lundi 28 décembre 2015

Bouquin : Un arrière-goût de rouille


[...] De son plein gré au-devant des ennuis.


Vallée de la Monongahela - la Mon' - banlieue de Pittsburgh, Pennsylvanie.
Depuis près de vingt ans, les usines sidérurgiques qui faisaient battre le cœur d'acier de l'Amérique ont été démantelées.
[...] Certains quartiers maintenaient les apparences, on y ramassaient encore les poubelles, mais d'autres avaient été complètement abandonnés.
[...] La moitié des gens se sont tournés vers les services sociaux, les autres sont retournés chasser et cueillir.
Dans cette Lorraine des États-Unis où tout a pris Un arrière-goût de rouille, où les anciens sidérurgistes en sont réduits à braconner pour remplir le congèl' et nourrir leur famille, le jeune Isaac et son ami Billy Poe traînent leur désespoir.
Isaac aurait bien voulu faire des études d'astrophysique, il en avait les capacités. Alors il décide de prendre la route vers l'ouest et ses radiotélescopes. Réaliser son rêve.
Les deux jeunes gens n'iront pas bien loin et le rêve s'arrêtera page 35, lorsque Billy et Isaac trébucheront sur le cadavre d'un sdf qu'ils viennent de trucider un peu par accident.
[...] Pas le premier clodo qu'on trouverait mort cette année. Il y avait eu cet autre dans une vieille maison, en janvier. Mort de froid. Sauf que celui-ci n'était pas mort - on l'avait tué. Pas pareil. Pour celui-ci, ça se passerait pas comme ça.
Philipp Meyer fait parler de lui en ce moment avec un second roman, Le fils, lauréat de plusieurs prix littéraires. Mais on a préféré découvrir d'abord son premier bouquin, sorti il y a déjà six ans.
Et dès 2009, la renommée de cet auteur n'était pas usurpée : on est rapidement happé par une écriture forte, faite de petites phrases sèches et dures. Une plume faite pour décrire les âmes en peine qui errent dans la vallée abandonnée.
Un rythme original, presque poétique, aussi lancinant qu'une sourde douleur, auquel il faut s'habituer mais qui finit par vous imprégner de la sombre ambiance de cet ancien pays industriel aujourd'hui déserté. Des paysages très prégnants presque obsédants où l'on constate à nouveau la proximité des américains avec leur 'nature'.
On passe de chapitre en chapitre de l'un à l'autre, Isaac, Billy Poe, la sœur de l'un, la mère de l'autre, le shérif, le père enfin, ... Une partition à plusieurs voix menée par un chef d'orchestre qui maîtrise parfaitement sa chorale.
Tous sont englués entre des passés que l'on regrette et des avenirs qui n'arriveront jamais. Noir c'est noir. Un p'tit noir serré, plein d'amertume.
Les plus chanceux ont réussi à quitter la vallée de la Mon', comme ils le pouvaient.
Lee, la sœur, en épousant un riche dépressif.
La mère, en se lestant les poches avec des cailloux avant de traverser la rivière gelée.
Nous voici avec ceux qui n'ont pas pu partir et qui sont restés.
[...] Peut-être aussi qu'elle voulait que ce mariage se termine au plus vite, qu'elle essayait d'accélérer les choses. Non, ce n'est pas ce qu'elle voulait, mais tout de même, mariée à vingt-trois ans, c'était un peu ridicule.
[...] Parce que c'est bien de ça qu'il s'agissait, elle avait deux vies et celle-ci, sa vie dans sa ville natale, c'était celle dont elle cherchait à se débarrasser.
Ça commence comme un roman social, une histoire d'une banalité à faire peur, mais dont on sent bien qu'elle n'aurait pas pu se dérouler ailleurs que dans cette vallée.
Et puis peu à peu, tout cela vire au roman noir, de ceux où l'on voit très vite que ça va très mal finir, parce que chacun des personnages est celui qu'il ne fallait pas, là où il ne fallait pas, quand il ne fallait pas. Et qu'il a fait ce qu'il ne fallait pas faire.
[...] Il savait que ça risquait de mal tourner mais il était allé de son plein gré au-devant des ennuis.
Mieux vaut ne pas être dépressif avant d'ouvrir un roman de Philipp Meyer !
Mais il ne faut surtout pas passer à côté de cette belle et originale plume.
Rendez-vous donc en 2016 avec Le fils !


Pour celles et ceux qui aiment les villes au passé industriel.
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vendredi 25 décembre 2015

Miousik : The Rodeo (Dorothée)

https://play.spotify.com/user/blogbmrmam/playlist/46c0cRWL6qfRNO3rpVaInfLa musique du diable.


