mardi 10 février 2015

Cinoche : Imitation Game


De la douleur de naître différent.

Excellente surprise que cet Imitation Game de Morten Tyldum , un film dont on craignait qu'il ne soit qu'un produit hollywoodien uniquement formaté pour la course aux oscars.
Alors oui, Imitation Game est bien ce genre de film, aux accents mélodramatiques, aux acteurs bankables et à la musique grandiloquente.
Mais non, il n'est pas que ça : la violence et la force de son propos le différencie de la production habituelle.  Et qui plus est, ce message sera vu de milliers de spectateurs (salle comble).

Officiellement, le film raconte une partie de l'histoire d'Alan Turing (le père des ordinateurs, rien que ça), un mathématicien brillant qui décodera Enigma, la fameuse machine de cryptage des messages allemands pendant la seconde guerre mondiale. La réalité était plus complexe que ne le laisse croire le film qui prend pas mal de libertés avec l'Histoire pour nous livrer un roman.
Au passage, on découvre la guerre de 1940 du côté des anglais : plutôt rare et intéressant.
Mais le film ne s'attarde pas sur la description d'un épisode de plus de cette croisade contre l'hydre nazie. Non, sur l'affiche, la machine de Turing est en arrière-plan et c'est bien du personnage d'Alan Turing dont il est question. Un surdoué (c'est rien de le dire), un petit génie mathématique, un alien totalement inadapté à la vie sociale : arrogant, solitaire, introverti, obstiné, sûr de sa supériorité sur le commun des mortels, ...
Un 'monstre' asocial, une sorte de Rain Man des maths. Un être constamment sous pression, objet de violences parfois physique, toujours verbale ou sociale, pressé de faire comme les autres, d'imiter une personne 'normale' qui réponde aux exigences attendues.
Et homosexuel ...
Comme le vrai Alan Turing qui, après avoir sauvé le monde libre (ou tout au moins y avoir largement contribué), se verra condamné pour ses mauvaises mœurs, à la castration chimique.
Un sort terrible pour cet esprit brillant, ce qui nous vaut quelques images sobres mais poignantes.
Le film se referme sur cette déchéance d'Alan Turing, déchéance d'un être.
Le vrai, celui de l'Histoire, se suicidera bientôt (en 1954) dans des conditions un peu mystérieuses, à l'aide d'une pomme empoisonnée comme Blanche-Neige. Ce qui a d'ailleurs donné naissance à une légende urbaine concernant le logo de la firme Apple : une pomme croquée qui serait un hommage à Turing et des couleurs arc-en-ciel qui seraient celles de la communauté LGBT. L'histoire est jolie mais, las, la conception du logo de la firme à la pomme est malheureusement plus prosaïque [1].
Le film y fera quand même une allusion discrète (l'épisode des pommes).
Le vrai Alan Turing ne sera réhabilité (en réalité : seulement gracié par la queen) que tout récemment en 2013, à titre posthume (très posthume) donc. Rassurez-vous bonnes gens, l'Angleterre est une maison toujours bien tenue dont le libéralisme est surtout économique.
C'est Benedict Cumberbatch qui incarne cet Alan Turing à l'écran et qui donc démarre la course aux Oscars avec quelques longueurs d'avance. Son jeu est époustouflant, sans arrêt sur le fil, trouvant le juste équilibre entre le grain de folie, la douleur de vivre ses différences, l'arrogance d'un esprit supérieur, l'obsession maniaque, ... Le sur-jeu fait partie du personnage et passe très très bien.
À ses côtés, le joli minois de Keira Knightley, que l'on vilipende à chaque film [1] [2], mais qui là, tenez-vous bien, arrive presque à nous faire croire qu'elle est actrice et ce, dès sa première scène !
Bien sûr les méchantes langues (que nous sommes) pourraient magnifier le travail des réalisateurs qui savent mettre en scène jusqu'à des potiches comme Keira Knightley mais arrêtons là.
En fait on voudrait surtout être à sa place, aux côtés du tourmenté et passionnant Benedict Cumberbatch/Alan Turing.
Un film à voir non pas comme un nouvel épisode de l'histoire de la guerre, ni même comme un nouveau biopic à la mode mais bien comme un film sur la difficulté de naître différent, de n'être que différent. Le message est très fort et très clair, sans cryptage aucun, et la salle (comble, rappelons-le) le décode cinq sur cinq.

Pour celles et ceux qui aiment être un peu à part.
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