lundi 29 juin 2015

Bouquin : Les lieux infidèles


Le retour du flic prodigue.

Jusqu'ici on connaissait les histoires de parents toxiques mais avec Les lieux infidèles, un polar de Tana French (une américaine qui vit en Irlande) on a carrément affaire à une famille radioactive, façon tchernobyl.
Le père boit et bat sa femme, jusque là rien que de très banal à Faithful Place, un quartier déshérité de Dublin (ou d'ailleurs), mais c'est qu'il y a les frères et les sœurs et même les voisins.
[...] Si j’étais en train de cramer, tu me pisserais même pas dessus.
– C’est vrai.
Pfffiouu ....
On comprend donc sans peine que le jeune Francis McKey a voulu quitter et sa famille et son quartier.
[...] On était dans les années 80 et l’émigration constituait l’une de nos trois possibilités de carrière, avec les trafics de mon père et les indemnités de chômage.
C'était il y a vingt ans, sa petite amie venait de partir sans lui.
Depuis, Francis est devenu flic et désormais divorcé d'une femme chic.
[...] Pendant que les rupins de ton milieu dégustent du chianti dans leur véranda, les miens se demandent, dans leur cage à poules, sur quel lévrier ils vont miser leur allocation chômage.
Mais le passé finit toujours par nous rattraper, air connu : vingt ans plus tard, on vient de retrouver une valise dans une maison délabrée de Faithful Place, le quartier où vit toujours sa chère famille. La valise serait celle de la jeune Josie, son amour de jeunesse que tout le monde croyait partie au loin.
Après la valise, on découvrira un cadavre pas très frais : la jeune fille n'était donc pas partie bien loin ...
[...] Décomposé, Kevin bredouilla : – Ils ont trouvé quelque chose, hein?
Le légiste et le camion de la morgue seraient là dans une minute.
– Oui, répondis-je.
– C’est… C’est quoi? Je sortis mes cigarettes. Peut-être pour me témoigner sa compassion, Shay me prêta son briquet.
– Tu vas bien? bafouilla Kevin.
– Je pète le feu. Long silence. Kevin prit l’une de mes clopes.
Cette scène de crime est le point de départ d'un contexte original, un prétexte dont Tana French se sert habilement pour nous dépeindre le Dublin d'hier et d'aujourd'hui, où jeunes et chômage grandissent ensemble à l'ombre des usines Guinness.
On retrouve ici un peu du déterminisme social et familial qui nous avait marqué en Suède il y a quelques jours avec le Syndrome du pire.
Le flic prodigue de retour dans ses quartiers va donc mener l'enquête pour découvrir ce qui était arrivé à son amour d'enfance : dans une construction en spirale, les souvenirs vont remonter à la surface un à un, les secrets enfouis vont être révélés chacun leur tour, et comme lorsqu'on pèle un oignon, les différentes pelures de vérités vont apparaître peu à peu.
Car dans ces lieux infidèles le passé pèse très lourd et Francis lui-même semble cacher quelques parts d'ombre.
[...] – Il y a eu quelque chose entre eux, dis-je. Silence embarrassé. Même si l’obscurité m’empêchait de le vérifier, j’étais prêt à parier que Nora avait rougi.
– Je crois, oui. Personne ne m’en a rien dit, mais j’en suis presque certaine.
– Quand?
– Oh, il y a des années, bien avant leur mariage. Ce n’était pas une liaison. Juste un amour de gosses… Ce qui, j’étais bien placé pour le savoir, peut vous marquer à vie.
– Et ensuite? Que s’est-il passé? Je m’attendais à ce qu’elle me raconte des scènes d’une violence inouïe, un étranglement, une tentative de meurtre. Elle soupira.
– Je ne sais pas, Francis. Je te l’ai dit : personne ne m’en a jamais parlé. Je l’ai deviné à partir de sous-entendus, de vagues allusions. C’est tout. Je me baissai, écrasai ma cigarette sur le gravier, la remit dans le paquet.
– Il ne manquait plus que ça, grommelai-je.
[...] Je ne me suis jamais douté de rien.
Au-delà de ce contexte social et familial, rien de bien original : la prose de Tana French se lit facilement et visiblement elle a le sens du dialogue bien écrit,  les personnages manquent peut-être un peu d'épaisseur, l'auteure s'appesantit un peu longuement (le bouquin fait 500 pages tout de même) sur les souvenirs d'adolescence et l'on n'accroche que moyennement au personnage principal dont on sait à la fois tout et pas grand chose (peut-être la forme du récit à la première personne du 'je'). Reste un honnête bouquin qui a le mérite de nous faire découvrir un peu de l'histoire urbaine de Dublin.


Pour celles et ceux qui aiment les pintes de bière.
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BD : Little Tulip

Le tatoueur du goulag.

Très bel album que ce Little Tulip, avec de superbes dessins de François Boucq sur un scénario de l'américain Jerome Charyn.
Le script fait s'entrecroiser deux périodes : 1947, le jeune Paul se voit brutalement déporté avec ses parents au goulag de la Kolyma et se retrouve bien vite orphelin dans les pattes des malfrats qui font régner leur terreur sur le camp. Son don pour le dessin (hérité de son américain et couillon de père, venu dessiner des décors pour Eisenstein avant de se faire dénoncer pour le goulag), son don pour le dessin va assurer sa promotion au rang de tatoueur des gangs de la Kolyma.
1970, Paul a bien vieilli mais continue de dessiner et de tatouer à New-York (la ville fétiche de Charyn), tirant des portraits-robots pour la police à la recherche d'un serial-killer déguisé en père noël.
Bien entendu les deux périodes, les deux intrigues vont s'entrecroiser et plutôt deux fois qu'une. Le scénario est plutôt bien monté qui enchaîne les événements d'une époque après l'autre comme s'ils se répétaient à 25 ans de distance.
Mais il n'y a pas que les péripéties qui s'imbriquent, c'est aussi le cas des dessins puisque les tatouages dessinés sur les corps forment presque une BD dans la BD et là encore, les effets de cadrage et de mise en scène sont plutôt bien vus.
Bref, voilà un album sacrément bien foutu, tout en écho et répons, une histoire de deux enfances sans innocence, une histoire dense et violente qui se lit trop rapidement mais que l'on va feuilleter plusieurs fois avant de refermer.

Pour celles et ceux qui aiment les tatouages.
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dimanche 28 juin 2015

Bouquin : Adieu


Bonjour l'expert ...

