mercredi 30 janvier 2013

Bouquin : Certaines n'avaient jamais vu la mer

Boat people.

Les dieux, même japonais, savent qu'on n'est pas fan des prix concours mais il faut dire et redire que le jury du Femina a souvent la main heureuse.
Après avoir couronné notre petit roman français préféré de 2012 (Peste et choléra), voici dans la rubrique Étranger le retour de Julie Otsuka dont on avait déjà beaucoup apprécié Quand l'empereur était un dieu.
Cet Empereur racontait, après Pearl Harbor, la déportation dans les camps US des familles japonaises immigrées avant guerre : ces japs qui, soudain, n'étaient plus les bienvenus.
Ce roman-ci, Certaines n'avaient jamais vu la mer, est en quelque sorte l'épisode précédent : lorsque les vagues d'immigration des années 20 étaient accueillies à bras ouverts pour peupler l'ouest et dynamiser à bas prix l'économie américaine.
Et c'est l'histoire d'un bateau de jeunes femmes venues du pays du soleil levant : mariages arrangés, photos arrangées des futurs maris au courrier postal, rêve occidental pour échapper aux rizières, ...
Évidemment la déception sera grande ... brutalité conjugale et labeur difficile, racisme latent et pauvreté persistante, rien ne leur sera épargné ... Le rêve américain n'est pas pour tout le monde.
Jusqu'à Pearl Harbor et la crainte de la dénonciation pour complicité supposée avec l'ennemi, la déportation inévitable. La boucle est bouclée.
Mais revenons à ces jeunes femmes qui n'avaient pas encore vu la mer avant de traverser le Pacifique.
Comme avec son précédent roman paru dix ans plus tôt (celui qui est un peu la suite, vous avez compris ?), Julie Otsuka confirme qu'elle a une plume très sûre. L'émotion est là, à fleur de mots et l'auteure déploie tous ses efforts pour maintenir la distance réglementaire.
Cette fois-ci, c'est en racontant l'histoire de toutes les femmes embarquées sur le bateau, simultanément et comme dans un choeur antique, les voix de ces femmes s'élèvent pour dire ce qui devait être dit.

[...] Certaines des nôtres travaillaient comme cuisinières dans les campements ouvriers, d'autres faisaient la plonge, abîmant leurs mains délicates. Certaines avaient été emmenées dans des vallées reculées pour y tondre les moutons. Peut-être nos maris avaient-ils loué huit hectares de terre à un dénommé Caldwell,  qui en possédaient des  des milliers en plein coeur de la vallée de San Joaquin, et chaque année nous devions lui remettre soixante pour cent de notre récolte. Nous vivions dans une une hutte de terre battue sous un saule, au milieu d'un vaste champ sans clôture, et dormions sur des matelas de paille. Nous allions faire nos besoins dehors, dans un trou. Nous tirions notre eau du puits. Nous passions nos journées à planter et ramasser des tomates du lever au coucher du soleil, et nous ne parlions à personne hormis à nos maris pendant des semaines d'affilée. Nous avions un chat pour nous tenir compagnie et chasser les rats, et le soir depuis le seuil de la porte, en regardant vers l'ouest, nous distinguions une lueur diffuse au loin. C'est là, nous avaient dit nos maris, que vivaient les gens. Et nous comprenions que jamais nous n'aurions dû partir de chez nous.

Le procédé répétitif finit, touche par touche (leurs maris, leurs travaux, leurs enfants, ...) par composer une sorte de tableau impressionniste qui très habilement, donne la vision d'ensemble de la vie de ces jeunes femmes perdues dans les profondeurs de la Grande Amérique naissante. 
Non contente de ce coup de maître, Julie Otsuka clôt son bouquin par un dernier chapitre très émouvant dont on vous laisse découvrir le procédé en contre-chant : avec la déportation dans les camps US du middle-west, il suffira de quelques saisons pour que ces japonaises soient oubliées, parties aussi discrètement qu'elles étaient arrivées.
Seule Julie Otsuka poursuit son travail de mémoire au rythme (trop lent à notre goût) d'un excellent bouquin tous les dix ans.


Pour celles et ceux qui aiment les immigrants.
Phébus édite ces 142 pages qui datent de 2011 en VO et qui sont [brillamment] traduites de l'américain par Carine Chichereau.