The Rodeo : encore un énième groupe américain de country ?
À moins qu'il ne s'agisse plutôt de l'anagramme de Dorothée, une petite parisienne bien de chez nous (en fait pas tout à fait de chez nous : maman est Vietnamienne, papa est expatrié au Sri Lanka et la musique vient de partout d'Amérique ou d'Italie et le dernier album a été mixé en Suède).
Le premier album de Dorothée Hannequin (Music Maëlstrom) prenait effectivement ses racines dans le country western mais la musique de The Rodeo évolue désormais (dernier album : La musica del diavolo) vers une pop rafraîchissante et sautillante, toujours bourrée de références et souvent pleine d'humour (Egyptian Doll).
Des arrangements richement orchestrés (cuivres, perecussions, banjo, violons, ...), une musique savamment travaillée et une voix bien affirmée qui vient se jeter courageusement au devant de la scène, sans peur et sans reproche.
Des accents rocks à la manière de Théodore, Paul et Gabriel (tiens, encore d'autres parisiennes) et une pop sautillante à la façon de Regina Spektor.
Parfois même, Dorothée n'hésite pas à chanter en français comme dans ce presque poème qu'est Le fantôme de tes pas où les cloches de la musique font écho aux jolies paroles.
Au-dessus du berceau de son dernier album se sont penchés quelques talents et l'équipe a su concocter un ensemble très abouti.
La musica del diavolo : pour sûr, la dame a certainement pactisé avec le diable pour être ainsi capable des meilleurs songs.
Nos coups de cœur : les violons asiatiques de Inner War, le rythme endiablé de Amulet, la mélodie de When the storm is over.

Yakakaliker pour écouter notre playliste.

Pour celles et ceux qui aiment la pop fraîche qui pétille

lundi 21 décembre 2015

Bouquin : Pluie des ombres


[...] C’est ça, mon travail, Carlos : me mettre dans les embrouilles.

Après la déferlante scandinave, il semble bien que c'est désormais au tour de l’Amérique du Sud d'envahir notre rayon polars.
Le Chili nous a déjà donné deux coups de cœur avec Ramón Díaz-Eterovic et Boris Quercia.
Coup de cœur (ou coup de poing, plutôt !) également au Brésil avec Edyr Augusto.
Nous sommes même allés en Argentine avec Ernesto Mallo.
Mais on n'aurait pas imaginé faire un tour au Costa-Rica, du moins pas en classe polar.
Suivez le guide, il s'appelle Daniel Quirós.
Quirós est un costaricien, un Tico, qui enseigne l'espagnol aux États-Unis.
Poursuivons encore un peu la leçon de géographie parce que cette Pluie des ombres est sans doute le polar-découverte le plus réussi qu'on ait lu récemment. Le mélange entre intrigue, personnages et 'visite géo-culturelle' est habilement dosé et le guide touristique ne se fait jamais pesant, sans doute grâce aux personnages qui occupent le premier plan.
[...] La récolte était saisonnière – étalée entre les mois de novembre et de juin – et de nombreux travailleurs descendaient du Nicaragua pendant cette période pour aider à la cueillette. L’exportation du jus de fruit qui en était tiré créait à son tour 8 000 emplois et rapportait par ailleurs une bonne soixantaine de millions de dollars au pays.
Le dépaysement est total et Daniel Quirós nous fait découvrir, sans en avoir l'air, de nombreuses facettes de son pays natal : spéculation immobilière(1), passé révolutionnaire, culture fruitière (oranges, ...), blanchiment d'argent et forte immigration des voisins Nicaraguayens, les Nicas.
[...] L’endroit s’appelle Infinite Dreams, comme ça, en anglais, au cas où on n’aurait pas compris à quel genre de clientèle il était réservé. C’est un complexe immense : résidences de luxe, hôtel, terrain de golf.
[...] Ma foi, ça m’a tout l’air du classique blanchiment d’argent, ou de légitimation de capitaux, pour employer l’expression à la mode en ce moment.
Ce polar s'ouvre justement sur le cadavre de l'un de ces Nicas, retrouvé le ventre ouvert, bourré de came. Voilà qui sent la mise en scène destinée à permettre aux rares effectifs de la police de classer rapidement une affaire malheureuse de plus.
[...] On lui a arraché les yeux et il présente un nombre considérable de blessures », aurait témoigné l’officier de police chargé du constat.
[...] Vous savez comment c’est. Ici, la mort d’un Nica n’émeut pas grand monde. Ils pensent que c’est lié à la drogue.
[...] Les routes invisibles continuaient vers le Guatemala, le Mexique ou le fameux Nord, le plus grand marché de drogue du monde.
C'est sans compter sur Don Chepe, ancien guerillero, à demi supplétif des forces de police, à demi électron libre : Don Chepe connaissait la famille de la victime et entend bien retrouver les coupables ...
[...] Soyez prudent aussi, don Chepe. N’allez pas vous mettre dans des embrouilles.
— C’est ça, mon travail, Carlos : me mettre dans les embrouilles. »
Son enquête nous baladera à travers toute la province (le Guanacaste, la péninsule du nord-ouest) et à travers diverses couches de la société costaricienne.
Daniel Quirós prend son temps pour peindre ses portraits : ceux de ses personnages, attachants, comme ceux de son pays, bien au-delà de la carte postale habituelle.
[...] Il pleut et je n’arrive pas à dormir. C’est une malédiction pour moi que cette saison. Les pluies commencent et avec elles augmentent mes insomnies. Les gouttes tombent sur les plaques de zinc.


