mardi 12 janvier 2016

BD : Cher pays de notre enfance


[...] Un lieu où les non-dits se portent bien.

Il y a des livres qu'on préférerait oubliés au fond de la hotte du Père Noël, qu'on laisserait bien enfouis dans les esprits brumeux de leurs auteurs. 
Le dernier album d'Etienne Davodeau est de ces livres-là. 
Des livres qu'on aimerait ne pas avoir à lire.
Davodeau est l'un de nos auteurs de BD préférés et certainement l'un des auteurs français des plus originaux : il réussit à effacer la ligne de démarcation entre ses albums et la vraie vie, il se met en scène dans ses cases, lui et ses rencontres avec les vrais gens, lui et ses histoires-reportages.
Avec Cher pays de notre enfance, il renouvelle la recette qui avait fait la réussite et le succès des Ignorants : la BD met en page le travail commun du dessinateur Davodeau avec un ami qui fait un tout autre métier. Et l'on apprend plein de choses et sur le travail de l'un et surtout sur celui de l'autre.
Mais cette fois le partenaire de Davodeau est Benoit Collombat reporter à France Inter et si Les Ignorants nous faisaient découvrir le monde chaleureux de la viticulture, le nouveau tandem nous fait visiter cette fois les égouts nauséabonds de notre République.
L'art de Davodeau nous permet de partager le travail d'enquête rigoureux et minutieux des journalistes d'investigation (on pense un peu à L'enquête, le film sur l'affaire Clearstream) : les témoins qui veulent rewriter leurs déclarations, les témoins qui ne veulent pas se faire dessiner (le coup de crayon inquisiteur ferait-il plus peur que l'appareil photo ?).
[...] Tout au long de la réalisation de ce récit, nous envoyons à chacun de nos témoins les pages où ils s’expriment. Leurs réactions nous permettent de vérifier que nous ne trahissons pas leur parole.
On sait que les journalistes publient régulièrement de gros pavés qui détaillent le résultat de leurs enquêtes et qui font la une des médias pendant quelques jours : des bouquins trop épais, trop rébarbatifs, trop peu lus ...
Mais cette BD se lit comme un polar et Davodeau sait parfaitement comment nous prendre par la main et nous guider pas à pas, tout au long de la visite (nul besoin de connaître l'Histoire de cette période, juste de s'y intéresser).
Un résultat remarquable et une alchimie très réussie entre le travail du dessinateur et celui du journaliste. Entre le poids des mots et la force des dessins.
Ok, mais ça parle de quoi ?
Depuis seulement deux ou trois ans, les dossiers concernant le SAC, le Service d'Action Civique, sont peu à peu déclassifiés. Enfin : certaines pages de certains de ces dossiers.
Les derniers protagonistes disparaissent également (Charles Pasqua est décédé en juillet 2015).
Le 30 juin 1971, le Gang des Lyonnais braquait l'Hôtel des Postes à Strasbourg.
Le 3 juillet 1975, le juge Renaud était assassiné à Lyon.
Le 30 octobre 1979, le ministre Robert Boulin était suicidé dans quelques centimètres d'eau.
Le 18 juillet 1981, le responsable marseillais du SAC Jacques Massié et sa famille étaient massacrés, ce fut la tuerie d'Auriol.
Le SAC, milice gaulliste qui prend ses racines dans la Libération puis la Guerre d'Algérie, est le fil conducteur qui relie toutes ces affaires, toujours étouffées, jamais élucidées : quelques assassins courent encore, beaucoup ont disparu, certains y ont été aidés.
Pour les auteurs, le SAC est en quelque sorte inscrit dans l'ADN de notre République.

[...] Le SAC c'était cette zone grise de la V° République dont on aime pas vraiment se souvenir.
Le temps a passé. Mais de nombreux membres du personnel politique français, d'une façon ou d'une autre, ont été formés par cette histoire et y ont gardé des attaches, plus ou moins avouées.
Le gaullisme de la deuxième guerre mondiale, celui de la guerre d'Algérie, celui de 1968, et ce qu'il est devenu après l'alternance de 1981 portent en eux l'histoire du SAC.

[...] Vous le voyez, presque 35 ans après la dissolution du SAC, son histoire reste un lieu où les non-dits se portent bien.
L'album évoque toutes ces affaires et les auteurs établissent les connexions entre elles, les cadavres s'empilent comme dans un mauvais polar.
On regrette juste que les chapitres s'enchaînent parfois sans lien véritable (autre que le SAC à l’œuvre bien sûr) comme ces pages sur l'histoire ouvrière des usines PSA : des pages instructives et réussies mais sans connexion directe avec les autres affaires. Les auteurs semblent avoir hésité entre une 'petite' histoire du SAC et le décorticage des 'grandes' affaires Renaud et Boulin.
Cette lecture est passionnante, effarante et obligatoire.


Pour celles et ceux qui aiment savoir (un peu).
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