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lundi 28 janvier 2013

Bouquin : La liste de mes envies


L'argent ne fait pas le bonheur.

Disons le tout de go, on est bien loin du livre de l'année que pourraient laisser accroire certains blogs et revues. La liste de mes envies frise l'engouement médiatique surfait.
On songe inévitablement à Muriel Barbery mais la prose (sagement écrite) de Grégoire Delacourt est heureusement moins affectée, en tout cas pas suffisamment pour nous hérisser et ça se laisse donc lire sans déplaisir aucun.
Malgré une histoire convenue où la petite mercière d'Arras (c'est où déjà ?), qui tient quand même un blog pour faire branché et qui pourrait bien être une lointaine cousine de province de la concierge du Hérisson déjà cité, gagne au loto ... bof.
Alors elle commence la liste des envies qu'elle pourrait bien satisfaire avec le gros lot. Re-bof.
L'argent ne fait pas le bonheur (tiens donc) et l'amour n'a pas de prix (re-tiens donc).
Allez, l'histoire on s'en fout, les coquetteries bobo-intello de l'auteur on s'en fout, la vague médiatique sur laquelle surfe ce bouquin on s'en fout.
Reste que Grégoire Delacourt sait écrire et nous raconter une histoire. Et on souhaite vivement qu'avec ce premier succès il prenne un peu de recul et nous sorte vraiment un excellent roman, moins appliqué, moins sérieux, comme s'il avait osé vraiment (par exemple) tirer tout le profit des deux jumelles voisines, celles du salon de beauté juste à côté de la mercerie.
[...] Je suis heureuse avec Jo. Parfois, après avoir mangé, il me pince la joue en disant t'es gentille toi Jo, t'es une bonne petite. Je sais. Ça peut vous sembler un brin machiste, mais ça vient de son coeur. Il est comme ça, Jo. La finesse, la légèreté, la subtilité des mots, il ne connaît pas bien. Il n'a pas lu beaucoup de livres; il préfère les résumés aux raisonnements; les images aux légendes. Il amait bien les épisodes de Colombo parce que dès le début, on connaissait l'assassin.
Moi les mots, j'aime bien. J'aime bien les phrases longues, les soupirs qui s'éternisent. J'aime bien quand les mots cachent parfois ce qu'ils disent; ou le disent d'une manière nouvelle.
Alors oui, vous aurez deviné que Grégoire Delacourt connaît la subtilité des mots, qu'il a lu beaucoup de livres et pas qu'avec des images, qu'il aime les phrases courtes mais seulement quand elles sont bien tournées.
Quelques pages savamment écrites qui savent profiter des modes littéraires et un petit bouquin très agréable à lire, sans prise de tête : juste le plaisir de lire, pour tous.

Pour celles et ceux qui aiment les mercières.
Ces 186 pages sont parues en 2012 chez JC. Lattès.
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jeudi 24 janvier 2013

BD : Mon fiancé chinois

BD ethnique.

Merci à Babelio et aux éditions Steinkis pour ce sympathique cadeau de début d'année.
Et bien entendu merci à Laure Garancher pour cette intelligente BD qui nous emmène tout là-bas entre Chine et Vietnam.
Le Vietnam du nord, celui des minorités Hmongs que l'on avait découvertes dans la Gran Torino de Sir Eastwood et bien sûr lors de notre voyage de 2010 dans ces montagnes perdues à la frontière avec le grand voisin chinois : Hmongs verts, Hmongs fleuris, Hmongs bleus, on ne se lasse pas du patchwork que forment leurs costumes sur les marchés traditionnels, un spectacle dont on se dit qu'il ne résistera plus bien longtemps à la ‘civilisation’ en marche.
Laure Garancher qui travaille pour diverses ONG ou pour l'OMS, entend nous conter la vie de plusieurs générations de femmes de ces contrées où il est donc question de mariages “arrangés”. Les chinois ne trouvent plus d'épouses (la politique de l'enfant unique a dévasté les rangs de la gente féminine) et les Hmongs - qui ne peuvent pas se marier au sein du même clan, traditions obligent - ont eux aussi bien du mal à trouver un conjoint.
Du coup, les marieuses sont ainsi devenues des travailleurs transfrontaliers !
On découvre donc la vie de Pad, née au pays Hmong, mariée en Chine et ravie d'échapper ainsi aux durs travaux dans les rizières de ses montagnes natales, elle est maintenant devenue grand-mère.
Sa belle-mère, Lan, une chinoise, a également été mariée à un commerçant chinois (dans les années 80).
Son mari, Tao (le fils de Lan donc) représente l'archétype de l'enfant unique chinois : chéri et gâté comme tous les garçons, c'est aussi un enfant sur lequel va peser beaucoup de pression - il faut briller à l'école pour réussir plus tard.
On parcourt cette BD exactement comme si l'on était assis à côté de la grand-mère Pad, en train de feuilleter les albums photos de la famille et de la belle-famille, on s'attend presque à entendre la grand-mère nous dire : tiens regarde, c'était quand je suis arrivée en car à la gare routière et que j'ai découvert ton grand-père Tao, ah et puis il faut que je te raconte ce qui s'est passé quand ...  On est un peu en famille ...
Sous les belles images douces et naïves, se cache un album plutôt futé, égayé de quelques bonnes idées graphiques : arbre généalogique, affiches de propagande, ...
Bien sûr on se dit que la vraie vie n'est certainement pas toujours aussi sympathique : il y a sûrement plus de violence et plus de misère que Laure Garancher le laisse entendre. Mais bon, c'est le propre des albums photos que de préserver seulement les bons souvenirs et il n'est pas interdit de voyager de temps en temps depuis son canapé sans trop se prendre la tête.