(1) - Le Costa-Rica est surnommé la Suisse d'Amérique centrale pour ses paysages et sa stabilité politique. Un peu comme Maurice en Afrique du Sud-Est, le petit pays attire l'argent des entreprises étrangères et celui de nombreux résidents venus s'installer dans de luxueux et surveillés complexes résidentiels.

Pour celles et ceux qui aiment les oranges.
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jeudi 17 décembre 2015

Bouquin : Un été au Kansaï


Hiroshima, le 6 août 1945. Ma chère Liese, ...

On ne connaissait pas encore Romain Slocombe, un artiste plutôt sulfureux si l'on en croit son passage par Metal Hurlant et surtout ses photographies de japonaises emplâtrées et bandées [clic], une sorte de musée du bondage médical qui nous évoque le Crash de J.G. Ballard.
On va découvrir ici un auteur bien plus sage (quoique ...) avec ce roman épistolaire qui nous emmène passer Un été au Kansaï.
Slocombe nous propose de lire la correspondance de Friedrich Kessler, un jeune ambassadeur allemand en poste au Pays du Soleil Levant durant la dernière guerre.
Un nazillon peu convaincu mais bien chanceux qui avait trouvé, loin de la fureur qui ravageait l'Europe, la bonne planque au sein de la communauté allemande en villégiature dans un Japon militariste et accueillant (bon d'accord, de temps à autres l'ambiance se rafraichissait au gré des alliances internationales).
[...] Moi – qui m’octroie le luxe du spleen tandis que je me prélasse à l’autre bout du monde, à des milliers de kilomètres des enfers de feu, d’éclats d’obus et de sang.
[...] Voilà qui convient admirablement à mon état d’esprit actuel. Ton frère va se soûler avec de quasi-prostituées pendant que les bombes et les incendies ravagent Berlin, et que les meilleurs fils de l’Allemagne continuent de crever sur le front de l’Est.
Cela nous vaut quelques pages savoureuses et édifiantes sur l'aveuglement dont peuvent faire preuve des esprits vaguement endoctrinés et tout à fait insouciants.
[...] Nous prendrons Moscou cet été, et automatiquement le régime monstrueux de Staline s’effondrera comme un château de cartes. Viendra ensuite le tour de la Grande-Bretagne, qui ne perd rien pour attendre ! Les bombardements sur l’Allemagne cesseront définitivement et nos victimes civiles seront vengées.
[...] Des convois entiers auraient été gazés à leur arrivée. Mais pourquoi tuer tous ces gens ? J’ai de la peine à croire que le Führer puisse approuver un pareil meurtre collectif.
Mais hormis le diplomate Friedrich Kessler, chacun sait bien que l'Histoire finit toujours par nous rattraper.
Le frère japonisant s'inquiètera d'abord pour sa sœur restée en Allemagne sous les bombes incendiaires des américains, ravis de l'occasion qui leur était offerte de tester de nouvelles tactiques militaires (rappelez-vous Yoshimura).
[...] On raconte que des quartiers entiers ont été transformés en mer de flammes ! Les gens sont restés prisonniers du goudron fondu, étouffés dans les tourbillons de feu. Les estimations les plus prudentes font état de cinquante mille morts. Est-il vrai que depuis les toits de la capitale on apercevait à l’horizon la lueur rouge de Hambourg en train de brûler ?
Et bientôt ce sera au tour du Japon lui-même de courber l'échine sous le déluge de feu des américains.
[...] L’impréparation et l’ignorance des Japonais au sujet des bombardements des zones civiles, lesquels deviennent hélas un des traits marquants de notre siècle. 
Pas tout à fait nazi mais encore moins résistant, le jeune et bon aryen n'est évidemment guère sympathique. Un homme ordinaire, à l'intelligence ordinaire, placé dans des circonstances pas du tout ordinaires.
Pas franchement le héros pour lequel on aurait envie de s'enthousiasmer.
Mais c'est peut-être là toute la subtilité du roman épistolaire de Slocombe qui, par la lecture de ces lettres (lettres envoyées à la sœur restée en Allemagne), nous amène, nous oblige à faire peu à peu connaissance de ce monsieur presque-tout-le-monde : la guerre vue du côté des perdants (très vite les doutes sont là), et doublement encore, puisqu'il s'agit d'un allemand qui vit au Japon.
Tout d'abord bercé par ce japonisme exotique, on accompagne avec un mélange de dédain, de dégoût et de condescendance, ce jeune nazi imbu de lui-même, de sa 'race' et de son Reich.
Mais l'horreur de la guerre fut la même pour tous et ne connut pas de frontières, jusque de l'autre côté du globe. Le lecteur et le diplomate seront bientôt tous deux rattrapés par les horreurs et les bombes américaines au phosphore.
On se prend alors à vouloir en finir au plus vite, oublier ce dont personne ne veut se souvenir, refermer ce que l'on voudrait n'être qu'une parenthèse, lire enfin la dernière lettre ...
[...] Hiroshima, le 6 août 1945. Ma chère Liese, ...
On était pourtant prévenu : Slocombe cachait bien son jeu et nous livre un roman bien troublant.