Voilà de longues années que la Société de Pêche Policière BMR&MAM écume les mers du globe à la recherche des meilleurs spécimens. Après les eaux froides du nord [1], les plages d'Asie [2], les fleuves d'Afrique [3] ou les rivages d'Amérique du sud [4], il était grand temps de diversifier les approvisionnements et de revenir draguer les côtes françaises. Histoire de varier le contenu de notre assiette et de ne pas laisser Dame Vargas s'adjuger toutes les enchères à la criée.
Notre saison de pêche domestique n'est pas encore très avancée mais visiblement nos eaux territoriales ne sont pas aussi poissonneuses qu'espéré. Dans les gros calibres, une seule touche à ce jour avec une autre dame, Dominique Manotti.
Pour le reste, nos filets n'ont ramené jusqu'ici que du menu fretin.
Et pour aujourd'hui ce ne sera même que de la petite friture, insipide et incolore, qu'on a bien failli remettre à l'eau.
Voilà, voilà, on brode, on brode, mais aussi, que dire sur cet Adieu de Jacques Expert si ce n'est qu'il porte bien son titre pour ce qui nous concerne ?
Une lecture catastrophique qui, c'est dire notre déception, n'arrive même pas au niveau des polars tgv façon Harlan Coben & co.
Tout commence avec le massacre d'une famille de banlieue chic. Mère et enfant zigouillés, le père disparu. Chacun sait, depuis les séries télé, qu'il faut d'abord soupçonner le père. Mais quelques semaines après, rebelote. Mère et enfant zigouillés, le père (un autre, hein !) disparu. Aucun lien entre les deux familles, on imagine difficilement les deux paternels en cheville.
Quoique. Un flic tenace et obstiné va mener son enquête, contre vents, marées et hiérarchie.
Il y laissera dix ans de sa vie et sa famille à lui. Dix ans d'enquête et d'obsession à courir après le premier père, le second, le ... (et oui y'a une suite !).
Evidemment au premier tiers du bouquin tout cela s'illumine comme une évidence, ça crève les yeux, c'est limpide. Et comme il reste encore 250 pages, on se dit que forcément y'aura le retournement de la pirouette du twist à la fin, alors, patience et conscience, on continue ...
... mais 250 pages c'est encore long ...
... et puis à la fin ... ben non !
Aucune subtilité dans ces états d'âmes complaisamment étalés et tartinés, la répétition ne suffit pas à distiller angoisse et inquiétude que le scénario aurait dû inspirer. On ne croit pas un seul instant à ce personnage et l'écriture bâclée exaspère.
Alors nous voici très en colère contre cette arnaque littéraire et policière et donc : Adieu l'Expert.


Pour celles et ceux qui aiment perdre leur temps.
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jeudi 25 juin 2015

Bouquin : Bien connu des services de police


La politique sécuritaire française.

Après l'excellente (mais tardive en ce qui nous concerne) découverte de Dominique Manotti avec L'évasion, il nous fallait faire plus ample connaissance avec les oeuvres de cette auteure bien de chez nous.
Son engagement socio-politique bien connu l'amène à explorer des thèmes qui, même si l'on partage son point de vue, ne nous branchent pas toujours, saoulés que nous sommes d'actualités quotidiennement ressassées en tous genres et en tous sens.
Que dire alors d'une histoire qui s'en va faire un tour du côté de nos banlieues Est : guerre des polices, insécurité, immigration, sdf, flics ripoux, ...
Un territoire romanesque où ciné et télé ont depuis longtemps étouffé tout espoir de renouveau créatif.
C'était sans compter sur le réel talent de cette auteure.
Bien connu des services de police est un titre bien vu pour polar parfaitement maîtrisé.
Bien sûr, on l'a dit, le décor est vu, revu et re-revu.
Mais la prose de Manotti est affutée et rigoureuse : rien n'est laissé aux hasards, rien n'est concédé aux effets de mode, rien n'est abandonné en cours de route ou exploré en vain.
Sur ces terrains que l'on dit vagues, la précision de Manotti décortique le fonctionnement même de notre société qui laisse aux flics le sale boulot que personne ne veut plus faire, ni même savoir, et encore moins voir. C'est sans appel et après quelques pages, le lecteur est prêt à jurer que oui, j'ai déjà traversé ces rues sombres entre entrepôts et squats, que Panteuil existe bien, oui c'est juste entre Pantin et Montreuil, je connais bien.
Bien sûr quelques flics ripoux ne sont pas épargnés : mais derrière les apparences faciles, on sent bien que ce ne sont pas eux les fautifs, en tout cas pas les seuls, encore moins les pauvres bougres qu'ils rackettent, mais bien plutôt nous, concitoyens et lecteurs, qui voulont rester à l'abri des banlieues sans voir tout cela, en fermant bien les yeux sur les interpellations musclées et les évacuations forcées.
Nous préférons gérer le confinement de ces difficultés à un coût socialement acceptable :
[...] Il serait très exagéré de dire que l’ordre républicain règne dans les ghettos. Pour qu’un certain ordre y règne, il faudra que se développent des réseaux d’autorité ethniques et religieux propres aux gens qui les peuplent. Ce sera long, mais nous y travaillons. En attendant, nous tentons d’assurer, à un coût socialement acceptable, le confinement des problèmes et la stabilité de l’ensemble de la société française.
Sous couvert d'enquête policière, l’imperturbable Manotti poursuit son travail d'investigation sociale et décortique un par un tous les mécanismes : pouvoirs, électorats, ambitions, banditismes, le petit et le grand, extrême-droite et insécurité, bavures inavouées et machinations inavouables, ...
[...] Le directeur de cabinet du ministre vient à sa rencontre, lui serre la main, la présente : — La commissaire Le Muir, sortie dans les premières de la promo 1996, et déjà une longue expérience des quartiers dits difficiles, trois ans à Mantes, à la tête du commissariat de Panteuil depuis deux ans et c’est ce dont elle vient nous parler, aujourd’hui.
[...] Trouve des témoins hors du milieu policier, bétonne ton dossier. Sourire. Tu sais faire. Et calme les ardeurs de ton beau commandant et de ses troupes. Il faut que nous gardions le contrôle, que nous restions maîtres du temps. Tout est une affaire de rythme. Mais dis-toi qu’une affaire de proxénétisme ne suffira pas à freiner Le Muir. Cherche, et trouve, plus consistant, plus lourd.
[...] Bon, il ne faut rien faire sortir pour l’instant. Il faut attendre que le lien politique entre Le Muir et le ministre apparaisse publiquement, de façon à l’atteindre, lui, quand nous l’attaquerons, elle. Cela ne devrait pas tarder. À ce moment-là, tu fais sauter tes flics macs, et nous alimentons en sous-main les bruits sur l’incendie en espérant que le tout fera boule de neige.
[...] Les bavures sont inévitables. J’en ai déjà géré, j’en gérerai encore. Je n’ai alors que deux soucis : amortir le choc vis-à-vis de la population du ghetto, ce n’est pas toujours fait de façon satisfaisante, il faut bien l’admettre. Et assurer la cohésion sans faille de la machine policière, quel qu’en soit le prix. Cela, nous savons mieux faire.
Alors on est à deux doigts du coup de cœur parce que l'on a beaucoup aimé la maitrise de cette histoire de lutte entre gens de pouvoir ambitieux, beaucoup aimé la maîtrise d'une plume froide et implacable qui entend ne laisser aucune zone d'ombre où pourrait se réfugier le lecteur.
Heureusement tout livre possède sa page 'fin' et pour retrouver son confort moral, le lecteur pourra refermer ce bouquin dérangeant, se rappeler que oui, le ministre de l'intérieur a été élu président, que oui, un autre se prépare à l'être, bref que l'éclairage violent de Dominique Manotti sur notre société gangrenée s'est éteint et que l'on peut à nouveau regarder le JT en fermant les yeux.


