mardi 26 juillet 2016

Bouquin : La peine capitale


[...] Tout cela est trop grand pour toi.


Dans les années 70, les dictatures d'Amérique Latine mettent au point la tristement célèbre Opération Condor avec la bienveillance des États-Unis.
En 1978 a lieu la coupe du monde de football en Argentine.
Cette année-là, le Pérou ne sera pas champion du monde de foot, pas plus qu'il ne sera très actif parmi les condors. Ce petit pays se prépare même à des élections démocratiques !
Cette année-là, c'est dans ce décor, vu côté cour en quelque sorte, que nous assistons à l'éveil du héros conçu par Santiago Roncagliolo (héros qui trouvera sa pleine mesure dans l'opus suivant : Avril rouge) : un anti-héros plutôt, Félix Chacaltana Saldivar est aide archiviste, dans un sombre sous-sol du palais de justice.
Gentil gratte-papier, bureaucrate zélé, il vit toujours chez sa mère et n'a pas encore embrassé de fille.
Puceau en politique comme en amour, complètement dépourvu du sens de l'humour, maniaco-obsessionnel, il sera le grain de sable qui va venir gripper la belle mécanique des militaires.
[...] Au début, tout lui parut en ordre. Mais une lecture attentive révéla le problème. Un grave problème : il avait archivé des procès-verbaux sur des sujets familiaux dans la section des Atteintes à la Propriété privée.
[...] J'ai repris le dossier du procès-verbal d'irrégularité administrative migratoire mineure. Vous vous rappelez ? Celui que je ne peux pas archiver parce qu'il est incomplet. Je vais adresser une requête au troisième étage.
Comme les supérieurs de Félix, on pense avoir affaire à un imbécile un peu borné. Le simplet de service.
[...] Je n'arrive pas à décider si vous êtes très malin ou très bête.
– Je… je ne suis qu'un humble fonctionnaire, monsieur. Mon seul désir est que la loi soit respectée.
[...] Prends bien soin de toi, Félix, dit-elle en déposant un baiser sur sa joue. Tout cela est trop grand pour toi.
Et puis petit à petit, pas à pas, l'obstination procédurière du méprisable gratte-papier fera trembler la dictature. Son entêtement à classer le fameux  procès-verbal d'irrégularité administrative migratoire fera vaciller les militaires. Qui était donc ce migrant irrégulier ?
Au rythme des matches de la coupe du monde, au pas pesant de la bureaucratie, La peine capitale nous fait progresser lentement mais inexorablement dans la compréhension de l'intrigue construite par le péruvien.
Une intrigue où l'on retrouvera une fois de plus les enfants volés [clic] ...
Un livre grinçant et un point de vue original (par le petit bout de la lorgnette en quelque sorte) sur les dictatures sud-américaines de l'époque.


Pour celles et ceux qui aiment les bureaucrates.
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jeudi 21 juillet 2016

Bouquin : Dedans ce sont des loups


[...] Si les hommes ne s’en mêlent pas, il murmura pour lui seul.


