lundi 13 mars 2017

Bouquin : Le bureau des jardins


[...] Ce qu’on apprend compte moins que la personne qui vous l’enseigne.

L'écrivain et scénariste Didier Decoin a eu la main heureuse avec ce titre énigmatique : Le bureau des Jardins et des Étangs. Et nous la main heureuse en piochant cette nouvelle japonaiserie dans une liste.
Quelques pages seulement et nous voici, telles les carpes dont il est question, hameçonnés par cette belle littérature poétique que l'on croirait sortie tout droit d'un conte japonais mais qui est le fruit d'un gros travail de documentation de l'auteur sur le Japon de l'an mil, lorsque Kyoto s'appelait encore Heian-kyo, la capitale tranquille et paisible.
Le fruit également d'un autre travail, celui de la plume de l'auteur : une écriture ronde et belle, à l'image des calligraphies de l'époque, au vocabulaire évocateur et riche, qui réussit même à éviter mes effets trop appuyés.
Une belle histoire nous est contée, celle de Miyuki, la veuve d'un pêcheur chargé(e) d'approvisionner en brillantes et chatoyantes carpes les étangs de la capitale impériale.
[...] Miyuki avait laissé les villageois parler jusqu’au bout, lui conter la mort de son époux, enfin, ce qu’ils en savaient, très peu de chose en vérité, elle s’était contentée d’incliner la tête sur le côté comme si elle avait du mal à croire ce qu’ils lui disaient. Quand ils eurent terminé, elle poussa un cri étranglé et tomba.
[...] Les restes du pêcheur de carpes seraient brûlés sur un bûcher dressé à l’extérieur du village. Les os seraient retirés des braises en commençant par ceux des pieds et en finissant par ceux du crâne, et placés dans l’urne funéraire dans ce même ordre – ainsi épargnait-on au défunt l’inconfort et le ridicule de se retrouver la tête en bas.
Le départ depuis le petit village provincial pour livrer les dernières carpes pêchées, le rude trajet à travers la montagne enneigée, l'arrivée à la capitale au plus fort d'un concours de parfums ...
[...] – Tu sens ? chuchota-t-il à l’intention de son assistant. Kusakabe regarda autour de lui. [...]
– Si je sens quoi, sensei ?
– L’œuf. Enfin, il me semble.
– Le jaune ou le blanc ?
À Heian-kyo, Miyuki fera la rencontre du vieux Nagusa, noble intendant de la cour impériale, directeur du Bureau des Jardins et des Étangs.
[...] Nagusa, n’allait pas tarder à disparaître, il sentait que sa vie serait bientôt soufflée comme une chandelle qui papillote et s’éteint parce que, dans les profondeurs du Palais, un serviteur désireux de contempler la pleine lune a relevé un store et fait naître un filet d’air glacé et coupant qui ondule de couloir en couloir jusqu’à venir escamoter la petite flamme.
Une histoire et une écriture pleines de poésie, celle du monde flottant. Et le portrait d'une charmante dame de l'époque.
On regrette juste que tout cela soit un tout petit peu trop long, le temps sans doute de s'immerger dans les brumes de la culture nippone que Didier Decoin nous rend particulièrement accessible.

Pour celles et ceux qui aiment l'empire du soleil levant.
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lundi 9 janvier 2017

Bouquin : Le village


[...] L'arrivée de l'étranger allait semer le trouble.

