jeudi 25 juin 2015

Bouquin : Bien connu des services de police


La politique sécuritaire française.

Après l'excellente (mais tardive en ce qui nous concerne) découverte de Dominique Manotti avec L'évasion, il nous fallait faire plus ample connaissance avec les oeuvres de cette auteure bien de chez nous.
Son engagement socio-politique bien connu l'amène à explorer des thèmes qui, même si l'on partage son point de vue, ne nous branchent pas toujours, saoulés que nous sommes d'actualités quotidiennement ressassées en tous genres et en tous sens.
Que dire alors d'une histoire qui s'en va faire un tour du côté de nos banlieues Est : guerre des polices, insécurité, immigration, sdf, flics ripoux, ...
Un territoire romanesque où ciné et télé ont depuis longtemps étouffé tout espoir de renouveau créatif.
C'était sans compter sur le réel talent de cette auteure.
Bien connu des services de police est un titre bien vu pour polar parfaitement maîtrisé.
Bien sûr, on l'a dit, le décor est vu, revu et re-revu.
Mais la prose de Manotti est affutée et rigoureuse : rien n'est laissé aux hasards, rien n'est concédé aux effets de mode, rien n'est abandonné en cours de route ou exploré en vain.
Sur ces terrains que l'on dit vagues, la précision de Manotti décortique le fonctionnement même de notre société qui laisse aux flics le sale boulot que personne ne veut plus faire, ni même savoir, et encore moins voir. C'est sans appel et après quelques pages, le lecteur est prêt à jurer que oui, j'ai déjà traversé ces rues sombres entre entrepôts et squats, que Panteuil existe bien, oui c'est juste entre Pantin et Montreuil, je connais bien.
Bien sûr quelques flics ripoux ne sont pas épargnés : mais derrière les apparences faciles, on sent bien que ce ne sont pas eux les fautifs, en tout cas pas les seuls, encore moins les pauvres bougres qu'ils rackettent, mais bien plutôt nous, concitoyens et lecteurs, qui voulont rester à l'abri des banlieues sans voir tout cela, en fermant bien les yeux sur les interpellations musclées et les évacuations forcées.
Nous préférons gérer le confinement de ces difficultés à un coût socialement acceptable :
[...] Il serait très exagéré de dire que l’ordre républicain règne dans les ghettos. Pour qu’un certain ordre y règne, il faudra que se développent des réseaux d’autorité ethniques et religieux propres aux gens qui les peuplent. Ce sera long, mais nous y travaillons. En attendant, nous tentons d’assurer, à un coût socialement acceptable, le confinement des problèmes et la stabilité de l’ensemble de la société française.
Sous couvert d'enquête policière, l’imperturbable Manotti poursuit son travail d'investigation sociale et décortique un par un tous les mécanismes : pouvoirs, électorats, ambitions, banditismes, le petit et le grand, extrême-droite et insécurité, bavures inavouées et machinations inavouables, ...
[...] Le directeur de cabinet du ministre vient à sa rencontre, lui serre la main, la présente : — La commissaire Le Muir, sortie dans les premières de la promo 1996, et déjà une longue expérience des quartiers dits difficiles, trois ans à Mantes, à la tête du commissariat de Panteuil depuis deux ans et c’est ce dont elle vient nous parler, aujourd’hui.
[...] Trouve des témoins hors du milieu policier, bétonne ton dossier. Sourire. Tu sais faire. Et calme les ardeurs de ton beau commandant et de ses troupes. Il faut que nous gardions le contrôle, que nous restions maîtres du temps. Tout est une affaire de rythme. Mais dis-toi qu’une affaire de proxénétisme ne suffira pas à freiner Le Muir. Cherche, et trouve, plus consistant, plus lourd.
[...] Bon, il ne faut rien faire sortir pour l’instant. Il faut attendre que le lien politique entre Le Muir et le ministre apparaisse publiquement, de façon à l’atteindre, lui, quand nous l’attaquerons, elle. Cela ne devrait pas tarder. À ce moment-là, tu fais sauter tes flics macs, et nous alimentons en sous-main les bruits sur l’incendie en espérant que le tout fera boule de neige.
[...] Les bavures sont inévitables. J’en ai déjà géré, j’en gérerai encore. Je n’ai alors que deux soucis : amortir le choc vis-à-vis de la population du ghetto, ce n’est pas toujours fait de façon satisfaisante, il faut bien l’admettre. Et assurer la cohésion sans faille de la machine policière, quel qu’en soit le prix. Cela, nous savons mieux faire.
Alors on est à deux doigts du coup de cœur parce que l'on a beaucoup aimé la maitrise de cette histoire de lutte entre gens de pouvoir ambitieux, beaucoup aimé la maîtrise d'une plume froide et implacable qui entend ne laisser aucune zone d'ombre où pourrait se réfugier le lecteur.
Heureusement tout livre possède sa page 'fin' et pour retrouver son confort moral, le lecteur pourra refermer ce bouquin dérangeant, se rappeler que oui, le ministre de l'intérieur a été élu président, que oui, un autre se prépare à l'être, bref que l'éclairage violent de Dominique Manotti sur notre société gangrenée s'est éteint et que l'on peut à nouveau regarder le JT en fermant les yeux.


Pour celles et ceux qui aiment les flics de banlieue.
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