Pour celles et ceux qui aiment les Hmongs fleuris.
Quelques images sur le site de Laure Garancher.
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lundi 21 janvier 2013

Cinoche : Django

Leçon de cinéma.

Après Inglorious Basterds en 2009, Tarantino continue de ré-écrire l'Histoire.
D'emblée, dès le générique(1), Tarantino plante son décor historique et social : on va parler d'esclavage.
Et s'il y a trois ans, quelques tabous européens sur les nazis dérangeaient encore, il n'en n'est rien ici puisque Tarantino s'attaque aux années sombres de l'Histoire US, lorsque l'esclave noir était monnaie courante, si on peut dire(2).
Nous voici donc projetés juste avant la Guerre de Sécession(3), et naître noir à cette époque c'était les emmerdes assurées. Autant prévenir : Django unchained est un film dur et violent, même si c'est du cinoche à la Tarantino. On ne parle pas des giclées d'hémoglobine de plus en plus artistiquement déposées qui depuis longtemps ne font plus peur à personne(4), on passe sur les sévices infligés aux esclaves noirs (brrr...), mais QT sait toujours trouver les ressorts qui feront encore sursauter le spectateur blasé, comme lors de la fusillade dans la grande maison : les coups de feu sur les blessés tombés au beau milieu du carnage sont une ‘jolie’ trouvaille !
Bref, on ferme souvent les yeux, comme toujours avec QT(5) ! Mais sur 2h40 de film, ça laisse encore du temps pour apprécier le spectacle ! D'autant qu'on ne s'y ennuie pas une seconde et que ces presque trois heures sont assurément le grand moment de cinéma de ce début d'année.
Indiscutablement, la réussite du film vient des deux personnages clés : le Dr Schulz (impayable Christoph Waltz(6)), un allemand devenu chasseur de primes qui s'associe avec Django l'esclave noir rebelle (Jamie Foxx).
Les dialogues sont comme toujours avec QT, taillés au cordeau, un régal pour l'esprit, aussi soignés que les images (un régal pour les yeux) et que la musique (un régal pour les oreilles). Et quand les mots ne suffisent plus, ce sont les balles qui fusent.
Car sous des dialogues policés et mondains, couve une tension d'une violence incroyable(5).
Heureusement l'humour n'est jamais bien loin et permet de souffler un peu : comme avec cette scène déjà devenue culte où les membres d'un proto-KKK(7) se plaignent de leurs cagoules où les trous ne tombent pas en face des yeux. On a beau être prévenu, on a beau avoir déjà entendu certaines répliques, on se retrouve plié de rire sur son fauteuil comme toute la salle. Qui a parlé de tabous ?
Ah bien sûr, on peut dire qu'avec ce film à gros budget, Tarantino permet à son héros(8) et à ses compatriotes de se racheter à bon prix une bonne conscience(2). Mais beaucoup de  choses sont quand même dites sur l'esclavage et sur la bêtise de ces fermiers sudistes (trop bêtes et trop méchants ? sans doute, oui) que l'allemand Christoph Waltz semblent trouver plus sauvages que leurs propres esclaves noirs.
Et puis surtout, avec ces deux films sur l'esclavage, sortis au moment même où leur président noir prête serment pour la seconde fois, ces étranges américains n'en finissent pas de nous étonner ...
Alors dans une dernière pirouette cabotine, Tarantino nous rappelle que tout cela n'est que du cinoche, mais du grand cinoche, et qu'il nous demande juste d'applaudir lors du feu d'artifice final.
Ce que l'on fait volontiers : Tarantino est l'un des rares (le seul ?) grands cinéastes d'aujourd'hui (car Spielberg et son prochain Lincoln, c'est quand même la génération précédente !).
   