Pour celles et ceux qui aiment les flics de banlieue.
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lundi 22 juin 2015

Bouquin : L'invité du soir


La vieille dame sur la dune
qui avait un tigre dans son salon.

Il ne fallait surtout pas refuser l'invitation de la jeune australienne Fiona McFarlane pour son premier roman : L'invité d'un soir.
Cela commence comme une douce histoire de vieille dame, toutes deux (l'histoire et la vieille dame) pleines de charme, de dignité.
Ses enfants sont partis par delà les mers, son mari est parti au-delà, et Ruth coule une fin de vie paisible, seule dans sa maison sur les dunes, au bord d'une plage d'Australie.
[...] Elle n’était pas vieille… enfin, pas tant que ça, elle n’avait que soixante-quinze ans.
[...] Elle connaissait les limites de son indépendance ; elle savait aussi qu’elle n’était ni en détresse ni particulièrement courageuse, juste entre les deux ; mais elle était encore capable de se débrouiller toute seule.
[...] Depuis quelque temps, elle espérait que sa fin serait aussi extraordinaire que son commencement. Elle savait aussi que c’était peu probable. Elle était veuve et vivait seule.
Et puis un soir, ou plutôt une nuit (Night guest en VO), Ruth entend le feulement d'un tigre dans son salon.
Le lendemain, une grosse dame, Frida, semble débarquer de la plage, tirant sa valise sur le sable et se présente comme aide-ménagère, auxiliaire de vie dit-on désormais.
[...] Ruth s’est tournée vers Frida. « Veuillez m’excuser, mais qu’êtes-vous au juste ? Une infirmière ?
– Une infirmière ? a répété Jeffrey.
– Une aide-ménagère du gouvernement », a indiqué Frida. Ruth préférait cela.

Une relation à la fois douce et étrange va se tisser entre la robuste Frida et la distinguée vieille dame.
[...] – Vous donniez des cours de langue ?
– Pas tout à fait. Il s’agit de l’art de bien s’exprimer. De manière claire et précise, en articulant. La prononciation, la production vocale…
– Vous voulez dire que vous appreniez aux gens à parler comme les riches ? »
Difficile de dire si Frida était dégoûtée, incrédule, ou les deux à la fois. « À parler correctement. Ce n’est pas la même chose.
– Et les gens vous payaient pour ça ?
– En général je donnais des leçons à des enfants dont les parents me payaient. » Frida a secoué la tête comme si elle venait d’entendre une histoire ridicule mais divertissante.
« C’est pour ça qu’on dirait une Anglaise quand vous parlez ?
– Je n’ai pas une prononciation anglaise », a contredit Ruth, qui avait l’habitude d’entendre pareille accusation. Naguère ç’eût été un compliment.

Bien vite, Frida devient indispensable et sa présence se fait tantôt rassurante, tantôt envahissante. Qui est-elle vraiment, d'où vient-elle réellement, que veut-elle finalement ?
Et Ruth, est-ce qu'elle perd un peu la tête, à son âge ce serait bien normal, est-ce que ce sont plutôt les cachets ?
Tout cela se met patiemment en place, on l'a dit la première moitié du bouquin est toute de douceur et de charme. Fiona McFarlane sème sur le sable des indices qui crèvent les yeux, les nôtres mais pas ceux de Ruth, ça se voit gros comme une maison sur la dune, mais on ne veut rien voir.
Non, on voudrait comme Ruth couler des journées paisibles en compagnie de Frida en regardant les surfers sur la plage ou les baleines en mer. Non, on ne veut rien voir et on voudrait presque ne pas avancer dans ce fichu bouquin, ou relire sans cesse le début et seulement rêver du tigre de temps à autre.
[...] « Que diriez-vous si je vous racontais qu’un tigre s’est promené ici, la nuit dernière ?
– Ici ? Vous voulez dire dehors ou à l’intérieur ?
– À l’intérieur.
– Quel genre de tigre ? Un adulte ? Un jeune ?
– Oui.
– Adulte ou jeune ? a répété Frida qui demeurait sensée.
– Un jeune adulte.
– Un tigre de Tasmanie, ou du genre ordinaire ?
– Ordinaire.
– Et qu’est-ce qui vous fait croire qu’on a un tigre dans le secteur ?
– Je pense l’avoir entendu.
– Mais vous l’avez pas vu ?
Mais la jeune auteure ne nous laissera pas nous en tirer à bon compte.
Dès le début on a senti que ça dérapait et que cette Frida n'était pas arrivée tout simplement par la plage, mais on ne voulait pas voir l'évidence, on ne voulait pas voir que tout cela glissait dangereusement dans le sable des dunes. Parti sur une douce histoire de vieille dame qui serait une cousine australienne d'Emily, on sent finalement le vent d'hiver de Laura Kasischke souffler sur la plage.
Un drôle de roman, fort bien écrit, empreint de douceur mais suintant l'angoisse, un cocktail plutôt original.
Comme ce n'est que le premier roman de la jeune australienne, on se dit que voilà une auteure à suivre, même si elle a la tête en bas.


