dimanche 5 juin 2016

Cinoche : A war


Quelque chose de pourri dans notre royaume du Danemark.


Encore un film de guerre en Afghanistan ? Bof ...
Oui, mais c'est un film danois. Ah ?
Oui, un film de Tobias Lindholm. Attends, ça me dit quelque chose ...
Ah purée, c'est celui de Hijacking ! Allez, on y va.
Bien sûr, oui, il faut aller voir ce film qui n'est pas un film américain de plus sur la guerre en Afghanistan.
Non, c'est une pièce de théâtre, une tragédie grecque où les héros sont emportés par des destins plus forts qu'eux.
Comme Ubu était déjà pris, la pièce s'appelle Krigen (la guerre en VO, A war en ... VF).
Car il s'agit bien d'une guerre, de la guerre, où qu'elle soit et quelle qu'elle soit, la guerre de l'Absurde. Et Allah sait que celle de l'Afghanistan est l'archétype de la guerre absurde, le choix est judicieux (il est utile d'avoir les livres de Cédric Bannel en arrière plan pour mieux savourer cette absurdité).
Lindholm reprend exactement la recette qui avait fait ses preuves avec son Hijacking : un film en deux lieux simultanés ou presque.
D'un côté, au loin, une situation éprouvante, c'est rien de le dire et on y reviendra : le bateau piraté laisse place ici à une compagnie danoise de la Coalition chargée de patrouiller dans des villages, en essayant de pas sauter sur une mine, pour protéger des talibans une population qui a besoin de tout sauf de ça.
De l'autre côté au Danemark, bien au chaud, la famille du commandant de la patrouille, femme et enfants qui attendent avec angoisse et difficultés le retour du mari et du père.
Pour accentuer le côté 'remake', Lindholm va jusqu'à faire jouer les mêmes acteurs (le gars, bien sûr, Johan Philip "Pilou" Asbæk) mais aussi l'avocat (qui était l'armateur) dans des rôles et des positions quasi identiques. Mention spéciale cette fois-ci pour l'épouse : Tuva Novotny.
Hijacking, on en garde le souvenir d'un film hyper dur, d'une violence contenue, maintenu tout du long sous très haute tension. Ouais, en fait une bluette à côté de Krigen, 3 ans après.
La première partie du film, la patrouille en Afghanistan, est filmée sous stress comme le sont ces danois perdus, caméra à l'épaule, bande son au diapason, on nous explique pas tout, eux non plus ne comprennent pas tout, ni pourquoi ils sont là (ah, le briefing, ...), ni ce qu'ils doivent faire et surtout ne pas faire. Exactement comme dans cet autre film de guerre : Battle for Haditha dont on garde le même genre de souvenir et de leçon (un film remarquable et anglais).
Tout comme pour Haditha, il y aura bavure : pour sauver ses hommes, le commandant ordonne un appui aérien (faites comme eux, accrochez vous les uns aux autres ...) sans trop savoir ce qu'il y avait dans la maison désignée comme cible.
En fait, beaucoup de civils, une famille, des enfants.
Le commandant n'avait pas vraiment de PID Positive IDentification comme on dit dans le jargon militaire international. Et ça c'est pas bien.
S'ensuivra donc un procès, de retour au pays. Passionnant, bigrement intéressant et instructif, presque aussi stressant que les scènes de guerre. On ne vous en dévoile pas les clés.
Comme dans Hijacking, il sera ici question du prix relatif de la vie qui dépend de quel côté de la barrière on se trouve. Ici la vie d'un soldat danois blessé contre celles d'une douzaine d'Afghans plus ou moins civils. Le commandant n'a pas vraiment choisi. Le spectateur non plus.
Faut-il rendre des comptes pour cela à la justice ? Faut-il rendre des comptes pour avoir été envoyé là-bas faire le sale boulot d'une sale guerre ?
Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark, notre royaume, celui d'Ubu.
La France participe au même Otan et aux mêmes coalitions que le Danemark mais, visiblement, nos soldats sont plus malins : ni stressés, ni traumatisés, ils ne commettent pas de bavures. Cela permet à nos cinéastes de se consacrer à d'autres sujets.
Tobias Lindholm fait partie de ces quelques réalisateurs qui font des films obligatoires.

Pour celles et ceux qui aiment le côté absurde des guerres.
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