dimanche 11 octobre 2015

Bouquin : Les marécages


Ne tirez pas sur l'Homme-Chèvre.


La rentrée littéraire de BMR & MAM en noir & blanc

Joe R. Lansdale fait sa rentrée littéraire sur les blogs [1] [2] [3] avec la traduction de l'un de ses bouquins récents (Edge of dark water - Les enfants de l'eau noire - 2012 en VO).
Mais on a décidé de remonter plus loin dans sa bibliographie pour découvrir cet auteur.
Les marécages (The bottoms) datent de 2000.
Dès les premières pages on est littéralement happé par l'écriture de Joe R. Lansdale : voilà un gars qui sait raconter des histoires. Avec un vrai talent de conteur, il lui suffit de quelques lignes pour nous plonger au cœur des années 30 lorsque les États-Unis se remettent avec peine de la Grande Dépression et des traumatismes laissés par la Grande Guerre en Europe. Et au cœur d'une partie méconnue du Texas : l'East Texas qui flirte avec la Louisiane toute proche.
[...] Même si les lieux avaient été déboisés pour devenir une bourgade habitable, ils étaient toujours détrempés et envahis de moustiques. Mon père disait que ces saletés étaient si grosses dans ce coin-là qu’elles pouvaient s’emparer d’un homme, le dévorer vivant et repartir avec ses chaussures.
[...] Deux filles qui semblaient être tombées d’un arbre à laideur, avoir cogné toutes les branches pendant leur chute et s’être ratatinées sur de la terre dure comme de la pierre.
Si l'on en croit les résumés de plusieurs de ses bouquins (en dehors de la série Hap Collins), Joe R. Lansdale aime bien mettre en scène des enfants ou des jeunes gens. Les marécages seront donc traversés avec le regard de Harry, jeune fils d'un fermier local.
Le père fait également office de coiffeur et de constable, la petite bourgade de Pearl Creek n'ayant pas encore les moyens de se payer un vrai shérif.
Mais dans les marécages de la rivière locale, ce ne sont pas des perles qu'Harry va découvrir mais plutôt le cadavre torturé d'une noire. Puis une autre encore bientôt.
[...] Je ne connais rien à ce genre de meurtres.
— Tu es sûr que c’en est un ?
— Eh bien, chérie, réfléchis à ça. J’ai du mal à imaginer qu’elle s’est attachée toute seule à un arbre avec du barbelé après s’être tailladée comme ça…
À cette époque, Martin Luther King était encore au biberon et le Klan régnait toujours en maître dans ces états du Sud. Serial-killer ou pas, il valait mieux naître blanc.
[...] Vous me dites qu’il faut attraper cet assassin parce qu’une Blanche risque d’y passer. Qu’est-ce que ça signifie ?
— Simplement que les nègres, c’est pas une grosse perte.
— Et si le meurtrier était un Blanc ?
— Ça ne serait toujours pas une grosse perte, cracha M. Nation. Mais on va découvrir que le coupable est un nègre. Croyez-moi.
Les années 30, les yeux d'un enfant qui portent un regard très adulte sur la vie locale et le racisme ? Tiens, serait-ce l'écho du chant de certains mockingbirds ? Oui ces Marécages auraient bien pu abriter des Oiseaux moqueurs, l'Alabama n'est pas si loin.
Mais ce ne sont pas des oiseaux que le jeune Harry va croiser dans les marais : c'est l'Homme-Chèvre, un homme des bois barbu, hirsute avec quelque chose qui ressemble aux cornes du démon sur la tête, un Ambulant.
À cette époque qui ne connaissait pas encore les serial-killer et les profileurs, les esprits vont vite s'échauffer.
[...] Cette femme que Tom et moi on a trouvée, vous pensez qu’elle a été assassinée par quelqu’un qui a vendu son âme au Diable ? Par un Ambulant ?
Qui se cache derrière cet Homme-Chèvre qui semble finalement animé de bonnes intentions, tel un esprit protecteur de la forêt comme l'était le basajaun croisé il y a quelques jours dans le pays basque de Dolores Redondo ? Et si ce n'est pas lui, qui donc s'est mis à tuer les femmes de Pearl Creek ?
Harry assiste son constable de père empêtré dans ses contradictions de blanc progressiste et va mener l'enquête, secondé par sa dynamique grand-mère, encore un autre personnage haut en couleurs !
[...] À l’époque déjà, les femmes conduisaient des voitures, mais ce n’était pas vraiment populaire auprès des hommes de l’East Texas, en particulier quand elles étaient âgées, et donc censées se montrer plus dignes. On considérait que conduire était une affaire masculine, comme fumer, jurer, chiquer et se battre. Mémée faisait un peu tout ça.
Il sera beaucoup question de sang dans cette histoire. Pas seulement de celui des cadavres, mais surtout de celui blanc, noir ou gris qui coule dans les veines des habitants de Pearl Creek.
Sans hésiter on peut décerner à Joe R. Lansdale une palme de conteur d'histoire : ces souvenirs des années 30 nous sont racontés par un Harry vieillissant en maison de retraite, bercé par la nostalgie de son enfance, une astuce qui permet de temps à autre à l'auteur de prendre quelques distances avec le regard du jeune Harry.
On regrette juste que ce bouquin n'apporte finalement rien de bien nouveau sous le soleil du Sud : une intrigue policière gentillette où l'on entrevoit assez tôt la plupart des clés, un racisme confédéré déjà mis en scène de nombreuses fois, le sifflement des oiseaux moqueurs en arrière plan, ...
Mais cette histoire déjà lue et relue est racontée avec maestria et le plaisir de lire est bien là : il faudra que l'on revienne écouter Joe R. Lansdale un autre soir au coin du feu.


Pour celles et ceux qui aiment les films en noir et blanc.
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