dimanche 10 juillet 2016

Bouquin : Le crime de Martiya Van Der Leun


[...] Une histoire, c'est un transatlantique quittant le port.

Misha Berlinski se met lui-même en scène dans un curieux et passionnant bouquin, une sorte de fausse biographie en forme de fausse autobiographie (une biographie qui serait celle de Martiya Van der Leun, une autobiographie qui serait celle de l'auteur).
Son faux héros (Misha donc) part en Thaïlande sur les traces d'une fausse anthropologue (Martiya van der Leun) qui aurait fini dans les geôles thaï après avoir assassiné un missionnaire ...
Mystère et mystification. Nous voici partis avec Misha Berlinski (le personnage) au fin fond de l'Asie du Sud-Est, dans un village de l'ethnie Dyalo (une peuplade inventée de toutes pièces par Misha Berlinski, l'auteur).
Mais ce qui aurait pu n'être qu'un amusant exercice de style concocté par un brillant érudit s'avère en réalité un excellent roman mis en scène par un formidable conteur.
Car, dès les premières pages, on sent que Berlinski possède l'art de raconter des histoires, dans tous les sens de cette expression. Et nous, on aime bien qu'on nous raconte des histoires.
Surtout des comme ça, au parfum zen, à la saveur exotique, des histoires qui ont même jusqu'à l'air d'être vraies.
Car la tribu imaginée des dyalo ne sort pas tout à fait du chapeau mais plutôt des nombreuses lectures de Berlinski qui s'est visiblement passionné pour les ethnologues et sait parfaitement nous les rendre passionnants.
Grâce à un indéniable talent de conteur.
[...] Il lança son histoire. Il n'y a pas d'autre mot : une histoire de Josh O'Connor, c'est un transatlantique quittant le port, et quand vous avez prévu de dîner avec lui, vous savez à l'avance que vous allez prendre la mer. Ça fait partie du contrat.
Dès la lecture des premières pages, le contrat, on veut bien le signer et se laisser emporter au gré des multiples histoires que vont nous raconter les multiples personnages inventés par Mischa l'auteur et croisés par Misha le personnage, du Tibet en Thaïlande en passant par la Birmanie.
Avec ces deux Misha, on part à la dérive, comme lors d'un vrai voyage, avec un vague but un peu lointain (quand même, ce mystère du fameux Crime de Martiya van der Leun ?) et de multiples découvertes au fil des pages, de nouveaux personnages sans cesse rencontrés au long du chemin qui viennent nous raconter d'étonnantes histoires, comme autant de paysages à découvrir, sans cesse à la poursuite d'une arlésienne ethnologue.
Jamais la tension ne baisse au cours de long voyage de 450 pages car comme tous les bons conteurs, Misha Berlinski possède un sens inné du rythme, sachant parfaitement amener les ruptures et maintenir soigneusement son lecteur en éveil tout au long du chemin.
[...] Je n'avais aucune excuse pour être ici sinon que j'étais très curieux et que je pensais que si l'histoire était bonne je pourrais la vendre.
Oui Berlinski est un sacré curieux qui s'est visiblement pris de passion pour les anthropologues passionnées par 'leurs' tribus et qui sait merveilleusement nous faire partager ces passions.
[...] Il suffit de passer cinq minutes dans la section d'anthropologie d'une grande bibliothèque universitaire pour s'émerveiller de l'immensité du monde et de la variété extraordinaire de ses habitants.
[...] Avant de connaitre Martiya, je n'avais jamais pensé à eux. Chacun était parvenu à maîtriser une langue obscure, s'était immergé en terre inconnue; ces rayonnages témoignaient de l'infatigable curiosité humaine. Et chacun de ces livres était le fruit d'une obsession.
On y apprendra bien sûr beaucoup de choses sur les anthropologues et leur travail : les pages sur le comptage des âmes du village [les dyalo en possède plusieurs d'où la vanité de ce travail !] ou sur l'écriture [les dyalo qui n'en n'avait pas jusqu'ici, s'amusent de cet enregistreur qui permet de répéter mot à mot ce qu'ils viennent de dire] sont savoureuses.
Le bouquin fourmille d'anecdotes sur cette peuplade étrange des ethno-anthropologues et certaines pages (comme celles sur la fameuse Kula de Malinowski) sont tout simplement lumineuses.
[...] Lorsque deux Dyalo se croisent sur un sentier, ils ne se demandent pas "Comment vas-tu ?" mais "Ton Riz est-il content ?"
Berlinski fait preuve d'intelligence, d'humour et d'une insatiable curiosité (ça va peut-être avec).
On est à deux doigts du coup de cœur pour cette odyssée de Misha, une formidable histoire et un hymne chaleureux à la curiosité humaine.
Et le lecteur se retrouve embarqué dans ce voyage exactement comme par L'art d'écouter les battements de cœur de Jan-Philipp Sendker : la découverte d'une étrange Asie par un occidental parti en quête d'on ne sait trop quoi exactement.
Si ce n'est de lui-même assurément.

Pour celles et ceux qui aiment les curieux.
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