Homo homini lupus est ...
Ces lettres latines,  Stéphane Jolibert en a fait son premier roman : Dedans ce sont des loups.
Si le roman est noir, le décor est blanc, canis lupus oblige : peut-être une steppe sibérienne, peut-être une bourgade du grand nord américain,  un décor sans lieu ni date qui semble sorti tout droit des films de chez Tarentino, Jeunet ou de chez les frères Coen.
Dans ce bled paumé, un lieu : le Terminus, qui fait office d'un peu de tout, de bar bien sûr mais surtout de bordel pour le repos des bûcherons.
Un bordel tenu d'une main de fer par un mystérieux 'Grand Patron' que l'on ne connait que par le téléphone du Terminus.
[...] Tu es en train de me dire que personne ne connaît le propriétaire du Terminus ?
[...] Outre ses activités principales, débit de boissons et location de charmes, le Terminus gérait quasiment toute l’activité économique de la région. La station-service appartenait au Terminus, ainsi que le supermarché. Il possédait également les chalets l’encadrant, les machines nécessaires à la coupe et à l’acheminement du bois, et chacune des exploitations forestières sur lesquelles les hommes trimaient six jours sur sept par tous les temps. À la tête de cet étrange consortium, gérant et décisionnaire au quotidien, se trouvait le contremaître. La place était enviable, remplir ces fonctions consistait à prélever dix pour cent sur l’ensemble des recettes.
Un far-north sans foi mais avec une loi, celle de cet énigmatique Patron, une loi qui permet à tout un chacun de venir jusqu'ici faire oublier (si ce n'est oublier) un passé trop pesant.
[...] D’après la rumeur et d’après ce que certains clients m’ont confié, il existe un endroit nommé le Terminus. Une zone franche où les malfrats condamnés de ce côté-ci s’installent pour être tranquilles. Ils y sont intouchables, s’ils restent dans les cordes.
— Quel genre de cordes ?
Mais dedans ce sont des loups ... sans qu'on sache trop si ce dedans désigne le Terminus ou peut-être les âmes violentes des clients du lieu.
[...] — Ouais, ben t’imagine pas un seul instant qu’ils sont dedans comme dehors. Dedans, ce sont des loups.
[...] Cette phrase qu’il avait prononcée tout à l’heure : « Dedans, ce sont des loups. » Elle comprenait à présent.
Autour du Terminus, quelques fermes isolées, quelques bûcherons et une galerie de personnages, les damnés de la terre : un bootlegger cul de jatte, une trop jolie rousse, un garagiste amateur de levrette, et Nats (Natsume pour les intimes), le héros au dos boursouflé d'anciennes cicatrices qui tient le rôle de garde-putes au Terminus.
[...] L’alambic géant muni de quantité de poulies et de mécanismes étranges afin qu’un cul-de-jatte sur fauteuil roulant puisse le faire fonctionner seul.
Un affreux jojo va venir troubler la neige, réveiller un passé douloureux, bouleverser l'ordre établi par le Grand Patron.
Que la blancheur neigeuse ne vous cache pas la sombre réalité car on est là comme dans tout bon roman noir : la rencontre des personnages ici réunis, les passés trop pesants, les violences trop rentrées, les haines trop contenues, tout cela ne peut que conduire au drame ...
[...] Les morts apparaissaient à la belle saison, lorsque la neige quittait en partie les toitures. Ceux qui avaient mérité une sépulture décente avaient été emballés dans de la toile épaisse, et hissés, arrimés là, hors d’atteinte des animaux, protégés des charognards. Ainsi apprêtés, ils attendaient sous couvert de neige que la terre daigne enfin dégeler pour les recevoir.
Voilà un roman (un premier roman !) aux accents très américains et l'on se demande où le frenchy est allé tremper sa plume. Certainement pas dans ses voyages qui le menèrent en Afrique ou dans le Pacifique, des lieux où neige et loups sont tout à fait inconnus. Un mystère de plus donc pour ce (premier) roman original qui mérite d'être salué. Espérons que Stéphane Jolibert ne s'en tiendra pas là et saura se renouveler.


Pour celles et ceux qui aiment les loups et la neige.
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dimanche 17 juillet 2016

Bouquin : Puerto Apache


[...] Et tout ce que tu espères, c’est qu’il y ait de meilleurs moments à vivre.


