jeudi 18 mai 2017

Bouquin : Quand sort la recluse


[...] Il voyait dans les brumes, tout simplement.


On l'a déjà dit et redit, c’est toujours un grand moment de plaisir annoncé et attendu que d’ouvrir un nouveau Fred Vargas. Que de retrouver le mystérieux et fantasque Jean-Baptiste Adamsberg et toute sa clique du commissariat du XIII°. Que d’avoir l’assurance d’apprendre tout un tas de choses sur on ne sait pas quoi encore mais on verra bien, ce sera forcément passionnant.
[...] — Je ne sais pas par où commencer. C'est très enchevêtré, les pensées primaires.
— Alors commencez par « Il était une fois ». Veyrenc dit qu'il y a une touche légendaire, avec ces recluses.
— Ah très bien, cela me va.
Quand sort la recluse est un épisode qui semble démarrer plutôt poussivement avec une sorte de pré-générique comme dans un film de James Bond pendant lequel Fred Vargas repositionne ses personnages et Jean-Baptiste au retour d'Islande [rappelez-vous]. On comprendra plus tard l'intérêt de replacer tout ce petit monde au commissariat du XIII°.
Et puis ça décolle en douceur, sans qu'on s'en aperçoive vraiment. Il faut alors s'accrocher fermement aux élucubrations du pelleteux de nuages.
Amateurs d'intrigues policières cartésiennes passez votre chemin.
Adamsberg va carrément nous inventer des meurtres et des criminels là où il n'y a rien, juste un vague article de presse sur le retour d'araignées venimeuses (les fameuses recluses).
[...] — Trois morts, c'est exact. Mais cela regarde les médecins, les épidémiologistes, les zoologues. Nous, en aucun cas. Ce n'est pas de notre compétence.
— Ce qu'il serait bon de vérifier, dit Adamsberg.
Comment donc a-t-il pu voir là quelque matière à enquête ?
C'est d'ailleurs la question que se posent tous les collègues de la brigade : faut-il suivre le fou clairvoyant sur cette piste qui ne rime à rien ?
[...] Cette confusion, Danglard et Retancourt la déploraient toujours. Chefs de file de la ligne pragmatique de la Brigade, tenants de la logique linéaire et de la rationalité, ils réprouvaient la manière dont Adamsberg avait conduit la journée et mené son enquête disparate et avare de mots.
Le roman prend alors toute son ampleur : tandis qu'Adamsberg flotte quelque part dans les brumes d'une improbable intrigue, floutée et incertaine, son équipe est déchirée entre ceux qui le suivent aveuglément et ceux qui ont peur que l'esprit de leur patron ne s'égare définitivement dans les limbes.
Fred Vargas et Jean-Baptiste Adamsberg touchent tous deux ici à une puissance évidente et une maturité indiscutable. Au fil des ans, l'amusante et pétillante magie Vargas des premiers ouvrages est peu à peu devenue un véritable paradigme poétique, capable de décrypter les brumes sous-jacentes à notre univers.
[...] - Proto-pensées ?
- Des pensées avant les pensées, vos " bulles gazeuses ". Des embryons qui se promènent et prennent leur temps, apparaissent et disparaissent, qui vivront ou mourront. J'aime bien ceux qui leur laissent leurs chances.
[...] D'aucuns disaient que l'on ne pouvait pas toujours savoir si le commissaire était en veille ou en sommeil, parfois même en marchant, et qu'il errait aux limites des ces deux mondes.
C'est bien là la substantifique moelle des romans de Dame Vargas, une fois qu'on a été piqué, on y revient, accro.
Mais n'oublions pas non plus le passé scientifique de l'auteure : archéozoologue ...
Comme dans tous ses bouquins, on va donc croiser tout un bestiaire : araignée recluse évidemment, mais aussi murène, merle, et que sais-je encore.
Et puis archéo-machin ? Oui, alors là aussi comme d'hab, on apprendra plein de trucs sur il était une fois ... mais chut, chez Vargas évidemment une recluse peu en cacher une autre, n'en disons pas plus.
En prime, une très belle fin ...
On souhaite à Dame Vargas de continuer à surfer sur un succès largement mérité.


Pour celles et ceux qui aiment les araignées.
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lundi 15 mai 2017

Cinoche : Gold


Il ne faut pas saler les carottes.