Pour celles et ceux qui aiment les vieilles dames.
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dimanche 21 juin 2015

Cinoche : Jurassic World

Les dents de la terre.


Et oui, on est bien allés le voir ...
Vingt ans après le Jurassic Park de Spielberg et la saga avec laquelle nos enfants ont grandi (un peu l'équivalent de Star Wars pour nous), vingt ans après c'est Colin Trevorrow qui s'y colle pour ce Jurassic World.
Et ce re-re-remake plutôt réussi parvient à faire oublier les deux épisodes intermédiaires (1997 et 2001) avec un humour très second degré puisque le scénario de ce Jurassic World fait comme s'il ne s'était rien passé depuis 1993 !
Après la catastrophe survenue donc il y a vingt ans sur Isla Nublar, l'île est désormais devenue un parc à thème, façon Disney, financé par des capitaux indiens ! Et chacun sait qu'un parc à thème doit, chaque année, promouvoir de nouvelles attractions pour attirer les foules. Ici, pas de manèges mais ... des dents ! Toujours et toujours, de plus en plus de dents ! Les gamins d'aujourd'hui les additionnent comme d'autres comptaient jadis celles des requins ...
Les nouvelles 'attractions' de Jurassic World sortent directement des éprouvettes des labos d'InGen à grand renfort de mutations (un peu de grenouille par ci, un peu de calamar par là, merde on a peut-être trop mis de lézard là non ?) sponsorisées par de grandes marques (ah, le Pepsisaurus ...).
Depuis 1993, l'humanité (ça c'est nous) elle aussi, a connu de nombreuses avancées : les femelles arrivent désormais à courir en talons plus vite que les T-Rex et les mâles ont appris à chasser en moto avec une meute de raptors.
Pas sûr toutefois que ces progrès, certes notables, suffiront à éviter une nouvelle catastrophe sur Isla Nublar et on peut parier sans spoiler que bientôt la jungle va envahir de nouvelles ruines venues s'ajouter à celles de 1993.
Bref, un film qui tient exactement ses promesses, ni plus ni moins, avec suffisamment d'humour et de second degré pour assumer pleinement sa position de remake, y compris la formation intensive de toute une nouvelle génération de dino-addicts.
Et qui se permet même d'ouvrir de futures perspectives puisque les embryons de bestioles concoctés par les affreux d'InGen vont finir ...  chut !

Pour celles et ceux qui aiment les quenottes.
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jeudi 18 juin 2015

Bouquin : Nuits tranquilles à Belém

Le voyageur qui avait su dire 'oui'.

Voilà deux fois [1] [2] que Edyr Augusto nous emporte à Belém avec des polars d'une rare violence, d'une rare dureté.
Alors on ne pouvait naturellement pas laisser passer un titre pareil : Nuits tranquilles à Belém !
Certes on pouvait craindre un instant qu'il s'agisse là d'un second degré : cela pouvait ressembler à l'annonce d'un autre polar pas tranquille du tout.
Mais non, renseignements pris, Gilles Lapouge est un gentil.
Un inoffensif habitué du cercle des écrivains voyageurs de Saint-Malo, un journaliste, un géographe. Ouf, on pouvait repartir tranquille pour Belém.
[...] Peut-être pas un étonnant voyageur mais un « voyageur étonné », car j’arrivais toujours dans des endroits inattendus qui n’étaient pas dans les mappemondes et peut-être même pas dans une géographie. J’avais trouvé ça, le « voyageur étonné », par hasard, au bout d’une phrase, mais c’est une formule que j’avais tout de suite adoptée, car elle était pratique et elle m’avait tiré quelques épines du pied.
Nous voilà donc « lecteur étonné », parti avec le professeur Lapouge sur les traces de Blaise de Pagan, ingénieur militaire de Louis XIII ... qui n'aura sans doute jamais mis les pieds en Amazonie !
Mystification attribuée au seigneur Pagan (comte de Merveilles ! ça ne s'invente pas) mais plus certainement mise en scène par le sieur Lapouge lui-même.
Son personnage débarque donc à Belém à la recherche des traces historiques du faux géographe.
À peine arrivé, il se fait alpaguer par un gamin qui le prend pour son père (1) enfin de retour après une longue absence : le bonhomme, de mauvaise vie, semblait être parti pour soit-disant faire fortune dans la ruée vers l'or guyanaise.
[...] J’avais dit « oui », et ensuite ma vie a beaucoup changé. À ce propos, je voudrais faire une remarque : les mots, il arrive qu’ils s’embrouillent dans la langue ou dans les dents et c’est le diable pour les remettre à l’endroit. Maintenant, j’étais à Belém do Pará, en Amazonie.
Et le héros de Lapouge ... se glisse tout simplement dans ce costume qui ne lui va pas tout à fait.
Il 'retrouve', ou plutôt s'efforce de retrouver, enfant, femmes, amis ... et anciennes maîtresses !
Drôle de livre, drôle d'histoire ...
Un bouquin sur les souvenirs, ceux que l'on croit avoir, ceux que l'on invente, ceux que l'on cherche, ceux que l'on nous attribue, ceux dont on cherche à se convaincre, ...
Et un bouquin sur le voyage bien sûr.
Gilles Lapouge, soit-disant cartésien, c’est-à-dire encore pire que rationnel, cache bien son jeu.
[...] Le romantisme, moi… Les contes de fées, ce sont des broderies pour distraire des vieilles filles monotones. Une princesse qui dort pendant cent ans et un chat avec des bottes, je vous demande un peu ! Moi, je n’ai jamais vu des choses pareilles ! Ce sont des bêtises.
Et sous couvert de ce faux rationalisme, il nous embarque pour un conte de fées encore plus abracadabrant que celui du chat botté de sept lieues.
Avec un bel humour, sans prétention, même si son livre est bourré de références, Lapouge se révèle être le roi de la digression savamment maîtrisée et de l'irrationnel bien construit.
[...] Les maçons brésiliens sont des bâtisseurs de ruines. Ils sont comme l’Unesco, avec son patrimoine de l’Humanité, mais en plus perfectionnés. Ils sautent une étape. Ils vous livrent des « patrimoines », des bâtiments flambant vieux. Et tout de suite, ça commence à s’effriter.
Drôle d'aventure que celle de ce type qui se laisse glisser, comme par inadvertance, dans la peau d'un autre. Pour lui, le voyage n'est pas seulement le fait de changer de géographie mais va jusqu'à changer de personnalité (il y a là un message, dirait-on !). Et que rajouter quand on se dit que Blaise de Pagan, le prétexte initial à tout cela, n'a sans doute jamais quitter la France de Louis XIII !
[...] Ce passé qui n’était même pas le mien puisque je m’étais coulé dedans par effraction.
[...] Chaque matin, je gagnais en vérité, en crédibilité. Je devenais plausible et pour ainsi dire réel. J’avançais. Je finirais bien, dans un mois, dans un an, par me ressembler.
[...] C’est cela. J’étais un archiviste de moi-même. Grâce à ces archives, je connaissais de moi ce que je ne connaissais pas.
Mais la plume fine et intelligente de Gilles Lapouge fait que, peut-être sous couvert d'exotisme brésilien, tout cela fonctionne à 'merveille' comme aurait dit le Comte de Pagan.
Le « lecteur étonné » ne pose pas de question et se laisse porter dans ce dédale de souvenirs inventés, importés, attribués.
Le seul petit bémol, reproche insignifiant, concerne la propension de l'auteur à abuser de la formule qui se veut définitive pour bien ponctuer certains de ses paragraphes :
[...] J'étais vide comme un chiffre zéro, mais justement, le chiffre zéro, c'est son vide qui fait sa puissance et sa gloire.
[...] Il faut beaucoup de nuits pour voir la nuit.
[...] Au Brésil, la seule chose qui tombe jamais en panne, c’est les pannes.
[...] Le ciel était plein d’encre et je trouvais ma route. La ville était comme un œil fermé.
C'est dommage et tout à fait inutile : sa prose est bien assez fluide et évocatrice pour se suffire à elle-même sans avoir besoin de ces effets de style superflus.
Alors ? Le voyageur qui avait dit oui un peu vite, reviendra-t-il de son voyage et le lecteur de sa lecture ?
[...] Un voyageur, ça ne devrait jamais revenir mais qu’est-ce que tu veux, ce n’est pas ma faute si la terre est ronde. Je reconnais que ça marchait mieux avant, d’accord. Avant, quand la terre était plate, comment tu aurais pu revenir à ton départ ?
Un voyage original et savoureux, une lecture fraîche et intelligente.