Qui donc avait dit, à propos des favelas :
[...] Nous sommes le problème du XXI° siècle.
Les habitants du bidonville de la villa miseria Puerto Apache, près de Buenos Aires (sans doute inspiré de la Villa 31 ou de la Villa Rodrigo bueno à la Costanera Sur), se sont approprié le slogan et ont affiché cette banderole à l'entrée de leur bidonville.
Et à l'heure où les JO pas très riants de Rio tentent (bien mal) de masquer ce problème du XXI° siècle,  Juan Martini nous invite à une balade toute indiquée dans l'équivalent argentin des favelas : les villas miserias ou villas de emergencia.
Avouons qu'il faut quelques pages pour s'habituer au texte (un récit raconté à la première personne) sec et violent, qui ne fait guère de concessions et ne laisse guère de place au confort du lecteur. Mais le cap franchi, on se laisse ensuite porter par les aventures de celui qu'on surnomme le Rat.
[...] Y’a pas longtemps, j’ai vu un film où un mec demandait pardon d’être né riche. C’était pas un film argentin : ici, personne aurait ce genre d’idée.
[...] On doit bouffer, comme tout le monde. On essaie de gagner notre vie, comme presque tout le monde.
[...] Et tout ce que tu espères, c’est qu’il y ait de meilleurs moments à vivre.
[...] À Puerto Apache il y a, je sais pas, vingt ou trente blocs. On a tracé les rues, on a tiré au sort, on a donné à chacun sa parcelle, mais on a rien brûlé. S'il y avait des arbustes ou des plantes à déplacer, on les a déplacés. On est pas venus ici pour tout saccager. On est venu ici parce que les gens ont besoin d'un endroit pour vivre. Nous, on est réglos.
Le Rat est dans de sales draps. Des amis ne lui veulent pas que du bien, il vient de se faire tabasser et les nanas (bon déjà que y'en n'a pas qu'une) les nanas, c'est pas tout à fait ça non plus.
C'est noir, c'est violent. La balade dans les villas miseria n'a vraiment rien de touristique.
Mais c'est plutôt très bien écrit, même si l'on regrette quelques répétitions un peu trop introspectives. Quelques longueurs qui ne nous empêcheront pas de goûter les saveurs d'un récit fait de digressions qui s'accrochent les unes aux autres, de récits qui s'emboîtent les uns dans les autres et de toute une galerie de personnages qui eux aussi, semblent s'accrocher les uns aux autres : le Rat, le Pélican, le Vieux, Madame Jeanne, le Tordu, le Moustachu, Toti, la belle et lointaine Marù, ...
[...] Il y a des fois où on ne pense à rien. C’est des moments rares, parce qu’on a presque toujours la tête encombrée.
[...] Parfois, sans qu’on s’en rende compte, la vie bifurque et nous fait prendre un chemin différent. Quand ça se produit, il faut être prêt à embarquer. À monter dans le train de la vie, pour aller là où il nous emmène. On n’a pas toujours assez d’argent pour payer les péages. La vie aussi des fois, elle a un train au-dessus de nos moyens. C’est pas si différent de ce qui arrive avec les femmes.
[...] Qu’est-ce que ça fait, de venir d’un pays qui n’a pas la mer ?
[...] Moi, j’aime bien savoir comment on écrit les mots. C’est une manie que j’ai, voire une obsession, comme disait ma mère. La pauvre. Elle peut même plus lire le journal. Heureusement qu’elle a la télé pour se tenir au courant de ce qui se passe. « Toi, mon petit Pablo, tu as un truc avec les mots », qu’elle me disait quand j’étais petit.
Tout comme son Rat, Juan Martini a visiblement 'un truc avec les mots' et sa prose originale mérite le détour par les villas miserias de Buenos Aires.


Pour celles et ceux qui aiment les bidonvilles.
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vendredi 15 juillet 2016

Bouquin : Sans retour


[...] Le bien et le mal ne sont pas des notions pour les gens comme nous.