(1) - même réaction qu'au générique d'Inglorious Basterds - quelques images, quelques notes de musique et l'on se cale dans son fauteuil, assuré de passer un grand moment de cinéma
(2) - ces pages-ci de l'Histoire américaine dérangent moins le public européen puisque chacun sait que les bateaux des négriers ne partaient ni de Liverpool, ni de Nantes ou de La Rochelle.
(3) - le film de Tarantino est un peu le prélude au Lincoln de Spielberg qui est lui aussi, attendu avec impatience
(4) - et QT sait (nous faire) prendre tout cela au second degré comme avec ces cadavres brutalement projetés ou tirés en arrière tels des marionnettes
(5) - c'est ce qu'on disait déjà avec Inglorious Basterds
(6) - souvenez-vous du colonel Landa d'Inglorious Basterds ! On retrouve d'ailleurs ici quelques jeux de langue(s) avec l'allemand
(7) - dix ans seulement avant la naissance du vrai Ku Klux Klan : Tarantino prend des libertés modérées avec l'Histoire
(8) - dans le film, Christoph Waltz déboursera 12.000 $, les producteurs du film sont eux, montés jusqu'à cent millions de $

Pour celles et ceux qui aiment qu'on leur fasse du cinoche.
L'avis de Critikat.

lundi 14 janvier 2013

Bouquin : Délivrance

Cold case réchauffé.

On avait découvert le danois Jussi Adler Olsen avec le premier épisode : Miséricorde.
On a sauté le n° 2 (Profanation) et voici que Babelio et Albin Michel nous proposent aimablement le troisième de la série : Délivrance.
La recette est la même et l'effet de découverte ne joue plus.
J.A. Olsen reprend les mêmes ingrédients et nous ressert le même plat : une vieille histoire qui date de plusieurs années et qui ne semble toujours pas terminée(1), pendant que le tandem composé de Carl Mørck et de son assistant syrien traîne toujours dans les sous-sols de l'hôtel de police et tente de classer les vieux dossiers.
J.A. Olsen en rajoute même encore une louche avec une punkette façon Lisbeth(2) : ça avait super bien marché chez son voisin suédois, alors pourquoi ne pas reprendre le même ingrédient ?
Bref, l'auteur a gentiment pris tout ce qui traînait dans son frigo et même dans celui du voisin pour faire sa tambouille.
Mais le chef ne semble guère inspiré cette fois-ci : Carl Mørck semble s'ennuyer à mourir et nous avec, les épices qu'apportait l'amusante relation avec le syrien Hafaz-el-Assad sont éventés et l'auteur ne semble pas trop savoir à quelle sauce accommoder sa punkette (vous verrez pourquoi, on ne vous dit rien, juré).
Reste que ce genre de plat se mange sans faim et qu'on peut en profiter pour s'aventurer encore un peu plus dans le monde fanatique des sectes religieuses de ces pays nordiques qu'on connait si mal : c'est visiblement un thème récurrent de tous ces polars suédois ou norvégiens et donc ici danois.
Mais on est habituellement beaucoup plus exigeants avec les auteurs américains et français : ce nouvel épisode est donc à réserver à celles et ceux qui sont devenus fans de la série. Les autres pourront se contenter du premier opus.
(1) - cette fois, c'est un vieux message qui réapparait dans une bouteille à la mer alors qu'un tueur en série rôde toujours ...
(2) - visiblement apparue dans l'épisode n° 2 (Profanation), qu'on n'a pas lu

Pour celles et ceux qui aiment les tueurs en série danois.
Ces 672 pages parues chez Albin Michel sont traduites du danois par Monique Christiansen.
D'autres avis sur Babelio.

mardi 8 janvier 2013

Bouquin : Viviane Elisabeth Fauville

Conte de la folie ordinaire.

