dimanche 10 mai 2015

Cinoche : Le labyrinthe du silence


Vérité et Réconciliation.

1958-1963 : l'Allemagne est en pleine phase de reconstruction et réconciliation. Aucun pays ne peut vivre en permanence déchiré de l'intérieur (songez à des Histoires qui sont plus récentes mais aussi qui nous sont plus étrangères, comme celles des Commissions Vérité et Réconciliation de l'Argentine, de l'Afrique du Sud ou du Cambodge) et doit apprendre à dépasser son passé traumatisant.
« Est-ce vraiment utile que tous les jeunes Allemands se demandent si leur père est un meurtrier ? »
Les allemands (toujours habiles dans la construction de termes philo-politiques) parlèrent à cette époque de Vergangenheitsbewältigung, un concept qui recouvre à la fois la ‘gestion’, le ‘traitement’ et la ‘maîtrise’ du passé. Tout un programme.
C'est ce volet que Giulio Ricciarelli (de nationalité allemande, comme son nom ne l'indique pas) explore et met en scène dans le Le labyrinthe du silence.
Quinze ans après le spectacle organisé par les Alliés à Nuremberg en 1946, la justice allemande se met en branle et entreprend le procès de quelques ‘exécutants’ du camp d'Auschwitz (1) : leur procès s'ouvrira en 1963 à Francfort.
Celui d'Eichmann a lieu à Tel Aviv en 1961 : c'était le sujet du film Hannah Arendt.
Celui-ci n'est pas un film de plus sur la Shoah, ni un film sur Auschwitz (évoqué de manière très elliptique) ni même un devoir de mémoire (même si la séance est un rappel salutaire pour les jeunes générations).
C’est un film sur la parole, sur la nécessité de la parole, sur la difficulté de faire accoucher la nécessaire parole.
C’est un jeune procureur (une synthèse cinématographique de l’équipe des ‘vrais’ procureurs qui ont préparé le procès), enthousiasmé par sa mission judiciaire (il lit Marc Aurèle) et aveuglé par sa foi en un juste châtiment, qui va mener l’instruction à charge contre une vingtaine d’allemands (parmi 8.000)  qui officièrent à Auschwitz.
Il est d’abord obsédé par Josef Mengele (le bon docteur d’Auschwitz) qui lui échappera bien sûr, on le sait et on se rappelle l’excellent film de l’argentine Lucia Puenzo.
Mais tout au long du film, la pensée de notre jeune procureur va évoluer sous la houlette discrète de son mentor, le ‘vrai’ procureur général Fritz Bauer(2). D’origine juive, Bauer fut déporté dans les années 30 et vécut ensuite en exil dans les pays nordiques avant de revenir aux côtés de Willy Brandt.
Il avait compris qu’il n’existait pas de juste châtiment pour les crimes commis à Auschwitz (c’est d’ailleurs en raison de ses origines qu’il confia l’enquête à de jeunes procureurs bien blonds) mais il fit en sorte que ses compatriotes regardent en face leur passé traumatisant, à une époque où chacun s’efforçait d’oublier le plus vite possible les souffrances subies, pour quelques rescapés, ou l’inscription au Parti NZ, pour la plupart des autres. À une époque où les allemands préféraient se perdre dans les plaisirs du jazz et des fanfreluches et où les américains, après une dénazification un peu rapide, étaient pressés d’en découdre avec le nouvel ennemi soviétique.

Extraits (intéressants) d'un dossier pédagogique sur le film :
[…] De 1949, date de la création de la République fédérale, jusqu’en 2009, plus de 106 500 personnes ont fait l’objet d’enquêtes judiciaires pour crimes commis sous le nazisme, et plus de 6 500 ont été condamnées. À l’issue du procès de Francfort, sur les 22 accusés, six seulement ont été condamnés à la prison à perpétuité, la peine de mort n’existant pas en Allemagne.
Trois accusés ont été acquittés. Des responsables « bureaucratiques » du génocide ont été légèrement condamnés, voire pas du tout. Il est intéressant de rappeler que les peines requises contre des dirigeants et des agents du régime est-allemand après la réunification allemande ont été particulièrement sévères. Même si les crimes n’étaient pas comparables à ceux perpétrés à Auschwitz, les magistrats ouest-allemands ont prétendu ne pas vouloir « reproduire les erreurs » des procès de criminels nazis. Les crimes de bureau commis par des cadres de la RDA ont, par exemple, été bien plus sévèrement sanctionnés.
[…] La société allemande a finalement connu trois ruptures :
celle des années 50, celle de mai 1968 où les étudiants mettent en cause leurs propres parents pour leur implication dans le régime nazi et enfin celle qui se produit au tournant des années 80-90, où l’on assiste à un véritable changement générationnel. La génération qui a vécu la guerre prend sa retraite et ceux qui accèdent aux fonctions, nés pendant ou après la guerre, sont prompts à mettre en cause les générations précédentes de manière très nette. On assiste même à une sorte d’acharnement tardif contre les criminels nazis puisqu’aujourd’hui encore, en février 2015, une poignée d’employés des camps d’Auschwitz et de Majdanek – des vieillards pour la plupart – font l’objet de poursuites judiciaires.
Le film, très concentré sur son propos (la dernière image est celle de l’ouverture de la salle du procès de Francfort), le film est évidemment passionnant et tous les personnages sont au seul service des propos tenus.
Les horreurs d’Auschwitz ne sont évoquées ici que de manière très elliptique (mais c’est d’autant plus redoutable !) sans aucun spectaculaire, parce que ce n’est pas un film sur ces horreurs elles-mêmes mais sur la difficulté et à la nécessité de les évoquer, de les mettre en paroles, de les transcrire en minutes de procès(3).
À ce titre, la scène où s’enchaînent les témoignages du chœur de quelques rescapés, tout en musique (en chant, plus exactement) est absolument superbe.
Un montage nerveux, parfois elliptique, évite que l’on s’ennuie devant un académisme de façade.
En dépit d’images léchées (belle reconstitution des années 50, presque théâtrale), une très forte tension et un presque suspense imprègnent tout cela.
(1) - le procès de Francfort n'était pas tout à fait le premier procès 'entre allemands' : en 1958, dix membres des Einsatzgruppen (les unités chargées, à l'est, de liquider juifs, tsiganes et communistes), furent jugés à Ulm
(2) - c’est l’acteur Gert Voss qui lui prête ses traits ressemblants : en quelques scènes et quelques mots il réussit à incarner l’âme de ce film
(3) - cf. le personnage de la greffière


Pour celles et ceux qui aiment l’Histoire.
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