Le bouquin de Matthew Klein démarre par une incursion féroce dans le monde du business.
Jimmy Thane est chargé de reprendre en main une boîte high-tech qui bat de l'aile.
Lui-même sort de différents égarements qui se sont soldés par quelques cures de désintoxication. Bref, le perdant est chargé de redresser une boîte en perdition.
[...] Je suis un directeur itinérant, un mandataire. On m'engage uniquement pour prendre la tête de sociétés en difficulté. Vous ne me verrez jamais siéger dans une compagnie saine.
[...] Si j'arrive à redresser la boîte, je touche le jackpot. Si j'échoue, je gagne des clopinettes. Un travail à mi-chemin entre une expédition des bérets verts et une partie de dés. Vous n'avez aucune idée de ce que vous allez trouver avant d'avoir pénétré dans les locaux.
[...] J'imagine que Tad, connaissant mon parcours – alcoolisme, usage de stupéfiants, addiction au jeu, cure de vingt et un jours au centre de désintoxication de Mountain Vista –, a jugé la mission appropriée. Il n'avait pas tort, vu que je suis un peu en période de redressement moi aussi.
La description du milieu est shootée à l'humour noir, l'auto-dérision et le trait est vraiment sévère.
Et puis l'étrange se glisse peu à peu entre les pages : l'ancien directeur avait disparu trop soudainement, mystérieusement évaporé, il y a évidemment un trou (un gros trou) dans la caisse, les commanditaires de Jimmy-le-redresseur sont bien mystérieux ...
[...] Le bien et le mal ne sont pas des notions pour les gens comme nous, Jimmy.
[...] Je suis bien en peine de décrire leurs activités. Du blanchiment ? Du narcotrafic ? Pour autant que je le sache, rien de tout cela. Alors, quelle est la finalité de l'opération ?
L'ombre maléfique d'un homme mystérieux et peu recommandable plane sur cette histoire Sans retour et l'épouse même de Jimmy parait bien étrange, ...
[...] Je mange les œufs qu'elle m'a préparés et fais honneur à son café. Quand je suis prêt à partir au bureau, je l'embrasse sur la joue. « Passe une bonne journée, dit-elle. Je serai là à ton retour. » Un serment ou une menace. À moins qu'elle essaye juste de voir comment sonne la réplique.
Tout cela vire à l'aigre-doux avec presque un petit parfum de Laura Kasischke.
Les twists qui clôturent cette étrange histoire ne sont malheureusement pas très bien exploités et si l'on convient volontiers qu'on s'est bien fait avoir, qu'on s'est laissé mener par le bout du nez par le marionnettiste qui tirait les ficelles du lecteur comme de ses personnages, on reste quand même un peu sur notre faim.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires au bureau.
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mardi 12 juillet 2016

Cinoche : Truman


[...] Chacun meurt comme il peut.


Un film hispano-argentin avec Ricardo Darin ?
Il ne nous en fallait pas plus pour nous traîner dans une salle obscure un soir de finale.
Pourtant le programme ne s'annonçait guère réjouissant: un homme déjà âgé (Ricardo Darin), atteint d'un cancer, renonce aux soins qui lui permettraient de jouer les prolongations et s'apprête à quitter le match.
Un ami de longue date (Javier Camara, excellent, à presque voler la vedette à son ami), perdu de vue depuis qu'il vivait au Canada, a fait le voyage pour passer quelques jours avec lui.
Quelques jours qui seront l'occasion pour Darin de faire ses adieux à ses amis, son ex, son fils et ... à son chien.
Truman, c'est justement le nom du chien que Darin semble avoir tant de mal à quitter (il lui cherche une famille d'adoption) : une allégorie de tout ce que Darin s'apprête à abandonner derrière lui ...
Les espagnols sont supposés être un peuple méridional bavard et exubérant : visiblement il s'agit d'un cliché car on a affaire ici à des taiseux. Peu de mots sont échangés (mais beaucoup de regards !) et très peu de choses sont dites. Trop peu de choses même car c'est bien un film sur le difficile exercice (l'impossible exercice) d'exprimer ses sentiments face à la mort.
Et du sentiment il y en a (évidemment dans une pareille situation) même un peu trop dans cette chronique d'une mort annoncée.
La décision de Darin (renoncer aux soins et partir sans s'attarder) est difficile à accepter pour ses proches. La mort elle-même n'est pas facile à accepter. Et enfin, Darin lui-même n'est pas exempt d'états d'âme. Chacun a beaucoup de mal à dire, chacun fait semblant de ne pas voir, de ne pas savoir mais grâce à l'empathie du film (et de son réalisateur Cesc Gay) pour ses personnages, beaucoup de choses 'passent' en dépit de toute cette retenue.
Un film triste et mélancolique (un peu long parfois) sur le difficile exercice de mourir : [...] Chacun meurt comme il peut, nous est-il dit ici.