Viviane Élisabeth Fauville sort de chez son psy en courant : elle vient de l'assassiner et elle doit récupérer le bébé qu'elle a laissé dormir dans le tiroir de la commode de sa chambre d'hôtel.
Voilà, ce pourrait être le résumé de cette petite histoire étrange que nous conte Julia Deck.
[...] Vous avez répondu non, c’est moi qui m’en vais. Garde tout, je prends l’enfant, nous n’aurons pas besoin de pension alimentaire. Vous avez déménagé le 15 octobre, trouvé une nourrice, prolongé votre congé maternité pour raison de santé et, le lundi 16 novembre, c’est-à-dire hier, vous avez tué votre psychanalyste. Vous ne l’avez pas tué symboliquement, ainsi qu’on en vient parfois à tuer le père. Vous l’avez tué avec un couteau de marque Henckels Zwilling, gamme Twin Profection, modèle Santoku. « Le tranchant de la lame, d’une géométrie unique, offre une stabilité optimale et permet une coupe aisée », précisait la brochure que vous étudiez aux Galeries Lafayette tandis que votre mère sortait son chéquier.
Parce qu'il faut dire que Viviane Élisabeth Fauville est un peu givrée, un peu fêlée, et qu'elle donnera du fil à retordre à la police qui va peiner à démêler le vrai du faux.
Et tout comme la police, le lecteur va se faire balader ...
Avec cette écriture sèche, à la précision entomologique, qui épingle la folie ordinaire et marque la distance sans rien épargner du fin fond de l'âme.
Avec cet usage étrange des pronoms qui met d'emblée le lecteur dans la peau de Viviane (vous ...) et puis qui vous en éloigne (elle ...) et qui nous en rapproche à nouveau (nous ...).
Qui donc est Viviane Élisabeth Fauville ? Folle ou pas folle ? C'est ‘elle’, une autre donc, ou c'est nous ?
Déjà plus mariée, pas vraiment mère, pratiquement sans boulot et entre deux logements, Viviane Élisabeth Fauville erre en désordre dans Paris et ne nous laisse guère de repères auxquels nous raccrocher.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifUn premier roman très réussi, publié par les prestigieuses Éditions de Minuit où sévit également Échenoz dont on parle souvent et qu'on aime beaucoup : on verrait  bien Julia Deck en petite soeur d'Échenoz, son style en est proche.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de (pas si) fous.
Ce sont les Editions de Minuit qui éditent ces 160 pages qui datent de 2012.
D'autres avis sur Babelio.

jeudi 3 janvier 2013

Cinoche : Une estonienne à Paris

Tallinn - Paris : aller simple. 

Premier film très réussi de l'estonien Illmar Raag que cette Estonienne à Paris.
À l'opposé des effets de modes, il nous raconte l'histoire toute simple de trois personnages : Jeanne Moreau une vieille dame (une ancienne estonienne) à Paris, au passé sulfureux et à la beauté fanée (un rôle qui lui va donc à ravir), Patrick Pineau dont on ne vous dévoile pas les liens qui l'unissent à la vieille dame ronchon et grognon et enfin, la lumineuse Laine Mägi, une autre estonienne donc (une vraie), que Patrick Pineau fait venir de Tallinn à Paris pour s'occuper de Lady Moreau.
Ces trois-là tissent d'étranges relations, tout en non-dit, que l'on vous laisse découvrir.
Ce triangle fait tout le charme de ce petit film où il ne se passe presque rien mais où beaucoup de choses sont évoquées : les amours passées ou à venir, la vieillesse, la solitude ...
Ah, et puis un quatrième personnage : Paris, bien sûr ! puisque tout se passe dans un autre triangle, entre l'appartement de Lady Moreau, le bistrot de Patrick Pineau et ... la tour Eiffel.
On est ravis de revoir Jeanne Moreau et ravis de découvrir Laine Mägi.