Plutôt agréablement surpris par ce Gold de Stephen Gaghan.
Encore un film inspiré d'une histoire vraie comme Hollywood et le public en sont friands aujourd'hui, celle de la mine de Bre-X Busang dans la jungle indonésienne, qui dans les années 90 propulsa une bulle spéculative jusque dans les hautes sphères des bourses de Vancouver et New-York (même la fameuse banque Lehman Brothers recommanda d'acheter des actions Bre-X). Une bulle qui finira par éclater à grands frais lorsque sortira au grand jour ce qu'on ne voulait surtout pas voir jusqu'ici et qu'on se rendra compte qu'il n'y avait finalement pas d'or là-bas dans la jungle de Bornéo.
Le film Gold c'est la trajectoire d'un promoteur prospecteur (il réunit les fonds nécessaires aux explorations minières) à bout de souffle et en bout de course, ruiné et alcoolique.
Il se met en cheville avec un géologue de terrain en Asie et veut réaliser son rêve, honorer la mémoire de son père, trouver de l'or, à tout prix, coûte que coûte.
Le géologue va se charger de le réaliser, ce rêve ... et tous les deux vont raconter une histoire trop belle pour être vraie que le spectateur comme le courtier de Wall Street veulent croire. À tout prix.
Certes Matthew McConaughey est omniprésent et cabotine à qui mieux mieux (les verres de whisky défilent ad nauseam) mais finalement convient plutôt bien à ce personnage de grand gosse qui n'avait qu'une obsession : trouver de l'or et prouver à tout le monde (son père, sa nana, ses pairs, ...) qu'il valait mieux qu'un ivrogne loser au bout du rouleau.
Il y croyait à son histoire et savait la raconter : il savait parler d'or à ceux qui entendaient argent.
Le film est plutôt sympa mais la vraie Histoire, elle, est tout simplement effarante parce qu'elle s'est déroulée hier seulement (pas en 1850) et qu'elle démontre 'brillamment' la folie de notre monde qui court et court encore après l'argent, jusqu'à sa perte. Insensé.
À lire (plutôt après le film) cet article du Monde.

Pour celles et ceux qui aiment ce qui brille (et le whisky).
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mardi 9 mai 2017

Bouquin : Profil perdu


[...] Il aimait. Il aimait tout en elle.

Coup de cœur de BMR et de MAM pour ce polar français : Profil perdu de Hugues Pagan, un ancien flic qui a troqué son flingue contre un stylo et qu'on n'avait pas vu dans les vitrines des libraires depuis de nombreuses années (il écrivait beaucoup pour la télé).
Un excellent polar à la française qui nous change des américains ou des nordiques.
Mais avec un héros (le flic Schneider) digne des meilleurs nordiques et américains.
[...] Il avait cessé de longue date d’essayer de comprendre Schneider. Personne de sensé ne pouvait comprendre Schneider. Tout au plus pouvait-on deviner sans trop de risque de se tromper qu’un jour ou l’autre, pour une raison ou pour une autre, l’inspecteur principal Schneider avait cessé d’avoir une existence propre.
[...] Vous êtes loin d’être un mauvais bougre, Schneider. Vous avez seulement l’art subtil de vous faire des ennemis mortels.
[...] Vous savez que vous êtes un drôle de type. Pas facile de faire le tour, même avec les deux bras et un radar. Schneider sourit. Il avait un curieux sourire, qui n’était pas dépourvu d’un certain charme.
[...] Depuis longtemps, Schneider avait abandonné la prétention stupide d’imaginer ce qui pouvait bien agiter le cœur des hommes.
[...] Mourir n’est pas compliqué. Ce qui est compliqué, c’est de vivre. Peut-être qu’il faut avoir des dispositions pour ça, ou bien avoir commencé jeune. – Comme le piano. Il acquiesça en silence.
Une élégance un peu sèche, un parfum un peu rétro (façon années 90), des personnages bien dessinés, une intrigue bien noire et un ton bien désabusé, une prose bien soignée et des dialogues bien tournés, qui nous prennent pour ne plus nous lâcher.
 En prime, une belle histoire d'amour aussi.
[...] L’amour peut parfois revêtir le tour d’une bouleversante alchimie, dès lors qu’on décide de ne plus le considérer comme une simple discipline gymnique.
Inutile de vous dire que l'on va très vite repartir 20 ans en arrière pour découvrir les bouquins précédents de cet élégant vieux monsieur tout de noir vêtu.

Pour celles et ceux qui aiment l'amertume d'un noir bien serré.
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Bouquin : Looping


[...] – C’est un poème, cette femme !