Pour celles et ceux qui aiment les fins de partie.
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dimanche 10 juillet 2016

Bouquin : Le crime de Martiya Van Der Leun


[...] Une histoire, c'est un transatlantique quittant le port.

Misha Berlinski se met lui-même en scène dans un curieux et passionnant bouquin, une sorte de fausse biographie en forme de fausse autobiographie (une biographie qui serait celle de Martiya Van der Leun, une autobiographie qui serait celle de l'auteur).
Son faux héros (Misha donc) part en Thaïlande sur les traces d'une fausse anthropologue (Martiya van der Leun) qui aurait fini dans les geôles thaï après avoir assassiné un missionnaire ...
Mystère et mystification. Nous voici partis avec Misha Berlinski (le personnage) au fin fond de l'Asie du Sud-Est, dans un village de l'ethnie Dyalo (une peuplade inventée de toutes pièces par Misha Berlinski, l'auteur).
Mais ce qui aurait pu n'être qu'un amusant exercice de style concocté par un brillant érudit s'avère en réalité un excellent roman mis en scène par un formidable conteur.
Car, dès les premières pages, on sent que Berlinski possède l'art de raconter des histoires, dans tous les sens de cette expression. Et nous, on aime bien qu'on nous raconte des histoires.
Surtout des comme ça, au parfum zen, à la saveur exotique, des histoires qui ont même jusqu'à l'air d'être vraies.
Car la tribu imaginée des dyalo ne sort pas tout à fait du chapeau mais plutôt des nombreuses lectures de Berlinski qui s'est visiblement passionné pour les ethnologues et sait parfaitement nous les rendre passionnants.
Grâce à un indéniable talent de conteur.
[...] Il lança son histoire. Il n'y a pas d'autre mot : une histoire de Josh O'Connor, c'est un transatlantique quittant le port, et quand vous avez prévu de dîner avec lui, vous savez à l'avance que vous allez prendre la mer. Ça fait partie du contrat.
Dès la lecture des premières pages, le contrat, on veut bien le signer et se laisser emporter au gré des multiples histoires que vont nous raconter les multiples personnages inventés par Mischa l'auteur et croisés par Misha le personnage, du Tibet en Thaïlande en passant par la Birmanie.
Avec ces deux Misha, on part à la dérive, comme lors d'un vrai voyage, avec un vague but un peu lointain (quand même, ce mystère du fameux Crime de Martiya van der Leun ?) et de multiples découvertes au fil des pages, de nouveaux personnages sans cesse rencontrés au long du chemin qui viennent nous raconter d'étonnantes histoires, comme autant de paysages à découvrir, sans cesse à la poursuite d'une arlésienne ethnologue.
Jamais la tension ne baisse au cours de long voyage de 450 pages car comme tous les bons conteurs, Misha Berlinski possède un sens inné du rythme, sachant parfaitement amener les ruptures et maintenir soigneusement son lecteur en éveil tout au long du chemin.
[...] Je n'avais aucune excuse pour être ici sinon que j'étais très curieux et que je pensais que si l'histoire était bonne je pourrais la vendre.
Oui Berlinski est un sacré curieux qui s'est visiblement pris de passion pour les anthropologues passionnées par 'leurs' tribus et qui sait merveilleusement nous faire partager ces passions.
[...] Il suffit de passer cinq minutes dans la section d'anthropologie d'une grande bibliothèque universitaire pour s'émerveiller de l'immensité du monde et de la variété extraordinaire de ses habitants.
[...] Avant de connaitre Martiya, je n'avais jamais pensé à eux. Chacun était parvenu à maîtriser une langue obscure, s'était immergé en terre inconnue; ces rayonnages témoignaient de l'infatigable curiosité humaine. Et chacun de ces livres était le fruit d'une obsession.
On y apprendra bien sûr beaucoup de choses sur les anthropologues et leur travail : les pages sur le comptage des âmes du village [les dyalo en possède plusieurs d'où la vanité de ce travail !] ou sur l'écriture [les dyalo qui n'en n'avait pas jusqu'ici, s'amusent de cet enregistreur qui permet de répéter mot à mot ce qu'ils viennent de dire] sont savoureuses.
Le bouquin fourmille d'anecdotes sur cette peuplade étrange des ethno-anthropologues et certaines pages (comme celles sur la fameuse Kula de Malinowski) sont tout simplement lumineuses.
[...] Lorsque deux Dyalo se croisent sur un sentier, ils ne se demandent pas "Comment vas-tu ?" mais "Ton Riz est-il content ?"
Berlinski fait preuve d'intelligence, d'humour et d'une insatiable curiosité (ça va peut-être avec).
On est à deux doigts du coup de cœur pour cette odyssée de Misha, une formidable histoire et un hymne chaleureux à la curiosité humaine.
Et le lecteur se retrouve embarqué dans ce voyage exactement comme par L'art d'écouter les battements de cœur de Jan-Philipp Sendker : la découverte d'une étrange Asie par un occidental parti en quête d'on ne sait trop quoi exactement.
Si ce n'est de lui-même assurément.

Pour celles et ceux qui aiment les curieux.
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mercredi 6 juillet 2016

Bouquin : De mort naturelle


[...] Les démons existent peut-être, au fond.


À l'heure où l’Écosse quitte le continent un peu contre son gré, il semblerait que les voix littéraires s'y fassent entendre de plus en plus nombreuses.
Ian Rankin n'y prêche plus seul et après Gordon Ferris, voici donc James Oswald.
Un auteur qui sait saluer ses pairs :
[...] Assis sur une chaise en plastique inconfortable, un agent en uniforme montait la garde devant la porte d'une chambre. Histoire de tuer le temps, il lisait un roman de Ian Rankin.
Selon son éditeur : James Oswald est un auteur pas comme les autres. Fermier le jour, écrivain la nuit, il élève des vaches et des moutons en Écosse. D’abord autopublié, il a connu un succès fulgurant dès ses débuts. De mort naturelle est la première enquête de l’inspecteur McLean.
Depuis des années, les auteurs de polars nous ont habitués aux intrigues policières minces et épurées, préférant se consacrer tantôt aux personnages, tantôt aux ambiances sociales ou historiques. C'est devenu la mode pour le genre noir.
Avec cette Mort naturelle au contraire, James Oswald a délaissé ses moutons pour nous concocter un riche polar où s'entremêlent non pas une mais bien plusieurs énigmes policières.
La momie poussiéreuse d'un sale meurtre des années 40, une série de cambriolages, la cohorte des victimes d'un serial-killer (ou d'une série de killers ?) et même les histoires personnelles de l'inspecteur McLean que l'on cherche visiblement à compromettre :
[...] — On dirait bien de la cocaïne, monsieur… Pour être sûr, il faudrait un kit d’analyse, mais si vous ne gardez pas votre talc dans la chasse, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Et ça représente du fric ! Quelque chose comme dix mille livres. Qui peut investir ça pour vous compromettre ?
Tout ce montage savant et complexe finira par s'imbriquer étroitement et s'expliquer habilement mais commence par une découverte macabre ...
[...] — Vous avez découvert un cadavre dans la maison ? s’écria soudain Emily Johnson, qui venait de comprendre.
— Désolé de ne pas vous l’avoir dit plus tôt. Mais oui, c’est ça. Une jeune femme, cachée dans une pièce murée de la cave. Tuée après la fin de la guerre, d’après nous.
— Tout ce temps… soupira Mme Johnson.
[...]— Comment est morte cette femme ?
— Contentons-nous de dire qu’elle a été assassinée, et oublions les détails…
Le lecteur, moins chanceux que Mme Johnson, aura eu droit aux détails ... qui ouvrent le bouquin de façon plutôt brutale.
Il aura même droit à un zeste de fantastique particulièrement bien géré et maîtrisé (pourtant on n'est pas trop fan) jusqu'à un dénouement plutôt original.
Sûr de son coup et maîtrisant parfaitement son bouquin, James Oswald se paie même le luxe de donner à ce lecteur quelques (toutes petites) longueurs d'avance sur le flic : la lecture en devient vraiment savoureuse.