Pour celles et ceux qui aiment les vieilles dames.
Critikat en parle, toujours très sévère et Pascale n'est pas du tout d'accord avec nous.

mercredi 2 janvier 2013

Cinoche : Dias de pesca

Pêche à l'homme

En souvenir du mémorable Bombon El Perro, on ne pouvait pas laisser passer l'occasion de retrouver l'argentin Carlos Sorin : nous voici donc repartis pour quelques Jours de pêche en Patagonie.
La Patagonie est une terre plate et désolée, battue par les vents et les flots, sillonnée de longues routes désertes, une terre de passages terrestre et maritime.
Le bout du monde, celui des anciens, plat avec le bord.
Dans ce décor insipide, quelques lieux incolores : une cafétéria, un couloir d'hôpital, une salle des fêtes, ...
Dans le film de Carlos Sorin, tout le monde vient d'ailleurs et se retrouve là, de passage, pour quelques jours ou pour quelques années.
Sur cette lande sans relief, dans ses lieux sans âme, il n'y a que les hommes. Et Carlos Sorin sait les filmer comme personne : des personnages plutôt quelconques, franchement ordinaires, pas réellement beaux, pas vraiment intéressants, ... mais à la deuxième apparition nos lèvres s'écartent en large sourire, on se dit chic ! et on voudrait s'asseoir là avec eux sur une chaise en plastique inconfortable et blablater pendant quelques jours ou quelques années. Quelle empathie et quelle humaine gentillesse baignent ce film lent qu'on voudrait voir durer encore quelques heures pour profiter encore et encore de ces regards, de ces sourires.
Le personnage principal est, comme tout le monde ici, de passage.
Homme ordinaire, il vend des roulements à billes(1).
Son passé se dévoile par petites touches au fil des images : ex-alcoolique, ex-marié, ...
Officiellement il est venu passer quelques jours pour la pêche au requin. Il est surtout venu retrouver sa fille qui s'est éloignée de lui, depuis plusieurs années.
C'est un peu la pêche au passé, quelques petites prises de ci, de là, mais pas plus de gros requin qu'en mer.
La pêche à une certaine idée de sa fille ou plutôt à une nouvelle idée de lui-même ...
Le film est tout en ellipses, drames et sentiments seulement suggérés, jusqu'à la très belle fin.
Et dans la famille Sorin, on veut bien aussi le fils, Nicolas Sorin, qui signe une très belle musique (c'est ici chez nous, pas facile à trouver sur le ouèbe) digne des films japonais orchestrés par Joe Hisaishi.
Histoire de commencer l'année du bon pied, même si Alejandro Awada (le personnage principal) n'a pas le pied très marin !
(1) - le personnage de Bombon El Perro vendait des couteaux !

Pour celles et ceux qui aiment les bons sentiments.
Critikat en parle, toujours très sévère.

mardi 1 janvier 2013

Best-of 2012

2011 ne nous avait guère laissé le temps de préparer un best-of, alors on se rattrape (un peu) pour 2012.
Voici donc quelques lectures qui auront marqué notre année.
cliquez sur les vignettes ou sur les liens pour retrouver les billets en version intégrale


D'abord une palme d'or pour :

http://carnot69.free.fr/images/peste%20&%20cholera.jpgLa biographie d'Alexandre Yersin romancée par Patrick Deville.
Disons le tout net, on adore.
C'est frais, lumineux et intelligent. On croirait du Echenoz. Le meilleur d'Echenoz, celui des biographies comme celle de Zatopek ou celle de Tesla.
Car il est encore question de biographies romancées, de Vies comme dirait Patrick Deville.
La “Vie” dont il est question ici, c'est celle d'Alexandre Yersin.
Comment vous ne connaissez pas ? Nous non plus ... jusqu'à ce petit bouquin.
Yersin est un touche-à-tout de génie. Il ne tient pas en place, ayant grandi à l'ombre de Pasteur, le voici qui ne rêve que de marcher dans les traces de Livingstone. Se lassant très vite une fois la chose découverte, pressé de passer à autre chose. Chemin faisant, il découvre la peste et invente la culture intensive du caoutchouc pour Michelin.


Ensuite quelques nouvelles plumes découvertes cette année (du moins pour ce qui nous concerne)  :

Belle découverte que Laura Kasischke.
Si l'on en croit son Oiseau blanc dans le blizzard, ça promet.
L'horreur cruelle du quotidien, y'a pas d'autres mots.
Le quotidien bien propre et bien blanc des banlieues américaines.
Une maison. Une mère, un père, une fille. Et la haine tranquille qui relie ces trois-là.
Un beau jour la mère disparait et au fil des flashbacks, on va découvrir peu à peu ce qui se tramait sous la surface bien lisse de cette famille trop propre.
C'est féroce et superbement bien écrit.