(1) - il serait arrivé la même aventure initiale à l'auteur lors de l'un de ses voyages mais il n'a pas su dire oui !


Pour celles et ceux qui aiment les souvenirs de voyages.
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lundi 15 juin 2015

Bouquin : Le mur invisible


La dernière Ève.

Quelque part dans les montagnes d'Autriche, une femme se retrouve un soir toute seule dans le chalet d'un couple d'amis qui sont partis faire une course au village.
Le lendemain matin personne n'est rentré et un immense mur transparent isole la vallée du reste du monde ...
De l'autre côté du mur, tout semble pétrifié, mort.
On n'est vraiment pas fan des scénarios comme celui-ci où une sorte de mur de verre vient isoler complètement une partie du monde (ici une femme dans un chalet de montagne) qui devient alors le prétexte à quelques réflexions philosophiques tirées de cette 'expérience'.
Marlen Haushofer est née en 1920, son bouquin, Le mur invisible, est paru en 1963.
Bien sûr, ce mur pourrait être une allégorie de la chape de plomb qui recouvrit le monde durant une bonne partie de la vie de l'auteure mais le roman n'explore pas vraiment cette symbolique ou seulement de manière très discrète et universelle.
Alors si l'on ajoute que le bouquin est un monologue intérieur de plus de 300 pages et qu'il ne s'y passe quasiment rien, qu'est-ce qui fait donc qu'une fois passé de l'autre côté de ce mur invisible, on ne veut plus quitter cette femme isolée malgré elle ?
Qu'est-ce qui fait que l'on se passionne avec elle pour ses seuls compagnons : une vache, un chien, un chat ?
Qu'est-ce qui fait que l'on s'inquiète avec elle pour la future récolte de pommes de terre, pour la hauteur du tas de bois, pour la quantité de foin rentré avant l'hiver, ... ?
Peut-être le mystère d'une de ces rares lectures que l'on aborde sans aucun préjugé ? Peut-être cette écriture forte et moderne (on n'a découvert qu'après coup que tout cela datait du milieu du siècle dernier) ? Peut-être la puissance évocatrice de cette femme perdue en pleine nature (la forêt, les plantes, la montagne, les animaux, le vent, la neige et la pluie, ...) ? Peut-être aussi la concentration du bouquin sur son seul sujet : l'apprentissage terrible et dur de la solitude absolue ?
[...] Je n’ai jamais perdu certaines habitudes. Je fais ma toilette tous les jours, me brosse les dents, lave mon linge et nettoie la maison. Je ne sais pas pourquoi je le fais, j’obéis à une sorte d’exigence intérieure. Si j’agissais autrement, j’aurais sans doute peur de cesser peu à peu d’appartenir au genre humain et je craindrais de me mettre à ramper sur le sol, sale et puante, en poussant des cris incompréhensibles.
[...] Je possédais encore dix boîtes d’allumettes, environ quatre mille. D’après mes calculs, elles devraient suffire pour cinq ans. Je sais aujourd’hui que mon calcul a été à peu près juste. La réserve durera encore deux ans et demi si je fais très attention. [...] J’avais vécu jusque-là dans la plus parfaite inconscience, sans jamais réfléchir que chaque allumette brûlée pourrait me coûter un jour de ma vie.
Quoiqu'il en soit cela fonctionne et l'on dévore cette énième robinsonnade. Sauf que dans les montagnes d'Autriche, point de Vendredi. Les seuls compagnons de cette femme seront une vache, un chien, quelques chats ... Cela nous vaut quelques belles pages sur la solitude et même sur l'amour des animaux (on n'est pas fan non plus, mais curieusement, encore une fois, la force et la puissance de la prose de l'autrichienne arrivent à faire passer les trucs les plus improbables).
[...] J’avais toujours aimé les bêtes, mais à la manière superficielle des citadins. Et quand soudain je me mis à dépendre entièrement d’elles, tout devint différent.
[...] Je ne sais pas ce qu’il serait arrivé si la responsabilité de mes bêtes ne m’avait pas obligée à accomplir au moins les gestes indispensables.
Alors oui, on se passionne pour l'aventure étrange et désespérante de cette femme isolée malgré elle, et au fil des saisons et des travaux qui se répètent chaque année, l'on tourne avidement les pages de son journal ...
[...] Depuis quelques jours, il m’est apparu clairement que j’espère que quelqu’un lira ce récit. Je ne sais pas pourquoi je le souhaite, ça ne fera en effet aucune différence. Mais mon cœur bat plus vite quand je me représente que des yeux humains se poseront sur ces lignes et que des mains humaines tourneront ces pages. Il est plus probable que ce seront les souris qui dévoreront cette histoire.
[...] C’est un sentiment bizarre que celui d’écrire pour des souris. Parfois je dois faire semblant d’écrire pour des hommes, ça me devient alors plus facile.