Difficile de cartographier Le Village du britannique Dan Smith.
On a bien envie de parler de polar historique puisqu'il nous plonge dans les années 20, dans un empire soviétique déjà dévasté par une première guerre, par les erreurs de Lénine et maintenant celles de Staline.
Il s'agit tout aussi certainement d'un excellent nature-writing au cœur d'un hiver continental particulièrement bien rendu.
On pourrait même évoquer un polar ethnique tant la survie de ces hommes et femmes d'Ukraine dans ce froid inhumain relève de l'étrange.
Alors on se contentera de suivre bêtement l'éditeur qui a inscrit thriller sur la couverture de cette histoire de serial-killer qui commence un peu comme le Rapport de Brodeck : lorsque le Village découvre un homme à demi-mourant tirant un traîneau avec les corps de deux enfants à demi-dévorés.
[...] L'arrivée de l'étranger dans notre village allait semer le trouble. [...] Surtout s'ils voyaient ce que cet homme avait transporté sur son traîneau.
[...] Il y a des gens ... des gens tellement désespérés qu'ils feraient n'importe quoi pour survivre. Des gens affamés. Ce pays est passé par des moments - pendant les guerres, la famine - où les gens mangeaient tout ce qu'ils pouvaient. Et il y a aussi des gens méchants.
La cruauté, la peur et la bêtise humaines feront le reste et la chasse à l'homme commence. Ou plutôt, les chasses à l'homme puisque chacun semble poursuivi à son tour, qui par les villageois, qui par ses démons, qui par le tueur, qui par les brigades communistes, ...
Une histoire éprouvante et glaçante où l'on patauge dans la neige épaisse, les peurs les plus profondes et les instincts les plus bas, dans une ambiance proche du roman d'Ignacio Del Valle.
Blanche est la neige, noire est l'histoire.
On regrette cependant un style un peu ampoulé et formel où l'auteur nous détaille les affres et les dilemmes de son héros de manière beaucoup trop explicative : une écriture plus épurée et plus elliptique aurait été tout aussi efficace.


Pour celles et ceux qui aiment les hivers rigoureux.
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dimanche 1 janvier 2017

Cinoche : Vaiana


La fille de Pocahontas et de la Petite Sirène.

Le dernier Disney, Vaiana (ou Moana en VO) est tout simplement très réussi. Depuis Blanche-Neige, les héroïnes des studios Disney ont bien changé : si elles ont toujours de beaux et longs cheveux, elles ont désormais le sang chaud et le caractère bien trempé. Vaiana est la digne héritière de cette destinée à succès.
La jeune princesse polynésienne est attirée par le grand large et ne rêve que de franchir la barrière ... de corail.
Au cours de ses aventures maritimes, elle va s'allier avec Maui un demi-dieu tatoué pour sauver le monde à la façon Myazaki.
L'histoire n'est peut-être pas aussi riche ni complexe que celle de la Princesse Mononoké mais réussira tout de même à captiver les adultes en leur faisant partager quelques mythes très très librement inspirés des légendes polynésiennes et des grandes expéditions de colonisation du Pacifique [clic] (Vaiana serait originaire des Samoa ou des Tonga ...).
L'humour est au rendez-vous (vous ne ferez plus jamais pipi dans l'eau sans rigoler) et pas mal de choses passent au-dessus de la tête des bambins qui mâchouillent leur pop corn.
Mais ce qui fait le charme indiscutable de ce dessin animé c'est l'équilibre très réussi et soigneusement entretenu tout du long (pas un temps mort) entre des personnages très attachants, une histoire qui ne nous prend pas pour des demeurés, de bonnes chansons (façon comédie musicale, même si ce n'est pas le point fort du film), et bien entendu les superbes images des océans et des paysages de rêve du Pacifique.
On a presque envie d'une seconde séance pour profiter du spectacle et grappiller quelques effets qu'on a certainement manqués.
Oui, certains clichés sont certainement critiquables (comme l'obésité du polynésien Maui), mais il n'en reste pas moins que le film colle plutôt bien aux cultures du Pacifique (un peu oubliées depuis quelques années) comme en témoigne (par exemple) le soin apporté aux dessins des visages ou la grand-mère en raie manta.
Ou même le poulet Hei-Hei en passe de devenir aussi célèbre (et déjà bien plus stupide) que l'écureuil Scrat.
Bon, il est vrai que vu d'ici, notre avis peut passer pour du parti pris ... mais c'est bien le film de début d'année pour réchauffer l'hiver de ceux qui n'ont pas la chance de vivre la tête en bas au milieu du Pacifique.

Pour celles et ceux qui aiment prendre la mer.
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