Pour celles et ceux qui aiment la guerre vue du côté des vaincus.
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lundi 14 décembre 2015

Bouquin : Les vies multiples d'Amory Clay


Il n’existe que treize types de photographies.

On ne présente plus William Boyd, un auteur britannique, élégant, prolixe et passionné (4 adjectifs, c'est la règle chez les Clay).
Un auteur classique et sûr avec lequel on est certain de passer un bon moment.
Mais voilà, il arrive qu'une rencontre change tout, qu'un coup de foudre bouleverse un roman, qu'une femme illumine un bouquin.
Cette femme c'est Amory Clay, illustre inconnue jusqu'à ce que William Boyd tombe amoureux de son personnage et entraîne à sa suite des milliers de lecteurs.
En 1977, Amory Clay coule ses vieux jours sur une côte écossaise en sirotant son whisky.
[...] Je bois du gin au déjeuner, du whisky le soir. Un grand gin me suffit en milieu de journée, mais, quand la nuit tombe, je trouve le whisky trop tentant. Je le bois coupé d’eau dans un large verre à fond épais… n’importe quelle marque ordinaire vendue dans les boutiques d’Oban (je n’en achèterais jamais sur l’île, à Achnalorn, il y a trop de curieux), mais je crois bien que je suis devenu accro. Trois verres, parfois quatre.
De quoi raviver souvenirs et mémoires.
Amory Clay a eu plusieurs vies, elle a éclusé de nombreux verres, elle a eu quelques amants, elle a connu plusieurs capitales (Londres, Berlin, New-York, Paris, Saigon, ...) et elle a exercé plusieurs métiers : apprentie-photographe, photographe de mode, photographe de guerre, romancière-photographe.
Son père a essayé de la tuer, elle a été tabassée par des nazis anglais (et oui, on en apprend tous les jours [clic]) et elle s'est même pris une balle vietcong. Un personnage et un destin pareils ne se croisent pas tous les jours ... encore faut-il avoir l'art et la manière de les mettre en pages.
Saluons la maestria de William Boyd. Son bouquin est tout simplement parfait qui nous passionne tout à la fois pour cette femme et ses vies, pour son métier et ses photos, pour le siècle qu'elle traverse et ses guerres.
Il ne nous faut que quelques pages pour tomber amoureux d'Amory Clay nous aussi, pour se passionner pour la photo avec elle, dès l'adolescence.
[...] Je voulais capturer ce moment, cet aimable groupe assemblé dans le jardin par un doux soir d’été anglais, le capturer et le garder prisonnier à jamais. Je sentais confusément qu’il était en mon pouvoir d’arrêter la marche impitoyable du temps et de figer cette scène, cet instant fugace : les dames et les messieurs dans leurs beaux atours qui riaient, insouciants, paisibles. Je les saisirais vite, pour l’éternité, grâce aux propriétés techniques de mon merveilleux appareil. J’avais entre les mains le pouvoir d’arrêter le temps, ou du moins le croyais-je.
[...] Parmi les rares photos que j’ai prises, certaines étaient en couleur, des diapos Kodachrome, qui revenaient cher mais commençaient à s’imposer. Toutefois, même si je voyais bien que ces clichés reflétaient le monde tel qu’il était, je préférais le monde tel qu’il n’était pas : en monochrome. C’était là mon moyen d’expression, je le savais, et cela me travaillait tant que je me suis demandé si quelque chose de vital n’était pas en train de se perdre avec le passage à la couleur. L’image noir et blanc était le trait distinctif consubstantiel à l’art photographique. Là résidait sa puissance, et la couleur lui enlevait de son aspect artistique. Paradoxalement, le monochrome, parce qu’il était de façon si flagrante antinaturel, produisait les meilleures photos.
Dans les années 30, la jeune Amory se bâtit une réputation sulfureuse dans la décadence berlinoise.
Née en 1908, Miss Clay est ce qu'on appelle une femme libre que rien n'attache, ni l'argent, ni les conventions. Quelques hommes peut-être, mais c'est plutôt elle qui s'attache à eux.
Une femme libre et conquérante. Le premier lit qu'elle investit est celui de son oncle ... gay !
Quelques pages et quelques verres plus loin, nous suivrons la jeune photographe devenue reporter de guerre pendant le débarquement.
Encore quelques années, quelques gins et quelques whisky, et ce sera le Vietnam (à presque soixante ans !).
[...] Des éclats se mirent à pleuvoir sur nous et autour de nous. Tout le monde baissa la tête. Je suis sous le feu, songeai-je. Alors, c’est comme ça que ça fait ?
[...] Je fourrageai dans ma musette et en sortis mon deuxième appareil, que j’équipai d’un objectif 50 mm avant d’enrouler la pellicule. La photographe en moi se disait : Ne rate pas ça ! Une contre-attaque. On est sous le feu. Ne rate pas ça.
[...] Les correspondants nous ont surnommées les « petites mamies ». J’ai cinquante-neuf ans, Mary en a soixante-quatre. Nous sommes de loin les journalistes les plus âgées au Vietnam.
Sans peurs et sans regrets, Amory Clay arpente à grands pas la vie, les bonheurs, les amours, les pays, ... alors que le siècle traverse toutes ces guerres (son père reviendra brisé de celle de 1914, elle-même en connaîtra deux autres et y perdra plusieurs de ses êtres chers).
[...] La guerre avait façonné, régi et perturbé ma vie de tant de façons, à travers mon père, Xan et Sholto, que ce zèle que je ressentais devait être une réponse inconsciente à ce besoin plus profond.
[...] Je crois maintenant, avec le recul, que ce que je voulais vraiment, fondamentalement, c’était me confronter de nouveau à la guerre.
Le lecteur sous le charme est bien en peine d'expliquer ce qui lui arrive après avoir goûté au breuvage concocté par William Boyd : une étrange alchimie entre un superbe portrait de femme, un hymne à la photo et aux photographes, une traversée fulgurante de notre siècle, ...


Pour celles et ceux qui aiment la photographie.
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samedi 12 décembre 2015

Bouquin : Autoportrait de l'auteur en coureur de fond


Tiens, et si j'écrivais un roman ?


S'il est bien un auteur que l'on pouvait imaginer en coureur de marathon c'est bien le prolixe et célèbre Haruki Murakami, peut-être l'un de 'nos' contemporains les plus lus !
Ce bouquin prémonitoire aura été écrit à mi-course, en 2007, une fois le succès déjà bien installé.
Haruki Murakami passe au crible sa propre vie d'écrivain et de coureur.
Deux vies dans un même miroir, faites d'efforts, de persévérance, de répétition, d'endurance, de concentration et d'opiniâtreté.
[...] Ecrire un roman ou courir un marathon, voilà deux activités qui se ressemblent.
[...] Pour moi, courir est à la fois un exercice et une métaphore.
[...] Durant les courses de fond, le seul adversaire que l'on doit vaincre, c'est soi, le soi qui traîne tout son passé. 
Pendant le premier tiers du bouquin, avouons que même si l'on aime et les sports d'endurance et la littérature, on se demande bien ce que l'on est venu faire ici à écouter Murakami discourir sur ses chaussures, digresser sur la musique de son walkman, bref se tâter les mollets et se regarder le nombril.
Et puis peu à peu, le marathon devient celui du lecteur et l'on se surprend à se passionner pour les souffrances du coureur et l'opiniâtreté de l'auteur.
[...] L'expérience ne change rien à l'affaire, pas plus que l'âge, j'assiste seulement à une répétition de ce qui s'est déjà passé. Je crois que certains processus n'admettent pas les variations. Si vous devez être une part de ce processus, tout ce que vous pouvez faire c'est de vous transformer, ou peut-être même de vous distordre, au moyen d'exercices répétitifs et opiniâtres, et faire que ce processus devienne une part de votre personnalité. Ouf.
Ce bouquin est presque une leçon de vie, de sport et de littérature.
Et puis un jour Murakami, non content de courir une dizaine de kilomètres chaque jour, de souffrir un marathon chaque année, Murakami entreprend de courir un ultra-marathon : 100 kilomètres autour d'un lac, une journée entière de course dans le nord du Japon. Quelques pages magiques.
[...] J'expérimentais pour la première fois l'au-delà des quarante-deux kilomètres. Comme m'élancer ensuite sur une mer inexplorée. Au-delà quelles étaient les créatures inconnues, tapies dans l'attente, qui vivaient là ? Je n'en avais pas la moindre idée. Je ressentais la même terreur que les marins de l'ancien temps.
[...] Depuis le départ, je courais donc depuis onze heures et quarante-deux minutes.
Décidément course de fond et littérature sont appelées à faire bon ménage : déjà deux coups de cœur avec La course Flanagan ou la bio de Zatopek.
Mais si Echenoz filmait Zatopek vu de haut sur un grand écran large pour nous montrer la course du monde, Murakami embarque une caméra intérieure pour mieux nous décrypter les ressorts humains.
[...] Car j'imagine, n'est-ce pas, que l'esprit d'un individu est influencé par son corps ? Ou bien est-ce que le corps et l'esprit interagissent entre eux, influent l'un sur l'autre ?
[...] Bon, il est possible que j'en rajoute un peu. Peut-être après tout avais-je simplement trop couru.
À tout coureur, tout honneur, laissons l'auteur franchir seul la ligne d'arrivée :
[...] Il n'est pas impossible que quelques lecteurs, que ces pages auront intéressés, se disent : "Tiens, si j'essayais de courir ?"

Pour celles et ceux qui aiment les crampes et les livres.
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mercredi 9 décembre 2015

Bouquin : Quartier rouge


Sept marins sur le coffre du mort et une bouteille de rhum.


Nos fidèles savent que l'on est toujours prêt à prendre le premier bouquin en partance pour voyager en classe polar.
Il y a parfois des vols low-cost un peu décevants comme celui qui nous a emmenés récemment en Grèce [clic].
D'autres qu'on aimerait faire durer le plus longtemps possible comme celui qui nous emportait au Chili [clic]. Pour ne citer que les voyages littéraires les plus récents.
Quant à Simone Buchholz elle nous invite en toute simplicité chez elle à Hambourg et plus exactement dans le quartier chaud de Sankt Pauli, le Quartier rouge, le Pigalle local.
Nous avions déjà visité (pour de vrai) la ville libre et hanséatique et son très agréable monde flottant, où il est bien difficile de séparer le côté ville et le côté port, tant la cité est tournée vers son fleuve, tant l'urbanisme tire profit des canaux [photos]. Ah les docs de Haffen-City ...
Comme beaucoup de villes allemandes, on s'y sent bien à peine arrivé, se disant que bosser ici serait une super idée (bon, on a visité en été ...).
Alors évidemment on n'a pas hésité une seconde à répondre à l'invitation de cette auteure, même si sa ville n'est pas réputée pour son climat accueillant.
[...] Le brouillard de ce matin s’est transformé au fil des heures en un crachin froid et pénétrant. Une nouvelle fois, le soleil n’a pas réussi à s’imposer.
Buchholz nous donne un petit polar sans prétention mais très agréable. Ni l'intrigue, ni le style ne prétendent venir trôner au sommet des étagères, mais il se dégage de la visite de Sankt Pauli un charme tout à fait plaisant. Certes c'est un polar et il y aura des cadavres, bien sûr, mais Simone Buchholz fait preuve d'un humour finaud et d'une autodérision tout à fait savoureuse, essentiellement grâce à son personnage clé fort réussi, la procureure Chastity Riley.
[...] Je peux à peine regarder. – On vous écoute, doc, lance Faller. Voilà notre répartition des rôles : à la morgue, c’est lui qui pose les questions pendant que j’essaie de ne pas tomber dans les pommes.
[...] La décoration intérieure est une catastrophe. Elle a probablement été refaite pour la dernière fois dans les années quatre-vingt, et c’est horrible. On se croirait de retour à l’époque de Derrick.
[...] – Avez-vous remarqué quelque chose ? Il me montre du doigt une quarantaine de paires de chaussures à talons aiguilles. – Rien d’extraordinaire, Faller. – Non ? Je trouve que ça fait beaucoup de chaussures. – Combien de paires votre fille en possède-t-elle ?
– Oh, une quinzaine, je dirais. – Vous voyez. Et c’est une étudiante sérieuse. Quarante paires pour deux jeunes femmes qui bossent dans un club de strip-tease, ça n’a rien d’exceptionnel. – Combien de chaussures avez-vous, Chas ? – Trois paires. Il arque le sourcil gauche. Je l’imite.
[...] – Pouvons-nous parler à vos autres employées ? demande sèchement Calabretta. Fidèle à l’image qu’on se fait d’un flic, il prend vraiment son boulot à cœur. Il met toujours des vestes trop étroites pour qu’on puisse voir qu’il porte un flingue. Je me sens détendue en sa compagnie.
Pour vous permettre de mesurer à quel point cette ambiance bon enfant nous a séduit, sachez donc que la procureure Chastity est fan de foot, voire ex-hooligan !
[...] – Comment était le match ? demande Klatsche. – Super. – Sankt Pauli a gagné ? – Oui. C’était serré et pas mérité, mais c’est une belle victoire quand même. On a fait la nouba dans le stade. – Espèce de hooligan, ricane Klatsche. Pour lui, les matchs de troisième division n’ont aucun intérêt.
Même si pour une fille cela peut éventuellement passer pour un trait de charme un peu étrange, même s'il s'agit d'un club de troisième zone comme celui de Sankt Pauli, vous imaginez bien qu'on a été à deux doigts de refermer la liseuse étant donné notre répulsion viscérale pour le côté obscur de cette religion footesque !
Alors ne le répétez pas mais tout cela passe fort agréablement : de toute évidence, Simone Buchholz est amoureuse de sa ville, de son quartier et de ses personnages (et de son club de foot).
Cette empathie a vite fait d'emporter le lecteur avec elle.
[...] J’avais l’intention de rester deux ou trois ans, puis d’aller vivre à Berlin. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Au bout de trois mois, je ne voulais plus quitter Hambourg. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas exactement pourquoi. Je ne connaissais personne ici, je n’avais que moi et ma mauvaise humeur. Et le port. Je crois qu’avec une ville, c’est comme pour le football : ce n’est pas toi qui choisis ton club, c’est ton club qui te choisit. Dans mon cas, c’est Sankt Pauli, le quartier et son club. Je lui en suis reconnaissante. Le port me le rappelle chaque fois que je suis sur le point de l’oublier.
Ce bouquin est le premier traduit en français d'une série intitulée Hamburg-Krimi.
On repart chez Simone/Chastity dès qu'un autre avion est annoncé !

Pour celles et ceux qui aiment les villes d'eau (le foot c'est pas obligé).
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lundi 7 décembre 2015

Cinoche : Le pont des espions


Oh, come on, counsellor ...


Inutile de présenter Steven Spielberg l'un des plus grands faiseurs de cinéma de notre génération, brillant touche à tout, qui délaisse depuis quelques années ses/nos jouets de science-fiction pour revisiter notre Histoire.
Inutile de présenter Tom Hanks l'un des plus grands acteurs de cette même génération, au mieux de son génie lorsqu'on lui demande d'incarner un américain moyen mieux que l'américain moyen lui-même.
La collaboration des deux ne date pas d'hier et Le pont des espions est une nouvelle preuve de leur(s) talent(s).
Et une fois de plus devant un Tom Hanks, empâté et vieillissant, très fifties, on se dit que ce rôle n'attendait que lui.
Un rôle d'avocat ('LE' métier du rêve américain ?) habile et retors, qui manie la langue et ses interlocuteurs comme seul un avocat habile et retors sait le faire. Une petite scène d'exposition nous le fait comprendre en peu de mots quand Tom Hanks, avocat d'assurances, explique à son adversaire que demander trop d'indemnités à la compagnie qu'il représente finirait par nuire à l'humanité toute entière si les assurances ne pouvaient plus assurer leur métier d'assureurs ! Le gars qui arriverait à vous convaincre de vendre vos gosses en vous persuadant de faire une bonne action, et à bas prix encore.
Mais en 1957, l'avocat d'assurances Tom Hanks/James B. Donovan va accepter une affaire dont personne ne veut : la défense de Rudolf Abel, un espion russe pris en flagrant délit ou presque (très belles scènes d'ouvertures).
La Constitution des États-Unis et Tom Hanks sont tous deux persuadés que chaque homme a droit à un procès équitable, même un espion pris la main dans le sac en pleine Guerre Froide. James B. Donovan va donc devenir l'homme le plus haï d'Amérique. Juste après son client.
Bien sûr, en dépit des efforts de  Donovan, le procès sera perdu : le verdict était écrit d'avance, par les autorités, la presse et même le juge (Oh, come on, counsellor ...), et l'avocat réussira seulement à sauver son client de la chaise électrique ... grâce à ses réflexes d'assureur - on vous laisse découvrir l'argumentaire !
Mais le film n'en est encore qu'à sa moitié : Spielberg continue de dérouler l'histoire vraie (pardon l'Histoire vraie) de James B. Donovan qui sera bientôt appelé par les soviétiques et les allemands de l'est pour négocier un échange entre Rudolf Abel et un pilote américain capturé de l'autre côté du Rideau de fer.
Nous suivons donc Tom Hanks à Berlin et on jubile de le voir négocier à nouveau, tout seul contre les russes et la RDA (sans même ses compatriotes américains qui déclinent toute responsabilité et ne veulent pas apparaitre officiellement).
Dans la vraie vie, James B. Donovan semble même s'être pris à ce jeu diplomatique puisqu'il deviendra peu à peu une sorte de négociateur officieux : quelques années plus tard, on le verra même obtenir de Castro la libération de plus de mille prisonniers américains après le désastre de la Baie des Cochons !
Mais revenons au film.
Si le premier volet est sans défaut, BMR s'est un peu irrité de voir une seconde partie empesée de séquences un peu lourdingues et explicatives (et d'une musique à émotions) : l'avion espion, les décors de carton-pâte à Berlin-Est, les scènes édifiantes le long du Mur, ... jusqu'à ce que MAM lui fasse remarquer la moyenne d'âge de la salle à qui il faut bien expliquer ce qu'était la Guerre Froide. Ah bon, tout le monde n'a pas grandi avec ? Ok, alors.
Mais c'est aussi cette seconde moitié du film qui nous vaut les scènes les plus savoureuses puisque l'on y découvre ces fameuses négociations : épique ! Tom Hanks/James B. Donovan est vraiment redoutable lorsqu'il entame sa partie de billard à trois bandes !
Le film est bourré d'humour et pour une fois, ce ne sont pas les États-Unis qui sauvent le Monde : bien au contraire, les compatriotes de James B. Donovan (juges, collègues, CIA, famille, armée, ...) sont soigneusement épinglés pour leur manque d'humanité et leurs manquements à leur propre Constitution, celle que saluent pourtant les petits élèves chaque matin devant le drapeau de leur école.
Ce ne sont pas les États-Unis qui sauvent le Monde, mais un homme seul, droit dans ses bottes, un standing man (le sous-tire de la VO).
Et puis il y a cette amitié qui naitra entre le petit espion silencieux et son bavard. Elle nous vaudra les plus belles répliques du film comme ce running joke, Would it help ? que prononce Rudolf Abel chaque fois que Donovan lui fait remarquer qu'il n'a pas vraiment l'air inquiet de son sort.
Ou encore ce I can wait, prononcé (par Rudolf toujours) sur le fameux pont, dans des circonstances finales qu'on ne peut pas dévoiler. Tout le film est truffé de dialogues savoureux, taillés au cordeau (avec l'aide des frères Cohen crédités au générique) et face au géant Tom Hanks, Mark Rylance n'a pas à rougir et réussit à camper un petit espion calme et silencieux dont on se souviendra longtemps.
La salle comble ne s'y trompe pas qui applaudit généreusement le clap de fin.

Pour celles et ceux qui aiment les avocats.
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vendredi 4 décembre 2015

Bouquin : Le garçon qui ne parlait pas


C’est juste le garçon qui ne parle pas. Qui ne parlait pas.


Avouons tout de suite notre (légère) déception à la lecture du dernier bouquin de l'américano-vénitienne Donna Leon.
En dépit de son titre accrocheur, on n'a guère accroché.
Petit coup de fatigue et d'usure de l'un ou de l'autre, du lecteur ou de l'auteure ?
C'était pourtant prometteur : encore un polar sans vraiment de crime (rappelez-vous le Requiem), à peine un cadavre. Celui d'un jeune homme sourd-muet et un peu attardé qui s'est étouffé avec des pilules. Gourmandise maladroite ou tentative de suicide ?
Ou tout autre chose ?
Et qui était ce garçon discret que Guido Brunetti voyait régulièrement dans son quartier ?
[...] — Tout ce que je sais de lui, c’est ce que tu m’as dit, Guido : qu’il était sourd et simplet.
Personne ne lui demande vraiment d'enquêter mais notre commissaire vénitien tourne un peu en rond et se pique de curiosité pour l'histoire du garçon qui ne parlait pas. D'autant que le mystère s'épaissit très rapidement : aucune trace du garçon dans aucun des fichiers administratifs de la région (et les dieux de la lagune et du clavier savent que si la Signora Elettra n'a rien trouvé, c'est qu'il n'y a rien de rien !).
[...] « Rien ? » Elle avait cherché à d’autres endroits, sans prendre le soin de lui en faire part.  « Rien. D’après les preuves officielles, il n’existe pas et n’a jamais existé. »
[...] Il n’a jamais été arrêté, on ne lui a jamais délivré de permis de chasse ni de conduire, il n’a pas de passeport, ni de carte d’identité, n’a jamais travaillé pour l’État ni cotisé à une caisse de retraite. Il ne touchait pas non plus de pension d’invalidité.
[...] « C’est exactement ce qu’elle a dit : c’étaient ses propres termes. “Cette personne n’existe pas". »
[...] Ce qui le perturbait, ce n’étaient pas les circonstances de la mort de cet homme, mais le fait qu’il ait pu vivre quarante ans sans laisser la moindre trace. C’est ce mystère, et le halo de tristesse qui l’enveloppait, qui tourmentaient Brunetti
Qui était donc ce jeune homme ? Qui cherche à cacher quoi ?
La noble famille Lembo semble avoir bien des secrets enfouis dans son passé.
[...] Il n’avait rien appris non plus d’important sur Davide Cavanella. Sa mère était une menteuse ; son médecin en savait plus long qu’il ne voulait bien le dire ; il y avait une vieille femme qui en savait probablement plus long encore, mais ne lâcherait pas le morceau ; et la fille de l’ancien employeur de sa mère vivait dans un monde ouaté, où elle n’était censée ni savoir ni parler, et payait probablement très cher cette liberté.
Malheureusement tout cela, comme Brunetti lui-même, tourne un peu en rond et un peu trop longtemps.
Est-ce l'effet de l'automne qui souffle le froid et l'humidité sur les canaux de la Sérénissime ? La nonchalance vénitienne de Guido Brunetti qui nous était plutôt plaisante jusqu'ici, visiblement ne fonctionne plus.
On sent Donna Leon se reposer sur ses lauriers, papillonner de ci de là, hésiter entre nous parler de ceci ou de cela, philosopher à tout bout de champ, mais sans vraiment chercher à entraîner son lecteur avec elle.
[...] À un moment donné, Paola formula un souhait et utilisa de ce fait le subjonctif. Brunetti sentit les larmes lui monter aux yeux face à la beauté de toute cette abstraite complexité.
Même si l'on fait partie, nous aussi, des amoureux de la langue, ce subjonctif nous a paru bien fade et sans relief.


Pour celles et ceux qui aiment Donna Leon.
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