Encore un coup de cœur pour ce Looping, petit roman très frais de l'écrivain et actrice Alexandra Stresi.
Une feel good story que cette vraie fausse biographie de Noélie, la grand mère de l'auteur qui traversa le siècle dernier, deux guerres et la Lybie de Mussolini.
Une de ces italiennes qui quittèrent leur pays ...
[...] Voyager ne se faisait pas dans leur milieu, qui n’en était d’ailleurs pas un. Il était plus modestement condition. On n’était pas de condition à voyager, voilà tout. Émigrer, si, ça aurait pu.
Sur fond d'Histoire sérieuse mais sans prise de tête (juste un peu d'intelligence curieuse), un superbe portrait de femme, aventurière, amoureuse, libre, indépendante, bref pas du tout à sa place dans son époque.
[...] Il suffit souvent de s’intéresser aux choses pour qu’elles deviennent intéressantes. Cette leçon simple peut remplir une vie.
 Pour ce premier roman, Alexia Stresi réussit brillamment son brevet de voltige aérienne et son écriture sautillante et surprenante, toute en élégance, s'accorde à merveille avec le ton enjoué de son bouquin.
[...] – C’est un poème, cette femme !
Un poème, je n’aurais pas su. Un portrait fidèle, j’ai essayé.
On y croise même l'inventeur du Nutella !
Alexandra Stresi se trouve être également la compagne de François Berléand : quel heureux homme si un peu du sang de la grand-mère Noélie coule dans les veines de la petite-fille !

Pour celles et ceux qui aiment s'envoyer en l'air.
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lundi 13 mars 2017

Bouquin : Le bureau des jardins


[...] Ce qu’on apprend compte moins que la personne qui vous l’enseigne.

L'écrivain et scénariste Didier Decoin a eu la main heureuse avec ce titre énigmatique : Le bureau des Jardins et des Étangs. Et nous la main heureuse en piochant cette nouvelle japonaiserie dans une liste.
Quelques pages seulement et nous voici, telles les carpes dont il est question, hameçonnés par cette belle littérature poétique que l'on croirait sortie tout droit d'un conte japonais mais qui est le fruit d'un gros travail de documentation de l'auteur sur le Japon de l'an mil, lorsque Kyoto s'appelait encore Heian-kyo, la capitale tranquille et paisible.
Le fruit également d'un autre travail, celui de la plume de l'auteur : une écriture ronde et belle, à l'image des calligraphies de l'époque, au vocabulaire évocateur et riche, qui réussit même à éviter mes effets trop appuyés.
Une belle histoire nous est contée, celle de Miyuki, la veuve d'un pêcheur chargé(e) d'approvisionner en brillantes et chatoyantes carpes les étangs de la capitale impériale.
[...] Miyuki avait laissé les villageois parler jusqu’au bout, lui conter la mort de son époux, enfin, ce qu’ils en savaient, très peu de chose en vérité, elle s’était contentée d’incliner la tête sur le côté comme si elle avait du mal à croire ce qu’ils lui disaient. Quand ils eurent terminé, elle poussa un cri étranglé et tomba.
[...] Les restes du pêcheur de carpes seraient brûlés sur un bûcher dressé à l’extérieur du village. Les os seraient retirés des braises en commençant par ceux des pieds et en finissant par ceux du crâne, et placés dans l’urne funéraire dans ce même ordre – ainsi épargnait-on au défunt l’inconfort et le ridicule de se retrouver la tête en bas.
Le départ depuis le petit village provincial pour livrer les dernières carpes pêchées, le rude trajet à travers la montagne enneigée, l'arrivée à la capitale au plus fort d'un concours de parfums ...
[...] – Tu sens ? chuchota-t-il à l’intention de son assistant. Kusakabe regarda autour de lui. [...]
– Si je sens quoi, sensei ?
– L’œuf. Enfin, il me semble.
– Le jaune ou le blanc ?
À Heian-kyo, Miyuki fera la rencontre du vieux Nagusa, noble intendant de la cour impériale, directeur du Bureau des Jardins et des Étangs.
[...] Nagusa, n’allait pas tarder à disparaître, il sentait que sa vie serait bientôt soufflée comme une chandelle qui papillote et s’éteint parce que, dans les profondeurs du Palais, un serviteur désireux de contempler la pleine lune a relevé un store et fait naître un filet d’air glacé et coupant qui ondule de couloir en couloir jusqu’à venir escamoter la petite flamme.
Une histoire et une écriture pleines de poésie, celle du monde flottant. Et le portrait d'une charmante dame de l'époque.
On regrette juste que tout cela soit un tout petit peu trop long, le temps sans doute de s'immerger dans les brumes de la culture nippone que Didier Decoin nous rend particulièrement accessible.

Pour celles et ceux qui aiment l'empire du soleil levant.
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lundi 9 janvier 2017

Bouquin : Le village


[...] L'arrivée de l'étranger allait semer le trouble.

