mardi 9 février 2016

Cinoche : Les délices de Tokyo


La vieille dame qui murmurait à l'oreille des haricots rouges.


Naomi Kawase nous avait déjà emmenés chez elle, il y a deux ans, sur l'île d'Amami avec Still the water.
Un film qui nous laissait deviner l'étrange alchimie qui unit les japonais à leur nature et qui nous offrait quelques scènes de pure magie cinématographique entre trois ou quatre personnages lumineux.
Son dernier film, Les délices de Tokyo, est de la même veine.
Bien qu'il se passe en pleine ville au cœur de Tokyo, dans un petit quartier tranquille coincé entre les voies de chemin de fer (ah, les trains nippons omniprésents), les passages à niveau, les passerelles, les escaliers et les ponts.
Même en pleine ville les japonais savent voir la nature qui est là : le vent, le soleil, les parcs et bien sûr les fameux cerisiers en fleurs, les sakuras qui tapissent le ciel d'un blanc neigeux avant de bientôt tapisser le sol (faut vraiment qu'on aille voir cela).
Au détour d'un coin de rue, Sentarô tient une petit échoppe et vend des dorayaki, petites crêpes fourrées en forme de gong avec une pâte de haricots sucrée. Sans grand succès autre qu'auprès de quelques collégiennes.
Un beau jour (alors que les sakuras sont en pleine floraison), Tokue, une vieille dame se propose pour l'aider et faire elle-même la fameuse pâte de haricots, le An, que Sentarô achetait toute prête jusqu'ici.
Bientôt les clients feront la queue devant la petite boutique pour savourer les dorayaki devenus savoureux et célèbres dans tout le quartier.
Et bien voilà, on vous a presque tout dit. Il est tout à fait inutile de résumer un film de Naomi Kawase.
Tout est affaire de contemplation et de spiritualité. Il faut apprendre, comme la vieille Tokue, à écouter les haricots frémir dans la marmite et profiter d'un rayon de soleil à travers les fleurs blanches des cerisiers.
Une expérience asiatique bien éloignée de nos rythmes occidentaux.
Mais le cinéma de Kawase c'est aussi et surtout ce regard qui tourne autour de ses personnages.
Ici, la caméra semble même installée au centre même de la minuscule échoppe encombrée, notre regard semble même gêner les acteurs qui sortent et entrent du cadre, sortent du champ le temps de s'incliner pour une courbette de plus. C'est dire si l'on est bien au cœur de ce petit monde, entouré par ces trois éclopés de la vie.
Sentarô qui picole pour oublier un passé encombrant, la jeune collégienne plus heureuse dans la boutique que dans son propre foyer, et la vieille Tokue aux doigts crochus.
Bon l'histoire des doigts crochus, on vous laisse la surprise de découvrir un volet peu reluisant de l'histoire nipponne (tout en se disant qu'il vaut peut-être mieux ne pas trop regarder comment nous avons traiter le dossier de ce côté-ci du soleil couchant).
Trois personnages, à différents âges de la vie, que le film va voir se transformer, passer d'un état à un autre : ce thème du passage était également très présent dans Still the water. Chacun acceptera, accomplira sa destinée pour atteindre harmonie, équilibre et sérénité.
Il suffit juste de manger de bonnes choses, préparées avec amour, tradition et spiritualité, citons la cinéaste :
[...] Manger apaise mon esprit et me rend heureuse. Je crois qu'en mangeant bien, personne ne peut être en colère.
Les délices de Tokyo souffrent tout de même des mêmes longueurs que le film précédent : nous ne sommes guère habitués à ce rythme lent, contemplatif et étiré.
Mais décidément, la caméra douce et bienveillante de Naomi Kawase sait filmer avec une grâce peu commune les êtres, les regards, les non-dits qui en disent si long, les petits mots et les gestes ordinaires de tous les jours, le sel (ou le sucre en l'occurrence ici) de la vie. Tout simplement : arriver ainsi jusqu'à l'essence même, sans artifice ni fioriture, c'est du grand art. Un grand art modeste qui se cache soigneusement sous des airs de simplicité et de facilité.
Les dialogues entre Tokue et Sentarô valent leur pesant de haricots.

Pour celles et ceux qui aiment déguster les crêpes aux haricots rouges confits sous les sakuras en fleur.
D'autres avis sur Sens critique et pour les parisiens : un article sur l'invasion de la capitale par ces pâtisseries ...

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