mardi 22 mars 2016

Bouquin : Plus haut que la mer


[...] Vraiment à l’écart du reste du monde, il n’y a pas de mur plus haut que la mer.

Vous vous souvenez peut-être de l'un de nos coups de cœur de l'an passé Francesca Melandri avec Eva dort, un premier roman qui s'était même retrouvé sur le podium de notre best-of 2015.
Nous revoici en compagnie de l'italienne avec ce nouveau bouquin : Plus haut que la mer. 
Dès les premières pages, on retrouve le charme indéfinissable de son écriture élégante et touchante, empreinte d'humilité : une humanité profonde et respectueuse, une force d'évocation puissante.
Et puis surtout cet art de faire surgir au milieu de nulle part des personnages dont on se souvient longtemps.
Après les vallées perdues du sud-tyrol, nous voici sur une île méditerranéenne où sont enfermés, exilés, quelques détenus de droit commun dangereux et les 'terroristes' des Brigades Rouges (une sorte d'Alcatraz italien, du temps des années de plomb).
l'île d'Asinara [clic] au large de la Sardaigne a pu servir de modèle à celle du bouquin
[...] Car si l’on veut garder quelqu’un vraiment à l’écart du reste du monde, il n’y a pas de mur plus haut que la mer.
Melandri prend visiblement un grand soin à peindre par petites touches le décor social et politique de ses romans (on est à la fin des années 70 juste après l'assassinat d'Aldo Moro).
[...] Et depuis qu’on avait enlevé et assassiné un homme politique important l’année précédente, la vie était devenue encore plus dure dans ces prisons.
[...] Ils se battaient contre la législation sur l’état d’urgence, qui permettait d’inculper de très graves délits (crime en réunion, attentat à des fins terroristes ou subversives) des personnes dont le seul tort était d’avoir eu en dépôt des documents dont ils ignoraient le contenu, ou hébergé un ami d’amis pour une nuit, ou dont le numéro de téléphone avait été retrouvé dans le mauvais agenda.
Mais ici, le contexte socio-politique se fait un peu plus discret que dans Eva dort et laisse toute la place aux personnages principaux : Luisa venue rendre visite à son mari emprisonné pour meurtre, Paolo venu voir son fils brigadiste rouge et Nitti l'un des gardiens de l'île.
[...] Et vous, vous avez rendu visite à qui ici ? lui demanda-t-elle.
— À mon fils. » Elle acquiesça comme si elle s’attendait à la réponse. « Un fils. C’est moche. »
[...] Un fils. C’est moche. En effet, il n’y avait vraiment rien d’autre à dire.
À la suite d'un concours de circonstances (une tempête façon Shutter Island), les voici réunis une nuit supplémentaire, imprévue, sur cette île perdue. En marge du monde et du temps.
Sans rien de spectaculaire (oublions bien vite Dennis Lehane) puisque Francesca Melandri ne donne pas dans le thriller angoissant.
Entre ces trois taiseux qui n'ont rien de commun (d'autre que l'île, justement) quelques rares et fulgurants dialogues vont peu à peu se nouer de manière étonnante.
[...] « Elle est comme ça cette île, poursuivit Nitti. Elle te laisse dans le silence pendant des jours. Puis, elle t’envoie quelqu’un qui écoute, et alors il faut t’abattre à coups de fusil pour te faire taire. »
Il va apparaître là une sorte de grâce, une espèce de magie, une mystérieuse alchimie et la plume de dame Melandri réussit à nous faire ressentir tout cela.
En utilisant notamment l'étonnante Luisa, une paysanne qui compte tout, depuis ses vaches et ses poulets jusqu'aux barreaux des fenêtres, une mère pas fâchée d'avoir laissé en plan sa progéniture au loin sur le continent, une femme pas fâchée de laisser son mari derrière les barreaux, ... Un superbe portrait de femme, ce qui ne surprendra personne après ceux d'Eva et sa mère dans Eva dort.

[...] Elle inspira un bon coup. Comme un boxeur avant de lancer son poing, ou un enfant avant une piqûre. Elle dit d’une seule traite : « C’est triste quand une femme a peur de l’homme qui est dans son lit. » Et après une pause : « Dites-le à votre femme, qu’elle ne doit pas avoir peur. » Nitti la regarda comme une dorade qui se serait mise soudain à chanter. Luisa ne lui donna pas le temps de trouver une réponse pertinente : en un clin d’œil ses jambes musclées avaient déjà franchi la passerelle et l’avaient portée à bord. Elle non plus n’avait pas réussi à lui dire « au revoir ».
Ce court séjour sur l'île, ce court roman a quelque chose de fulgurant, comme si ce qui s'y passe, ce qui s'y dit et ce qui ne s'y dit pas, rien ne pouvait éclore dans un autre temps, en un autre lieu que durant cette nuit sur cette île perdue en pleine mer.On ne peut quand même pas décerner deux coups de cœur à dame Melandri à quelques mois seulement d'intervalle mais jetez vous de toute urgence sur
les bouquins de cette auteure vraiment remarquable.

Pour celles et ceux qui aiment un peu de douceur en ce monde de brutes.
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