Difficile de cartographier Le Village du britannique Dan Smith.
On a bien envie de parler de polar historique puisqu'il nous plonge dans les années 20, dans un empire soviétique déjà dévasté par une première guerre, par les erreurs de Lénine et maintenant celles de Staline.
Il s'agit tout aussi certainement d'un excellent nature-writing au cœur d'un hiver continental particulièrement bien rendu.
On pourrait même évoquer un polar ethnique tant la survie de ces hommes et femmes d'Ukraine dans ce froid inhumain relève de l'étrange.
Alors on se contentera de suivre bêtement l'éditeur qui a inscrit thriller sur la couverture de cette histoire de serial-killer qui commence un peu comme le Rapport de Brodeck : lorsque le Village découvre un homme à demi-mourant tirant un traîneau avec les corps de deux enfants à demi-dévorés.
[...] L'arrivée de l'étranger dans notre village allait semer le trouble. [...] Surtout s'ils voyaient ce que cet homme avait transporté sur son traîneau.
[...] Il y a des gens ... des gens tellement désespérés qu'ils feraient n'importe quoi pour survivre. Des gens affamés. Ce pays est passé par des moments - pendant les guerres, la famine - où les gens mangeaient tout ce qu'ils pouvaient. Et il y a aussi des gens méchants.
La cruauté, la peur et la bêtise humaines feront le reste et la chasse à l'homme commence. Ou plutôt, les chasses à l'homme puisque chacun semble poursuivi à son tour, qui par les villageois, qui par ses démons, qui par le tueur, qui par les brigades communistes, ...
Une histoire éprouvante et glaçante où l'on patauge dans la neige épaisse, les peurs les plus profondes et les instincts les plus bas, dans une ambiance proche du roman d'Ignacio Del Valle.
Blanche est la neige, noire est l'histoire.
On regrette cependant un style un peu ampoulé et formel où l'auteur nous détaille les affres et les dilemmes de son héros de manière beaucoup trop explicative : une écriture plus épurée et plus elliptique aurait été tout aussi efficace.


Pour celles et ceux qui aiment les hivers rigoureux.
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dimanche 1 janvier 2017

Cinoche : Vaiana


La fille de Pocahontas et de la Petite Sirène.

Le dernier Disney, Vaiana (ou Moana en VO) est tout simplement très réussi. Depuis Blanche-Neige, les héroïnes des studios Disney ont bien changé : si elles ont toujours de beaux et longs cheveux, elles ont désormais le sang chaud et le caractère bien trempé. Vaiana est la digne héritière de cette destinée à succès.
La jeune princesse polynésienne est attirée par le grand large et ne rêve que de franchir la barrière ... de corail.
Au cours de ses aventures maritimes, elle va s'allier avec Maui un demi-dieu tatoué pour sauver le monde à la façon Myazaki.
L'histoire n'est peut-être pas aussi riche ni complexe que celle de la Princesse Mononoké mais réussira tout de même à captiver les adultes en leur faisant partager quelques mythes très très librement inspirés des légendes polynésiennes et des grandes expéditions de colonisation du Pacifique [clic] (Vaiana serait originaire des Samoa ou des Tonga ...).
L'humour est au rendez-vous (vous ne ferez plus jamais pipi dans l'eau sans rigoler) et pas mal de choses passent au-dessus de la tête des bambins qui mâchouillent leur pop corn.
Mais ce qui fait le charme indiscutable de ce dessin animé c'est l'équilibre très réussi et soigneusement entretenu tout du long (pas un temps mort) entre des personnages très attachants, une histoire qui ne nous prend pas pour des demeurés, de bonnes chansons (façon comédie musicale, même si ce n'est pas le point fort du film), et bien entendu les superbes images des océans et des paysages de rêve du Pacifique.
On a presque envie d'une seconde séance pour profiter du spectacle et grappiller quelques effets qu'on a certainement manqués.
Oui, certains clichés sont certainement critiquables (comme l'obésité du polynésien Maui), mais il n'en reste pas moins que le film colle plutôt bien aux cultures du Pacifique (un peu oubliées depuis quelques années) comme en témoigne (par exemple) le soin apporté aux dessins des visages ou la grand-mère en raie manta.
Ou même le poulet Hei-Hei en passe de devenir aussi célèbre (et déjà bien plus stupide) que l'écureuil Scrat.
Bon, il est vrai que vu d'ici, notre avis peut passer pour du parti pris ... mais c'est bien le film de début d'année pour réchauffer l'hiver de ceux qui n'ont pas la chance de vivre la tête en bas au milieu du Pacifique.

Pour celles et ceux qui aiment prendre la mer.
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