour procurer pain et travail à une ville durement frappée par la crise ? Ce n’était quand même pas un délit de bâtir des maisons et des ports. Qui les croirait s’ils essayaient d’expliquer qu’il n’y aurait pas d’expansion mais de la corruption, pas d’emplois mais de l’esclavage.
Politique (la pègre a fleuri dans le lit du fascisme), corruption ... difficile de délimiter la frontière entre le bien et le mal, le bon et le truand ...
[...] La vérité, c’est qu’ici, ce sont les méchants qui pensent aux plus humbles. Ils donnent du travail et un brin d’espérance à ceux qui n’en ont pas.
Une lecture coup de poing et qui déménage. Un début d'année en fanfare même si c'est celle qui accompagne le corbillard bling-bling d'un mafieux sur le bord de mer d'Ostie.
Juste un (tout petit) regret pour les flics pas trop ripoux, Marco et Alba, les gentils (il en faut bien pour garder le lecteur en piste !), qui paraissent un peu falots à côté de la galerie dantesque de cette cour des miracles qu'était l'antique Subure et qu'est la Rome d'aujourd'hui.


Pour celles et ceux qui aiment qu'on les réveille.
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