Pour celles et ceux qui aiment les animaux familiers.
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vendredi 12 juin 2015

Bouquin : Nid de vipères

La putain du gouverneur.

On avait été violemment secoué par l'épisode précédent du brésilien Edyr Augusto, qui nous avait emmené à Belém dans ce mystérieux état du nord du Brésil qu'est le Pará, à l'embouchure de l'Amazone.
Avec la hâte de voyager de nouveau avec cet auteur au style original, et dans le même temps, l'appréhension de retrouver les ambiances dures et violentes qu'il décrit sans concessions.
Voici donc Nid de vipères.
Pour une fois on ne regrettera pas d'avoir épinglé le coup de cœur sur Belém, notre première lecture.
Bien sûr on retrouve ici le mystère exotique de cette région méconnue, bien sûr on est de nouveau secoué par la violence décrite, la dureté du regard de l'auteur et le cynisme avec lequel il décrit son pays : il n'est certainement pas sponsorisé par l'office du tourisme de Belém.
Mais ce petit bouquin (160 pages seulement) n'a pas la puissance du précédent.
Reste que Edyr Augusto manie la plume sans défaut et que cette histoire menée tambour battant se lit à vive allure, pressé que l'on est de sortir (si possible indemne) de ce nid de vipères.
Ça commence par un massacre (un soir de feu d'artifice !), ça se finira de même quelques jours plus tard et l'on devra remonter pas mal d'années en arrière pour une autre scène peut-être encore plus violente même si c'est dans un autre registre. On peut pas se plaindre, Augusto nous en donne bien plus que pour notre argent (quelques euros en ebook).
[...] Quand ils reprendront leur voiture, emmène-les faire un tour et fais-les disparaître. Disparaître. Je veux qu’il ne reste plus rien. Plus rien de la voiture, plus rien d’eux, entendu ? Prends avec toi des gens discrets, des gens de confiance. Tu m’as bien compris ? Appelle-moi quand ce sera fait.
Une histoire de vengeance pour ce qui s'est passé il y a longtemps : un frère et surtout une soeur vont retrouver les traces de celui qui a brisé leur famille et tout cela va, bien évidemment, très mal finir pour les uns comme pour les autres.
[...] Une vengeance. Une sacrée vengeance. Et maintenant ? Il y avait largement de quoi bosser. Ce serait sans doute le plus gros sujet de toute sa carrière. Il se demanda si ce n’était pas également la dernière limite à ne pas franchir, s’il ne risquait pas de se mettre sérieusement en danger. À nouveau, il lut et consulta tout. Il réfléchit à la marche à suivre. Un vrai nid de vipères.
Pour venger les siens, la frangine a trouvé le point faible du malfrat : sans surprise, le sexe et elle n'hésitera pas à faire la pute (désolé, mais chez Augusto on ne s'embarrasse pas de périphrases et on appelle une chatte, une chatte) pour être 'conviée' aux partouzes (un thème déjà évoqué dans Belém) de celui qui devenu le tout puissant gouverneur de l'état du Pará.
[...] Oui, le gouverneur de l’État. C’est lui qui a commandité le meurtre de ma famille. Oui, le gouverneur. Je t’ai dit que c’était une vieille histoire.
Jusque là tout irait bien mais on n'a pas du tout accroché à l'histoire du frangin et de sa star de girl friend : ce volet là et les péripéties qui vont avec, ne nous ont guère semblé crédibles dans le contexte et viennent un peu gâcher ce qui aurait pu être une vengeance qui tourne mal et qui aurait été menée à cent à l'heure.
Il aurait fallu concentrer cette histoire pourtant déjà guère épaisse et l'on aurait préféré profiter du talent de portraitiste de l'auteur pour s'attarder sur les personnages de la frangine et du journaliste.
Mais surtout que cela ne vous empêche pas de découvrir cet auteur remarquable qui nous apporte un peu d'originalité dans le rayon polars. Peut-être d'ailleurs faudrait-il commencer par cet épisode-ci, plus facile à lire, plus accessible, et enchaîner sur Belém ensuite.


Pour celles et ceux qui aiment les polars qui décoiffent.
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samedi 6 juin 2015

