vendredi 6 juillet 2012

Bouquin : En mémoire de la forêt

Silence, on oublie.

Jusqu'ici les bouquins nous emmenaient bien souvent parcourir les vastes et somptueux paysages de l'ouest américain.
Avec Charles T. Powers c'est une promenade vers les sombres et impénétrables forêts de l'est. De Pologne plus précisément.
Mais cet américain (un journaliste qui fut longtemps en poste à Varsovie) ne nous emmènera pas souvent en balade : il a eu la mauvaise idée de quitter ce bas monde en 1996, juste avant de remettre son premier et unique bouquin à son éditeur.
Pourtant Charles T. Powers a pris son temps pour planter ses arbres, son décor et ses personnages : nous voici dans un petit village de la campagne polonaise, un bled paumé quelque part entre Varsovie et la Russie.
L'histoire est à peine datée (du tout début des années 90), la Pologne semble sortir du moyen-âge et se relève péniblement de son passé.
[...] C'était la puissance soviétique qui nous avait délivrés de Hitler, qui avait lancé Gagarine dans l'espace et qui ensuite nous avait soumis à un joug d'une injustice flagrante. La première partie, nous l'avions apprise à l'école, la seconde, autour de la table du diner.
Les paysans ont du mal à joindre les deux bouts,  trouver du fourrage pour les bêtes ou du charbon pour la maison. Ils boivent.
Le jeune Leszek a repris la ferme de son père trop tôt disparu.
Bientôt on découvre dans la forêt le cadavre de son ami Tomek, le fils du voisin, le crâne fracassé.
Avec Leszek on arpente les sentiers où s'entremêlent le village et la forêt : le jeune Tomek traficotait visiblement avec les apparatchiks du coin et peut-être les russes. Alcool, armes, contrebande ...
[...] - La pompe que j'ai réparée chez vous l'été dernier, elle marche bien ?
- Oui, merci.
- Bien. Je me demandais ... Est-ce que vous avez discuté avec Karol, le vétérinaire ?
- Non. Pourquoi ?
- Je l'ai entendu dire des choses l'autre jour.
- Quoi donc ?
- Je ne suis pas sûr d'avoir tout compris. Comme quoi lui aussi aurait entendu certaines choses. Il voit du monde, vous savez. Il est intelligent, malgré son penchant pour la bouteille. Très intelligent. Certains hommes intelligents sont comme ça. Surtout dans un village comme le nôtre. C'est leur manière de survivre.
- D'accord, Andrzej. Qu'est-ce qu'il a dit ?
- Je n'en suis pas sûr, mais il a parlé de camions. Des camions russes, peut-être.
- Oui ?
- Quelqu'un les voit régulièrement, ces camions. Je ne sais pas quand. Mais quelqu'un les a vus, peut-être plusieurs fois, sur l'ancienne route de la carrière, près de la distillerie. La nuit, je crois me souvenir. Enfin, vous connaissez Karol ... Parfois c'est difficile de le comprendre. N'empêche qu'il entend des choses.
- La route de la carrière ? Mais il n'y a rien, là-bas, si ?
Il s'agissait d'une petite carrière, qui fournissait autrefois du gravier pour les routes. Elle était désaffectée depuis vingt ans.
- Il y a la distillerie pas loin.
- La distillerie ?
Leszek voudrait bien expliquer la mort de son ami et son enquête, sa quête plutôt, prend tout son temps comme les paysans du lieu.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gif Bientôt on se doute que les trafics de contrebande ne suffiront pas à expliquer le drame et qu'il faudra fouiller plus profond dans les sombres forêts qui entourent le village et préservent ses secrets : des pierres tombales disparaissent et les paysans se mettent à creuser ...
[...] - Je ne comprends pas. Pourquoi est-ce que tous ces gens creusent leurs fondations ? Pour trouver un trésor ?
- De l'or, vraisemblablement.
- Très bien, mais ... pourquoi ? Qui a dit qu'il y avait de l'or ?
- Eh bien, ce sont les vieilles maisons, mon père. Les vieilles maisons. Vous comprenez ... Là où habitaient les Juifs. Avant la guerre.
La mémoire et la forêt (c'est aussi le titre en VO) : une forêt épaisse et dense qui ne suffira pourtant pas à retenir les souvenirs du passé de ce petit village polonais. Une mémoire que chacun voudrait bien oublier ...
[...] - Parle-moi des Juifs, dis-je.
Il replia son journal et le posa sur la table de chevet.
- Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Ils ont souffert, ils sont morts.
- Dis-moi comment ils vivaient.
Il tendit le bras vers la lampe.
- Une autre fois, il est tard.
Bien loin du rayon polar et thriller où certains voudraient le caser, ce roman est un sinistre voyage aux fins fonds d'une campagne polonaise accablée de tristesse et de grisaille, courbée sous le poids d'un passé bien trop lourd à porter.
On retrouve ici un peu de la sombre et oppressante ambiance du Rapport de Brodeck.
Dommage que Charles T. Powers ne soit pas resté encore un peu avec nous ...

Pour celles et ceux qui aiment les secrets du passé.
Sonatine publie ces 477 pages qui datent de 1997 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Clément Baude.
D'autres avis sur Babelio.

Aucun commentaire: