jeudi 18 février 2016

Bouquin : La misère des laissés-pour-compte


[...] Quand une jolie fille en détresse crie au secours ...


Sympathique polar que celui du québecois Maxime Houde : La misère des laissés-pour-compte qui nous emmène à Montréal au tout début des années cinquante pour un double dépaysement.
Avec tout d'abord celui de la langue fleurie de nos cousins d'outre-Atlantique qui moppent le plancher ou qui sont parfois dans le trouble lorsque la brunante envahit le quartier.
Et puis avec l'ambiance des polars de ces années-là où fleurissaient les personnages de 'privés' comme on les aime. Des beaux gosses durs à cuire qui n'ont peur de rien, même pas des flics et encore moins des méchants, qui se font régulièrement cogner (parfois par les flics et plus souvent par les méchants) mais qui se relèvent sans cesse et parviennent presque toujours à faire triompher la cause du bien, de la jolie fille et de l'orphelin.
[...] Il ne me restait plus qu’à attendre que la veuve ou l’orphelin fasse appel à mes services.
[...] Quand une jolie fille en détresse crie au secours, c’est dans l’habitude des privés d’accourir.
Maxime Houde n'a pas soixante-dix ans (il en est loin !) mais il s'y entend à merveille pour faire revivre ces bons vieux polars aux situations et aux dialogues ultra-codifiés.
Son détective Stan Coveleski (dont c'est quand même la septième aventure) ne loupe pas une seule de ces figures imposées.
Le voici dérangé un beau soir (alors que la brunante a déjà envahi le quartier) par l'un de ses indics, un laissé-pour-compte : Fernand Dubois est dans le trouble, il s'est mis dans de sales draps et appelle son seul ami au secours.
[...] Quand le téléphone sonne aux alentours de minuit, ce sont rarement de bonnes nouvelles.
On n'aura évidemment guère le temps de faire connaissance avec le susnommé Dubois et c'est très vite au tour de Stan Coveleski de se retrouver pris dans l'engrenage d'une sale histoire où il sera question de drogue (et oui déjà), de spéculations foncières (et oui toujours), de chantage, de jeu, de corruption, bref de tout ce qu'il faut pour faire un bon polar.
[...] Il n’y avait aucune raison pour que je déprime. Après tout, les choses ne pouvaient que s’améliorer.
[...] J’avais l’impression désagréable qu’on m’avait roulé dans la farine. Certaines questions demeuraient sans réponse.
Même s'il s'agit avant tout d'un roman d'atmosphère, l'histoire est rondement menée grâce notamment à de savoureux dialogues, juste voyous lorsqu'il le faut mais sans exagération, une bonne dose d'humour un peu noir et l'autodérision qui sied à ce genre 'à la manière de ...'.
[...] — Tu sais ce que je pense, Coveleski ?
— Vous avez cette faculté-là, vous ?
— T’as la réplique facile ...
L'intrigue policière (oui, y'en a une !) laissera même quelques surprises originales et intéressantes.
Le lecteur français, même s'il connait le Montréal d'aujourd'hui, regrette juste de passer à côté des évocations du passé montréalais qu'il devine savoureuses mais sans pouvoir les apprécier vraiment.


Pour celles et ceux qui aiment les privés.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.

mercredi 17 février 2016

Bouquin : Etrange suicide dans une fiat rouge


[...] Je sais repérer les fausses pistes, crois-moi, je suis le roi du polar de bas étage.


On aurait dû se méfier des amateurs de titres à rallonge, ça sentait l'effet de mode.
Ce bouquin de l'anglais L. C. Tyler commençait plutôt bien avec un humour vachard et une mort mystérieuse.
Celle d'une salope (je cite, je cite !) en tailleur italien rouge et escarpins assortis. Une de celles qui croquent les hommes et leurs millions. Personne ne semble vraiment regretter sa disparition.
Surtout pas son ex-mari que pourtant, quelques indices accusent, soigneusement disséminés. Ça sent la mise en scène.
Oui mais de qui elle est, cette mise en scène ?
La morte ? Un ou une complice ? L'ex-mari ?
Voire même pourquoi pas, Elsie, accro au chocolat qui se met à jouer les détectives amateurs et qui n'est autre que l'agent littéraire de l'ex-mari ? Car l'ex se pique d'écrire des romans policiers justement, voyez : le roman dans le roman ?
Pfffiouuu !
[...] Elsie avait choisi de porter pour l’occasion une jupe moulante très courte et une veste assortie qui auraient pu être très seyantes sur un tas de gens. Il y avait incontestablement au fond d’elle une femme menue et raffinée qui luttait pour se faire entendre et dont on ne pouvait qu’admirer la ténacité.
[...] – Donc, si je comprends bien, on nous demande de croire que ta femme…
– Ex-femme.
– … est venue en voiture jusqu’à West Wittering avec l’intention soit de simuler un suicide, soit de se tuer pour de vrai. Qu’ensuite elle s’est mise à marcher, sapée comme une pute, et qu’elle est tombée par hasard sur l’Étrangleur de Cissbury en sortant du parking. C’est ça, la thèse des flics, ou quoi ?
[...] C’est une erreur très répandue que de croire que les auteurs de polars ont la moindre idée de la façon dont on résout une véritable énigme.
D’ailleurs, à l’inverse, la plupart des inspecteurs de police seraient bien incapables d’écrire un best-seller. Dans ce cas-là comme dans bien d’autres, il vaut mieux laisser ça aux professionnels.
Mais voilà, cet humour ravageur et souvent bienvenu ne cache vraiment pas grand chose d'autre.
L'intrigue n'est guère palpitante ni même très surprenante (très tôt la scène de la morgue lève un coin du drap beaucoup trop haut).
Au fil des pages, l'humour devient répétitif et somme toute très convenu.
Et l'ami L. C. Tyler est finalement bien le seul à s'amuser, à délayer son histoire, à en rajouter des tonnes (le roman dans le roman dans le roman ...).
[...] On ne peut pas s’amuser à perdre le lecteur en brouillant les pistes au maximum.
[...] Si j’avais voulu m’amuser à jouer les détectives, ce qui n’était absolument pas le cas.
Titre et bouquin à rallonges.
Une fois n'est pas coutume, on va se montrer injustement méchant avec ce pauvre Tyler en le citant lui-même, tant pis pour lui :
[...] Je suis le roi du polar de bas étage.


Pour celles et ceux qui aiment la campagne anglaise et monotone.
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dimanche 14 février 2016

Bouquin : En attendant Bojangles


[...] Je craignais qu’une telle folie douce ne soit pas éternelle.


Dédicace spéciale de BMR à sa Georgette pour la Saint-Valentin.

Pour son premier roman le nantais Olivier Bourdeaut frappe très fort et bénéficie d'un buzz incroyable (on lui souhaite d'ailleurs de s'en remettre car il n'est jamais facile de se relever d'un tel premier succès).
En attendant Bojangles est de la bonne veine des meilleures feel-good-stories : un peu beaucoup d'amour, un gros brin de folie déjantée, une hénaurme tendresse pour ses personnages, voilà les ingrédients qui font le succès du Théorème du homard, du Mec de la tombe d'à côté, du Liseur du 6h27 et de plein d'autres.
Des livres au succès envahissant que l'on prend sur l'étagère avec des pincettes (bon d'accord désormais on télécharge : mais les pincettes sont toujours de rigueur) parce que l'on se méfie de ces trop bons sentiments enveloppés dans du papier bonbon trop coloré.
Heureusement pour nous, quelques auteurs (comme ceux cités plus haut) réussissent à ne pas se contenter de bons sentiments trop sucrés et à nous convaincre qu'ils savent écrire, tout simplement.
Olivier Bourdeaut est de ceux-ci et son bouquin est pratiquement un sans faute : de l'humour et de l'amour, du style et de la classe, mais aucun effet littéraire prétentieux et plutôt une grande rigueur pour suivre le fil ténu de son histoire à un rythme soutenu tout au long de ce petit livre.
L'histoire d'une petite famille : Papa, Maman et Junior.
Une fable intemporelle (en dépit de quelques repères seventies) de celles qui nous laissent gentiment accroire que le rêve d'un château en Espagne peut devenir réalité, de ces mensonges qu'on aime tant depuis le père noël et la petite souris.
Papa est follement amoureux de Maman et Maman est un peu folle.
[...] Ce mélange de cocotte des années folles et de Cheyenne sous l’influence du peyotl.
[...] Elle avait réussi à donner un sens à ma vie en la transformant en un bordel perpétuel.
[...] Cette douce marginalité, ces pieds de nez perpétuels à la réalité, ces bras d’honneur aux conventions, aux horloges, aux saisons, ces langues tirées aux qu’en-dira-t-on.
Avec grande classe, le couple mène une vie un peu déjantée (bon, franchement déjantée) et Junior grandit hors normes aux côtés d'une grue de Numibie qui déambule dans l'appartement.
Mais Madame n'est pas folle qu'à moitié et bientôt tout cela va se corser : très habilement, Olivier Bourdeaut réussit à ne pas sombrer dans le mélo et à maintenir notre sourire sans nous faire pleurer (ou à peine).
Chacun trouvera sans doute au cœur de cette romance affabulée quelques échos de ses propres histoires et l'auteur semble même y avoir distillé de multiples détails plus ou moins autobiographiques.
Pour sa part, BMR a voulu lire ici un très bel hommage à ces femmes qui sont l'avenir de l'homme et à leur folie douce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue, avec elles.
Si Madame a tant de prénoms dans cette histoire (elle s'appelle tantôt Georgette, tantôt Marguerite, tantôt Renée, etc ...) c'est bien parce qu'elle est toutes les Èves de notre paradis terrestre.
Le bouquin nous laisse d'ailleurs un étrange arrière-goût, pas seulement parce qu'il ne se termine pas si bien que cela mais surtout parce que le trait volontairement forcé de cette jolie fable appuie un peu fort là où ça fait un peu mal : sommes donc nous si assurés de veiller suffisamment à nos vies trop bien rangées, réglées sur du papier à musique dont l'air n'est pas toujours celui de Nina Simone ?
[...] Il ne pouvait y avoir qu’un diamant pour donner une musique pareille.
Bref nous dit l'auteur, sommes nous donc si assurés de veiller suffisamment à l'épanouissement de notre Georgette ?
Merci pour le rappel salutaire, Mr. Bojangles, pardon, Mr. Bourdeaut.
[...] La réponse des éditeurs était toujours la même : « C’est bien écrit, drôle, mais ça n’a ni queue, ni tête. » Pour le consoler de ces refus, ma mère disait :
— A-t-on déjà vu un livre avec une queue et une tête, ça se saurait.

Pour celles et ceux qui n'aiment ni ouvrir leur courrier, ni payer leurs impôts.
Pour celles et ceux qui aiment Nina Simone et les grues de Numibie, les apéritifs et le gym tonic, les beaux mensonges et les châteaux en Espagne.
Pour ceux qui aiment leur Georgette, à la folie.

Pour celles et ceux dont le cœur balance entre la Saint-Valentin et la Saint Georgette.
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mardi 9 février 2016

Cinoche : Les délices de Tokyo


La vieille dame qui murmurait à l'oreille des haricots rouges.


Naomi Kawase nous avait déjà emmenés chez elle, il y a deux ans, sur l'île d'Amami avec Still the water.
Un film qui nous laissait deviner l'étrange alchimie qui unit les japonais à leur nature et qui nous offrait quelques scènes de pure magie cinématographique entre trois ou quatre personnages lumineux.
Son dernier film, Les délices de Tokyo, est de la même veine.
Bien qu'il se passe en pleine ville au cœur de Tokyo, dans un petit quartier tranquille coincé entre les voies de chemin de fer (ah, les trains nippons omniprésents), les passages à niveau, les passerelles, les escaliers et les ponts.
Même en pleine ville les japonais savent voir la nature qui est là : le vent, le soleil, les parcs et bien sûr les fameux cerisiers en fleurs, les sakuras qui tapissent le ciel d'un blanc neigeux avant de bientôt tapisser le sol (faut vraiment qu'on aille voir cela).
Au détour d'un coin de rue, Sentarô tient une petit échoppe et vend des dorayaki, petites crêpes fourrées en forme de gong avec une pâte de haricots sucrée. Sans grand succès autre qu'auprès de quelques collégiennes.
Un beau jour (alors que les sakuras sont en pleine floraison), Tokue, une vieille dame se propose pour l'aider et faire elle-même la fameuse pâte de haricots, le An, que Sentarô achetait toute prête jusqu'ici.
Bientôt les clients feront la queue devant la petite boutique pour savourer les dorayaki devenus savoureux et célèbres dans tout le quartier.
Et bien voilà, on vous a presque tout dit. Il est tout à fait inutile de résumer un film de Naomi Kawase.
Tout est affaire de contemplation et de spiritualité. Il faut apprendre, comme la vieille Tokue, à écouter les haricots frémir dans la marmite et profiter d'un rayon de soleil à travers les fleurs blanches des cerisiers.
Une expérience asiatique bien éloignée de nos rythmes occidentaux.
Mais le cinéma de Kawase c'est aussi et surtout ce regard qui tourne autour de ses personnages.
Ici, la caméra semble même installée au centre même de la minuscule échoppe encombrée, notre regard semble même gêner les acteurs qui sortent et entrent du cadre, sortent du champ le temps de s'incliner pour une courbette de plus. C'est dire si l'on est bien au cœur de ce petit monde, entouré par ces trois éclopés de la vie.
Sentarô qui picole pour oublier un passé encombrant, la jeune collégienne plus heureuse dans la boutique que dans son propre foyer, et la vieille Tokue aux doigts crochus.
Bon l'histoire des doigts crochus, on vous laisse la surprise de découvrir un volet peu reluisant de l'histoire nipponne (tout en se disant qu'il vaut peut-être mieux ne pas trop regarder comment nous avons traiter le dossier de ce côté-ci du soleil couchant).
Trois personnages, à différents âges de la vie, que le film va voir se transformer, passer d'un état à un autre : ce thème du passage était également très présent dans Still the water. Chacun acceptera, accomplira sa destinée pour atteindre harmonie, équilibre et sérénité.
Il suffit juste de manger de bonnes choses, préparées avec amour, tradition et spiritualité, citons la cinéaste :
[...] Manger apaise mon esprit et me rend heureuse. Je crois qu'en mangeant bien, personne ne peut être en colère.
Les délices de Tokyo souffrent tout de même des mêmes longueurs que le film précédent : nous ne sommes guère habitués à ce rythme lent, contemplatif et étiré.
Mais décidément, la caméra douce et bienveillante de Naomi Kawase sait filmer avec une grâce peu commune les êtres, les regards, les non-dits qui en disent si long, les petits mots et les gestes ordinaires de tous les jours, le sel (ou le sucre en l'occurrence ici) de la vie. Tout simplement : arriver ainsi jusqu'à l'essence même, sans artifice ni fioriture, c'est du grand art. Un grand art modeste qui se cache soigneusement sous des airs de simplicité et de facilité.
Les dialogues entre Tokue et Sentarô valent leur pesant de haricots.

Pour celles et ceux qui aiment déguster les crêpes aux haricots rouges confits sous les sakuras en fleur.
D'autres avis sur Sens critique et pour les parisiens : un article sur l'invasion de la capitale par ces pâtisseries ...

lundi 8 février 2016

Miousik : Shake shake go

https://c2.staticflickr.com/2/1491/24699774382_b341229808_n.jpgFrance-Galles.



On a commencé l'année miousikale avec la fille Tapie mais on n'est pas obligé de continuer ?
Alors voici venue d'Outre-Manche avec Shake shake go, la rencontre de la voix galloise de Poppy Jones et de la guitare nantaise de Marc Le Goff.
Faut dire qu'on comprend un peu le breton d'avoir ainsi traversé le channel pour rencontrer une voix pareille.
Leur tube de l'an passé vous est forcément passé entre les oreilles : England skies.
Tout n'est pas tout à fait à notre goût dans leur encore petite discographie mais quelques titres valent quand même le détour par notre playliste (yakakaliker).

Pour celles et ceux qui aiment le rugby.

vendredi 5 février 2016

Cinoche : Spotlight


Les survivants.


Depuis longtemps les américains sont des adeptes du film tous publics, historique, édifiant et instructif, le film qui raconte la fameuse histoire vraie inspirée de faits réels : Le pont des espions, Pawn sacrifice, Imitation game, ... pour ne citer que les derniers.
Bien sûr tous ces films sentent la course aux oscars (le septième art est aussi une industrie) mais avouons que depuis quelques temps, ces auteurs américains sont devenus des experts et que ces films sont plutôt très réussis.
Spotlight est exactement dans la même veine.
En 2001, une équipe de journalistes du Boston Globe déterre le scandale des prêtres pédophiles qui depuis des années terrorisent, agressent, violent des dizaines, des centaines et des milliers d'enfants. Certains se suicideront, les plus chanceux (les survivants comme on les appela) finiront dans l'alcool ou la drogue.
La très catholique Boston étouffait soigneusement ces ses affaires et l'Église déplaçait ses prêtres de paroisse en paroisse. Près d'une centaine de curés seront épinglés par l'enquête des journaleux.
Quatre journalistes regroupés dans une petite équipe (Spotlight) à laquelle le journal laisse le temps de peaufiner de longues et fastidieuses enquêtes de fond : à l'heure où l'actualité semble se réduire à repartager un tweet de fil en page, voilà une mise au point salutaire !
Des journalistes très ordinaires, des enquêteurs besogneux, qui vont pas à pas, consciencieusement, déterrer une affaire qui, jusqu'ici, avait été soigneusement glissée sous le tapis (le journal avait déjà été tuyauté plusieurs années auparavant sur les agissements de la prêtrise).
Difficile de trouver quelque chose à reprocher à ce film qui se met totalement au service de sa cause : montrer le travail journalistique et dénoncer les protecteurs des curés pédophiles. Point.
Pas d'effet grandiloquent, pas de mélo larmoyant, pas d'héroïsme glorifié, ni même de thriller journalistique.
Les faits, rien que les faits, un par un, mis bout à bout.
Le seul hic c'est que ce qui nous est montré s'avère tout simplement monstrueux et que petit à petit, les spectateurs et les journalistes (re-)découvrent l'ampleur de cette quasi-organisation.
Dans la salle chacun finit estomaqué au fond de son fauteuil, en se disant que non, c'était pas une vieille histoire des années 70 (la scène d'ouverture), non c'était en 2001, juste hier et que non, c'est pas parce que quelques de curés se sont fait prendre en flagrant délit à Boston que ça continue pas encore et ailleurs.
L'archevêque de Boston, Monseigneur Bernard Francis Law, finira quand même par demander pardon aux victimes (aux survivants, comme ils furent nommés) et se verra offrir par Jean-Paul II, un placard doré à Rome.
Finalement, c'est peut-être cela qui dessert ce film qui n'a visiblement pas le succès mérité : les faits qu'il nous montre si posément et si factuellement sont tout simplement insoutenables, d'autant plus qu'on sait bien que tout cela continue encore et partout. Le spectateur mal à l'aise n'a pas du tout envie d'ouvrir les yeux là-dessus.
C'est donc un film obligatoire.

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes et pas les curés.
D’autres avis sur Sens Critique et l'article de RFI de 2002.

mardi 2 février 2016

Bouquin : Le détroit du loup


[...] J’ai choisi une autre voie que celle des coupeurs d’oreilles.


Après Le dernier lapon, nous revoici sur le ski-doo d'Olivier Truc, le journaliste français qui vit à Stockholm.
La recette est là-même : voyage chez les lapons (disons plutôt les samis) en compagnie de la Brigade des rennes avec Klemet, le sami défroqué au passé douloureux, et sa jolie collègue Nina venue du sud (entendez : le sud de la Norvège, c'est-à-dire le nord quoi) qui joue les candides (de moins en moins candide d'ailleurs au fil des épisodes !).
Rappelons que la Brigade des rennes avait été initialement fondée dans les années cinquante par les trois pays qui s'enchevêtrent tout là-haut sur les anciens territoires lapons, pour lutter contre les vols de bétail et régler les conflits entre éleveurs.
Après avoir découvert la longue nuit d'hiver dans le bouquin précédent avec l'impatience de revoir le soleil dessiner votre ombre, nous voici cette fois en plein été septentrional :
[...] Et puis il y avait cette lumière aussi, ces jours sans fin. Des vraies piles électriques, ça leur mettait les nerfs à vif à tous. On ne s’en rendait pas bien compte, mais toute cette lumière, ça vous tapait sur le système.
Mais depuis le précédent épisode, l'auteur a mûri : l'écriture est plus soutenue et retrouve désormais les standards du polar, classique, efficace et fluide.
L'histoire est moins 'belle' également, moins carte postale touristique, et gagne en réalisme car cet épisode est fortement ancré dans les réalités du pays.
Bref, enfourchons nos motoneiges, c'est parti.
C'est parti pour Le détroit du loup, un petit bras de mer froide qui sépare l'île d'Hammerfest, tout là-haut là-haut, une des villes les plus septentrionales.
L'ancien petit port de pêche (Nestlé Findus) est aujourd'hui atteint de la fièvre de l'or.
L'or noir : celui des gisements offshore de pétrole et du gaz dont l'exploitation commence en Mer de Barents - les fonds de la Mer du Nord s'épuisent et le réchauffement climatique permet d'aller plus loin.
Ce détroit du loup, les troupeaux de rennes le traversent à la nage chaque printemps, pressés de retrouver de gras pâturages verts après leur diète hivernale.
Nous voici donc en plein conflits larvés entre les multinationales du pétrole qui recherchent de nouveaux terrains pour implanter leurs infrastructures et les éleveurs samis qui voudraient bien protéger leur mode de vie ancestral.
[...] – Ah, le pétrole, mon canard, mais ils sont déjà perdants tes petits bergers, qu’est-ce que tu crois ?
[...] Dans cette petite ville, la course à l’argent prenait une telle ampleur que les valeurs traditionnelles volaient en éclats.
[...] Cette petite ville en passe de devenir le Singapour du Grand Nord. Ou le Dubai de l’Arctique, selon les préférences.
[...] Les multinationales, ça ne leur faisait rien de fermer des usines, on disait que ça faisait partie du business. Mais un conflit avec un peuple autochtone, ça vous fichait tout de suite une sacrée mauvaise publicité. Alors les grosses boîtes essayaient d’éviter.
[...] Ça fait des années qu’on est sous pression, nous les éleveurs du district, à cause des développements d’Hammerfest. Ils grignotent de plus en plus de nos terres pour faire de nouveaux parcs industriels. Et maintenant, avec ce nouveau gisement pétrolier de Suolo, ça va empirer.
– Et ?
– Et il se passe des choses pas sympas. Il y a beaucoup d’argent en jeu. Et nous, on pèse pas lourd.
[...] Ces terrains ne nous appartiennent pas. Nous n’avons fait qu’y laisser les traces de nos pas, aussi légères et fugaces qu’il nous était possible, depuis des milliers d’années, pour que cette terre continue à nous nourrir.
[...] Pour les éleveurs, il faut suivre. Pas le choix. On accompagne, on ne commande pas. C’est la loi de la toundra, quoi qu’en disent les autorités qui veulent nous mettre des règles partout. Faut bien te dire une chose, le renne, c’est rentable comme animal seulement s’il cherche et trouve lui-même son pâturage. S’il faut l’encadrer au plus près, ou pire, le nourrir, ce sera la fin.
[...] Il avait l’air de penser qu’on pouvait changer les habitudes des troupeaux par la simple volonté. Sans savoir qu’un troupeau revenait toujours sur le même pâturage de printemps car c’était là et nulle part ailleurs que les femelles mettraient bas, comme les saumons revenaient à leur rivière natale pour frayer. Il fallait des années, quatre ans peut-être, pour qu’un troupeau se réhabitue à de nouvelles terres.
Au passage on apprendra d'ailleurs plein de choses sur ces forages offshore et sur les fameux plongeurs, des héros modernes, de nouveaux aventuriers, une espèce de cosmonautes marins.
[...] Il était plus dur pour l’homme d’aller à trois cents mètres sous l’eau et d’en revenir que de faire un aller-retour sur la Lune.
[...] Les pétroliers adoraient aussi que le plongeur vedette d’Arctic Diving soit un Sami, le seul certes, mais la vedette. Il était l’alibi, “le bon Lapon”, la preuve que les compagnies pétrolières étaient ouvertes aux autochtones et les faisaient prendre part au développement local.
Des plongeurs parfois transformés en cobayes d'expériences, à leur insu et de leur plein gré.
[...] Les documents se rapportaient aux opérations de plongée pour l’industrie pétrolière pendant la période pionnière, de 1965 à 1990.
[...] Un expert disait que les autorités publiques chargées de contrôler et d’autoriser les opérations de plongée avaient souvent accordé des dérogations aux règles de sécurité.
[...] On s’arrangeait pour que les plongeurs restent le plus longtemps possible à travailler à des profondeurs où l’homme n’avait jamais été auparavant. Et puis on les remontait aussi vite que l’on pouvait pour raccourcir le temps passé en décompression, un temps que les compagnies jugent improductif, bien sûr.
Le décor est planté, les acteurs sont en place, le printemps arctique bourgeonne, les rennes arrivent, ... tout est prêt pour que le drame éclate et que la traversée du détroit du loup par le premier troupeau vire à la tragédie (très belle scène d'ouverture).
[...] Que dire d’un berger qui se noie de façon peut-être suspecte, d’un maire qui chute de façon plus que suspecte, d’un rocher sacré qui gêne, d’une ville grouillante, d’un monde qui pousse l’autre.
Et nos deux amis de la brigade des rennes montent en selle.
[...] Le seul problème, c’est que sur la toundra une enquête de voisinage prenait tout de suite une dimension quasi surhumaine.
Le trait ethno-pédagogique est moins forcé que dans le premier épisode : l'enthousiaste Olivier Truc se met plus en retrait et laisse son lecteur découvrir lui-même les mœurs, les us et les coutumes des gens de ces contrées méconnues.
L'histoire mouvementée des samis bousculés par la colonisation et l'évangélisation forcée est évoquée, bien entendu, mais laisse suffisamment de place à l'histoire très actuelle et très moderne de [je cite] cette pétromonarchie qu'est la Norvège.
Bref, ce second épisode est plutôt réussi : l'auteur prend son temps pour 'filmer' ses personnages, on a même l'impression parfois que l'enquête piétine et que les scooters tournent en rond dans la neige fondue, mais c'est visiblement pour mieux cerner les vies de ces plongeurs, de ces éleveurs, de ces gens du grand-grand-nord.

Pour celles et ceux qui aiment les motoneiges.
D’autres avis sur Babelio.