Bouquin : L'assassin est à la plage


la Cadémicienne et le Gigolo
ou le syndrome de la page 1

Il aura fallu pas mal de recommandations de ci de là pour nous inciter à passer outre cette couverture affublée d’un titre à la noix, L’assassin est à la plage, et d’une signature tout à fait inconnue de nos services, celle d’Arlette Aguillon.
Peux pas dire que ça sente l’opération marketing !
Mais les premières pages (miracle du ebooking) nous auront convaincus que ce choix improbable n’était finalement pas mauvais et pouvait même être LE bouquin idéal pour les plages cet été et pas seulement à cause du titre et pas seulement parce que ça se passe dans le Var.
Non, plutôt parce que c’est frais, bourré d’humour souvent finaud, parce que c’est sans prétention (ça c’est appréciable) ni prise de tête.
En prime, c’est plutôt bien écrit et derrière l’humour potache qui sait rester de bon ton, se cache à peine une plume fort bien maîtrisée et joliment travaillée.
[...] J’étais petit. Je devais avoir quatre ou cinq ans. On visitait l’abbaye de Fontevraud. Papa et maman me tenaient chacun par une main. Une famille heureuse. La veille, maman avait donné un concert dans un château du voisinage. Faut dire que maman joue du clavecin. Elle n’est pas très connue, elle n’est même pas connue du tout ; aussi, hors saison, pour mettre un peu de beurre dans les coquillettes (on n’aime pas les épinards, à la maison), elle donne des leçons de piano. Entre nous, si tu veux gagner de la thune, mieux vaut te lancer dans l’électro. Le clavecin, Mozart trouvait déjà ça ringard.
Dame Aguillon, plutôt habituée des romans historiques et de terroir, fait preuve ici d’un humour savoureux mais sa prose hilarante sait rester élégante.
D’ailleurs il est pas mal question d’écriture dans ce bouquin : un journaliste, une académicienne, un mystérieux manuscrit, … et même le roman lui-même ponctué de pages 2 hilarantes et successives car il est beaucoup plus difficile d’écrire la page 1 qui va bien, tout le monde sait cela.
On se bidonne tout du long de ce roman farceur qui n’a de polar que l’étiquette car il s’agit surtout de passer un très bon moment, plein de bonne humeur et de francs sourires, en compagnie de Dame Aguillon et de toute une galerie de personnages.
À commencer par l’académicienne Madeleine et le jeune gigolo Maxime.
Citons une interview d’Arlette Aguillon :
Madeleine est une synthèse d’Edmonde Charles-Roux, Liliane Bettencourt et Jane Fonda.
Maxime doit beaucoup, et jusqu’à son prénom, à un adorable petit élève que j’ai eu il y a une vingtaine d’années.
Et puis il y a Jasmine, la jeune ado passionnée de photo.
[...] Jasmine. L’ado dans toute son insolente verdeur : des jambes, des cheveux et un œil. Un seul. Noirs les cheveux, avec une mèche violette. Noir l’œil. Et barbouillé de noir gothique tout autour. Des jambes jusqu’aux oreilles. Elle a quatorze ans à tout casser.
L’auteure derechef :
Jasmine a le langage châtié d’une jeune voisine, le délicieux physique de l’une de mes petites filles et le caractère intrépide de l’autre (jusqu’à sa passion pour la photographie).
Alors un polar quand même ?
[...] — Si je comprends bien, c’est un roman policier ?
— Pas seulement, monsieur… pas seulement… Et elle repart de plus belle : de l’action, du suspense, mais aussi de l’amour et même du sexe.
Oui un polar, s’il l’on insiste un peu pour s’intéresser à la mince intrigue qui sert de prétexte à toutes sortes de rencontres puisqu’un serial-killer sème des cadavres à tous les ronds-points du village, au grand dam de la maréchaussée …
[...] — Chef ! Chef ! Le docteur dit que le pendu… c’est une femme !
— M’étonne pas, y a qu’une gonzesse pour foutre un bordel pareil !
[...] Résumons. Nous avons en effet plusieurs éléments récurrents : rond-point, suicide, corde, étiquettes, survêtements, objets personnels, crânes chauves ou rasés. Il faut trouver un mobile. Ou un rituel. Pourquoi éliminer une série de suicidaires en les étouffant avec un sac ? Pourquoi les tondre, leur enfiler un hideux survêtement, les numéroter, leur passer une corde au cou et aller les planquer dans des ronds-points ? Il est gravement dérangé, le bonhomme.
[...] Aussitôt, je redeviens journaliste : — C’est une femme ?
— Non. Un bonhomme. Un prof du collège.
Un mec ? Fait vraiment n’importe quoi ce serial killer !
À notre tour donc, on ne saurait trop vous recommander de franchir le pas de cette couverture qui cache bien son jeu, pour une savoureuse et amusante balade dans le Midi en compagnie de Dame Aguillon et de tous ses personnages.
[...] Quand tu vois les mannequins d’aujourd’hui, 1,80 mètre, quarante kilos, qui font la gueule avec leurs yeux cernés, leur coiffure en pétard, leurs genoux cagneux et leurs pieds en dedans montés sur des échasses, tu te dis qu’à cette époque les couturiers ne cherchaient pas à dégoûter les hétéros des femmes. J’aime bien les femmes en robe. C’est frais… aérien… mystérieux… Mais c’est rare.

Pour celles et ceux qui aiment les vacances dans le Midi.
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mercredi 3 juin 2015

Bouquin : L'évasion


Le voyou qui voulait être écrivain.

Il n’est jamais trop tard et voilà donc que l’on se prend à vouloir rattraper le temps perdu avec quelques auteurs français de polars bien de chez nous, histoire de changer un peu des figures imposées par la déferlante nordique ou même de nos voyages plus ou moins exotiques …
Parfois cela donne quelques nuits sans lendemains avec le décevant DOA, mais il se pourrait bien que l’on assiste ici à la naissance d’une relation durable avec sa collègue et complice : Dominique Manotti.
Une auteure réputée pour ses engagements sociopolitiques (il faut dire que c’est un peu la marque de l’école française en matière de policiers).
Avec L’évasion, Dominique Manotti nous replonge à la fin des années 80, à la fin de l’épopée des Brigades Rouges italiennes, lorsque repentis et dissociés avaient délogé les attentats de la Une des journaux.
Carlo, un ex-brigadiste des années de plomb s’évade de prison (trop facilement ?) et embarque dans sa fuite (par erreur ?) un simple et vulgaire droit commun, Filippo, un petit voyou des abords de la gare de Termini.
On vous laisse découvrir les détails du hold-up manqué qui mènera Carlo sur la touche tandis que Filippo, l’évadé malgré lui, se retrouvera à Paris au cœur du milieu intellectuel des réfugiés italiens.
Le voyou apprivoisé au parfum sulfureux se met à fréquenter le beau monde et les jolies femmes d’une intelligentsia qu’il n’imaginait même pas.
[…] Les avocats des réfugiés italiens ? Rencontrés une fois. Un souvenir cuisant. Des grands seigneurs condescendants. “Prévenez-nous, si vous avez des problèmes. Nous assurons la défense des réfugiés politiques, pas des droits communs comme vous.”
Carlo n’étant plus à ses côtés pour profiter de sa gloire d’ex-brigadiste, le petit voyou se dit qu’il ne tient qu’à lui d’enjoliver, un peu au début puis beaucoup ensuite, d’enjoliver l’histoire de sa cavale et son passé.
[…] Décidément, il est charmant ce jeune type qu’elle prenait pour un illettré quasi aphasique. Auteur d’un roman plutôt flamboyant, ou petit escroc paumé qui monte un coup, à vérifier. Mais beau gosse de toute façon, et attendrissant.
Consumé d’envie et de jalousie envers les arrogants réfugiés italiens qu’il fréquente désormais, il se met, au propre comme au figuré, à (ré-)écrire son histoire et un engrenage étonnant se met alors en branle.
[…] Une sacrée revanche. Devenir un écrivain.
[…] Mais tout au fond de lui, sans jamais en parler à personne, il sait que c’est un rôle de composition, un rôle usurpé.
On savoure avec plaisir la reconstitution de cette époque, l’évocation des années de plomb (on se souvient encore des carabiniers romains fouillant notre voiture …).
On découvre avec étonnement la construction soignée d’une intrigue qui entremêle un thriller politique avec une surprenante histoire de création littéraire : le process de l’écriture et la recette de fabrication d’un succès de librairie sont au cœur de ce bouquin.
[…] Demain, il achètera une belle couverture cartonnée, écrira dessus L’ÉVASION, récit de Filippo Zuliani, glissera les feuillets dedans et déposera le tout dans la boîte aux lettres de Cristina Pirozzi, sans un mot d’explication.
[…] Il n’a jamais accompagné Carlo dans sa cavale, et sa source unique pour construire son récit du hold-up est un article de journal. Ce qui ne pose aucun problème, tous les romanciers travaillent de cette façon. Mais lui s’applique à entretenir l’ambiguïté, bien aidé par son éditeur, d’ailleurs. En jouant là-dessus, il se met lui-même en danger.
[…] Votre manuscrit. Nous sommes bien d’accord, il s’agit d’un roman. Soyons clairs : je ne veux rien savoir de plus. Je veux pouvoir continuer à penser et à dire que c’est un roman en toute sérénité. Sommes-nous bien d’accord ? — Oui. C’est un roman. — Très bien. Ce que nous aimons, dans ce roman, c’est l’apparente authenticité du récit, le poids du vécu à toutes les pages, et je suis convaincu que la critique nous suivra là-dessus.
Pour tout dire on oublie souvent qu’il s’agit d’un roman tant on se croit dans une histoire vraie, un quasi reportage (il faut dire que l’auteure s’est visiblement inspirée, très librement, des aventures politico-littéraires de Cesare Battisti).