Pour celles et ceux qui aiment les diseuses de bonne aventure.
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dimanche 3 juillet 2016

Bouquin : Les étrangers dans la maison


[...]  Il y avait chez cet homme quelque chose de spécial.


À l'heure où Nottingham, comme beaucoup d'autres villes anglaises, vient de voter en faveur du Brexit, il est temps de retrouver le second épisode de la série Charles Resnick du britannique John Harvey (série qu'on avait débutée il y a quelques mois avec les Cœurs solitaires).
Ironie de la géopolitique, l'inspecteur Charles Resnick de Nottingham n'est certainement pas plombier mais il est bien d'origine ... polonaise !
On le retrouve donc avec plaisir, lui, ses chats et ses disques de jazz.
Côté intrigue policière de ces Étrangers dans la maison, rien de bien  transcendant :  quelques petits trafics donneront le prétexte à une visite guidée des villes de province anglaise et de l'england way of life.
Si l'on vient ici c'est plutôt pour la prose de toujours aussi soignée, fluide, intelligente, très agréable à lire, ...
Et peut-être encore plus que dans le premier opus, l'auteur montre ici qu'il s'intéresse d'abord et avant tout à ses personnages. À tous ses personnages : les malfrats, les collègues, les seconds rôles, les femmes qui tournent autour de Resnick, tous sont denses, fouillés.
La mise en scène soignée et détaillée donne richesse et épaisseur à chacun de ces personnages et leur laisse toute la place nécessaire sans se polariser sur le héros (pas si glorieux) ou le méchant (pas si terrible).
Tout cela confirme qu'on tient là une excellente (et longue) série à suivre.
On retrouve et on retrouvera donc avec plaisir l'inspecteur Resnick, ses chats, ses disques de jazz et ses sandwiches et l'humour so british de John Harvey :
[..] En fait, dit-il à Resnick en lui proposant le sachet de friandises, ce que vous me demandez c’est de balancer un petit peu.
– Tout de suite les grands mots, dit Resnick en refusant les chips.
– Donner des informations sur des types avec qui j’aurais prétendument été en cheville, vous appelez ça comment, vous ?
– Coopérer. Faire ton devoir d’honnête citoyen.
– Vous êtes drôle. Je débute seulement, moi, dans l’honnêteté.
L'intrigue se met lentement en place :
[...] Le cambriolage, laissa calmement tomber Resnick. Pourquoi ne pas commencer par là ? Et puis on en viendra au reste au fur et à mesure.
– D’accord, finit par dire Harold. Je vais commencer par le début.
Nous laissant tout le loisir de nous intéresser aux personnages et notamment le couple victime du premier cambriolage, une bourgeoise délaissée alcoolique et un type du showbiz survolté qui part(ent) en vrille :
[...] Certains hommes dans sa situation avaient quelque part où trouver refuge, quelqu’un pour leur apporter réconfort, compréhension, leur servir une vodka et mettre du baume sur leurs blessures. Lui n’avait qu’une épouse aigrie en pleine redécouverte de sa sexualité avec un voleur professionnel atteint du syndrome de Priape. Et un dealer haineux qui n’attendait qu’une occasion pour lui ouvrir la tronche au rasoir.


Pour celles et ceux qui aiment cette île désormais plus lointaine : l'Angleterre.
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