On avait découvert la norvégienne Anne Birkefeldt Ragde avec Zona Frigida mais voilà un véritable coup de coeur pour ce roman bien différent : autant Zona Frigida était plein d'humour (noir), autant La tour d'arsenic tient plus de la sombre saga familiale.
Trois ou quatre générations de femmes scandinaves défilent : un siècle de condition féminine.
Un siècle qui ne fut sans doute pas le meilleur.
Ça se lit presque comme un thriller à suspense et, avide de découvrir les secrets de chacune de ces femmes, on dévore ce gros bouquin sans pouvoir le lâcher : d'emblée on comprend que Ruby se réjouit de la mort de sa mère qui ne l'aura jamais aimée et encore moins désirée. Malie était chanteuse de cabaret et sa carrière fut brisée par la venue de Ruby qui se trouvera à son tour bien incapable d'apporter un peu d'amour à sa propre fille. Et l'histoire est forte et âpre et dure, et l'on veut tout savoir de ces femmes, comment Malie est devenue chanteuse de cabaret, de qui est née Ruby, pourquoi Thérèse se prénomme ainsi, ...


Et une année placée sous le signe des Grands Espaces, avec ces quelques bouquins qui nous marqueront encore durablement, bien au-delà de 2012  :

On dévore ce bouquin à vive allure, impossible de le reposer, il ne s'y passe pratiquement rien mais c'est pire qu'un polar. L'obsession de Gary, courbé sous les muets reproches de sa sorcière de femme, incarnation de la réprobation, devient la nôtre. On partage les affres et les maux de tête d'Irene qui s'obstine à sauver son couple et à suivre son abruti de mari entêté. Tous les personnages, couple, enfants, conjoints, sont attachants, épais, humains et vrais. On croit prendre parti pour l'un ou l'autre, on aimerait bien s'identifier à quelqu'un, ne serait-ce qu'un demi-héros, mais le chapitre suivant nous le dépeint sous un jour encore plus sombre et plus attristant. Les tempêtes et les désolations de l'Alaska ne sont bien évidemment que les reflets de celles des âmes humaines, à moins que ce ne soit le contraire. Désolations.
David Vann nous décrit des paysages grandioses (désolants mais grandioses !) mais c'est dans les têtes que tout se passe.
Bien meilleur épisode que le précédent (Sukkwan Island) qui avait eu tant de succès.

En mémoire de la forêt de Charles T. Powers. Une promenade vers les sombres et impénétrables forêts de l'est. De Pologne plus précisément.
L'auteur prend son temps pour planter ses arbres, son décor et ses personnages : nous voici dans un petit village de la campagne polonaise, un bled paumé quelque part entre Varsovie et la Russie.
L'histoire est à peine datée (du tout début des années 90), la Pologne semble sortir du moyen-âge et se relève péniblement de son passé.
Bien loin du rayon polar et thriller où certains voudraient le caser, ce roman est un sinistre voyage aux fins fonds d'une campagne polonaise accablée de tristesse et de grisaille, courbée sous le poids d'un passé bien trop lourd à porter.
On retrouve ici un peu de la sombre et oppressante ambiance du Rapport de Brodeck.
Dommage que Charles T. Powers (décédé en 1996) ne soit pas resté encore un peu avec nous ...

On ne présente plus les éditions Gallmeister et leur collection Nature Writing qui fait régulièrement la une de ce blog.
En voici un nouvel épisode qui change un peu des polars auxquels on avait pris goût, un épisode plutôt dans la veine de David Vann que celle de Craig Johnson.
Une très sombre histoire de famille, à cheval : Le sillage de l'oubli de Bruce Machart.
C'est le premier roman de Bruce Machart et il faut avouer que c'est un joli coup : bien sûr il y a cette histoire, âpre et sauvage, presque inhumaine comme la terre avec laquelle les hommes font corps. Et puis il y a cette écriture (sans doute admirablement traduite), riche, ample, impeccable. C'est fort et ça remue.


Voilà, c'est dit, c'est fait, salut 2012 et vive 2013 !
Et une excellente nouvelle année à toutes et à tous !