Pour celles et ceux qui aiment les voyous écrivains.
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lundi 1 juin 2015

Cinoche : La loi du marché


L’insupportable vigilance

Insupportable.
La loi du marché, le film de Stéphane Brizé encore tout auréolé de ses palmes cannoises, est insupportable. Et ce n’est pas une hyperbole que de le dire.
Parce que ce n’est pas du cinéma.
Le réalisateur manipule de façon diabolique le spectateur par le truchement du remarquable (et remarqué à Cannes !) Vincent Lindon.
Lindon ne ‘joue’ pas un rôle, pas même un personnage (qui n’a quasiment pas de nom), et la promo du film a lourdement insisté sur le fait qu’il était le seul acteur professionnel du casting : cette star du cinéma français plongé au centre de la misère ordinaire, c’est nous, c’est le spectateur lui-même.
La caméra joue de la profondeur de champ et Vincent Lindon de son air un peu ahuri. Souvent filmé de dos ou de trois-quarts comme sur l’affiche, Lindon c’est ‘moi’, c’est mon regard sur ce qu’il voit.
Et ça, ‘je’ trouve ça insupportable. Car ce qui m’est donné à voir, c’est la machine à broyer qu’est devenue ‘ma’ société dans sa course sans fin vers toujours plus de profit : mécanique infernale du pôle emploi, mécanique infernale des institutions financières, mécanique infernale du système éducatif(1), …
Dans l'Europe d'en haut, celle des nantis (qui ne sont même pas évoqués dans le film : les nantis sont dans la salle et l'acteur Lindon est leur représentant sur l'écran), celle qui va au ciné en fin de week-end et qui blogue après monoprix, on préfère ne pas savoir ce qui se passe dans les rouages inférieurs même si on se doutait bien que ça broyait salement, on sentait bien quand même des à-coups de temps en temps, on entendait les soubresauts du moteur, on imaginait bien des dommages collatéraux.
Pour autant, Stéphane Brizé (au contraire d’un Ken Loach par exemple) ne donne pas un seul instant dans le pamphlet politique, l’indignation sociale, la démonstration indignée : non, ‘je’ suis plongé dans tout cela sans aucune distance. Il n’y a là aucun cinéma : pas de scénario, pas de personnage, …
Ce n’est même pas un documentaire où le regard du reporter m’apporterait sa propre distance.
‘Je’ suis seul plongé là en 3D, par le truchement de mon avatar, Vincent Lindon. À la limite du supportable, vraiment.
Car ce n’est que stress et angoisse qui sourdent mécaniquement de ces images d’apparence banale et a priori sans intérêt filmique.
La machine à broyer est en marche, un à un les rouages sans pitié ni humanité vont s’enclencher, ‘je’ suis malencontreusement tombé dedans et ‘je’ vois bien que ‘je’ ne m’en sortirai pas. Pas plus que ces pauvres gens (on a toujours besoin de plus démunis que soi) auxquels ‘je’ vais bientôt m’attaquer depuis que ‘je’ suis vigile de supermarché(2).
Ah : vigile de supermarché
Vincent Lindon est ‘mon’ œil et ‘mon’ regard, il est allé remplir son office de veille au cœur même du temple de la consommation qu’est le centre commercial.
Aucune échappatoire à tout cela : Vincent Lindon prendra la fuite avec le générique (son ‘personnage’ n’aura sans doute pas cette chance, on ne sait pas) et ‘je’ quitterai la salle en même temps que lui.
Mais ‘je’ ne suis pas sorti indemne de cette extraordinaire (au sens premier) expérience de non-cinéma : ‘je’ vais donc fuir moi aussi, critiquer les récompenses imméritées, crier à l’exagération manichéenne, fustiger le propos obscur, vilipender l’ennui de ce non-film, … bref, tout pour échapper à La loi du marché.
Mais si l’incendie gagne les hauteurs du centre de Rome, ‘je’ ne pourrais pas dire que le vigile ne m’avait pas alerté. 
(1) - ah, pôle, agence, institution, système … super, j’ai désormais plein de mots pour éloigner cette mécanique
(2) - l’héroïne de Ken Loach finissait elle-aussi par s’en prendre à plus démunis qu’elle même

Pour celles et ceux qui aiment ouvrir un œil, même timidement.
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