samedi 27 décembre 2014

Best-of 2014

Excellente année 2015 !

Allez, c'est parti pour le traditionnel exercice du best-of annuel qui est surtout là pour nous rappeler quelques bons souvenirs et l'occasion pour les retardataires de peut-être rattraper l'année qui a filé trop vite.
Malheureusement peu de difficultés pour le ‘choix’ des finalistes de cette année 2014 qui semble avoir été assez pauvre en gros coups de cœur.
Mais, à la relecture de ce podium, la sélection s’avère d’autant plus originale, étonnante, surprenante et finalement goûteuse.
Cliquez sur les images ou les liens pour accéder au texte complet des billets.


Du côté des romans, une année déclinée au féminin avec trois auteures femmes et trois histoires de femme(s).

Indubitablement Blandine LeCallet sera notre découverte de l’année. Repérée déjà à la toute fin 2013 avec de curieuses épitaphes [clic], La Ballade de Lila K fut un gros coup de cœur début 2014.
Il y aura même quelques mois plus tard, un autre coup de cœur avec Une pièce montée. Chapeau l’artiste.
Des trois, La Ballade de Lila K reste sans doute le plus original.
Un faux bouquin de SF où Blandine Le Callet nous raconte le cheminement de sa Lila, à la recherche de son passé et de sa mère : cette Lila est une sacrée trouvaille, un personnage au cœur du roman (qui fait le roman), un personnage émouvant et passionnant, très attachant de la première à la dernière page.
Ajoutons que l'écriture de cette auteure est toujours aussi claire et limpide : une prose fluide et élégante, qui va tranquillement à l'essentiel, sans les affèteries et les coquetteries dont sont parfois coutumiers nos auteurs français.
Et puis aussi, il y a ces propos étranges et inquiétants sur les livres désormais numérisés dans le monde de Lila où un ‘vrai’ livre papier représente un trésor interdit …

Décidément les petites françaises furent à l’honneur cette année et on n’hésite pas à faire monter sur le podium un premier roman, celui de Julia Kerninon : Buvard.
Cette vraie-fausse biographie qui se dévore comme un polar, nous plonge au cœur des mystères de l’écriture. L’héroine de l’histoire, Caroline N. Spacek aura eu une vie et un métier passionnant.
C’est aussi le métier de Julia Kerninon : espérons que sa vie sera plus calme !
Une belle histoire où Julia Kerninon nous parle, elle aussi, de littérature.
Une écriture superbe, tout simplement.


 

Quittons les plumes françaises mais restons chez les (jeunes) femmes avec Maine de l’américaine Julie Courtney Sullivan. C’est là son second roman seulement.
Quatre beaux portraits de femmes : la grand-mère, la mère, la fille, la pièce rapportée ...
L'écriture est agréable et fluide, au standard américain donc sans grande originalité mais parce que toute la place est laissée au sujet et à sa narration.
Il ne se passe pas grand chose dans ce roman : peu ou pas d'action, on passe d'un personnage à l'autre, on découvre peu à peu toute l'histoire de cette famille et de ces femmes et l'on devine qu'au fil des pages, ces trois ou quatre générations finiront par se retrouver sous le même toit. C'est captivant et lorsqu'aux trois-quarts du bouquin les quatre femmes se télescopent enfin, quel feu d'artifice (on approche d'ailleurs du 4 juillet) : on les connait bien désormais et leurs dialogues sont alors un vrai régal.
Ce qui rend ces femmes passionnantes et attachantes (alors qu'elles sont au demeurant exaspérantes et irritantes) ce sont bien leurs difficultés à endosser le rôle qui leur est donné : bonne épouse ou bonne mère, chaque génération a eu, a ou aura bien du mal à entrer dans le carcan, beaucoup de mal.
Le regard de la jeune J. Courtney Sullivan est étonnamment juste et perspicace.
Férocement désabusé aussi.

Si la règle (il en faut bien une) n’était pas de limiter le podium à trois places, on aurait bien aimé décerner un prix spécial du jury à la québécoise Catherine Leroux pour une mémorable Marche en forêt en compagnie de la grand-mère Alma et d’une écriture très originale. 


Pour la transition entre le podium des romans et celui des polars, le français Antonin Varenne sera nominé avec son étonnante fresque qui file à l’allure de ses Trois mille chevaux vapeur depuis les Indes orientales jusqu’au far-west : commencé à grand bruit dans la fureur des guerres coloniales en Asie, le roman s’achèvera au son des canons de la Guerre de Sécession.
Le fil de l’intrigue ‘policière’ est très ténu et ne sert qu’à nous tenir en haleine tout au long du voyage, dans l’impatience de découvrir quelles sont exactement ces mystérieuses et terribles cicatrices que Bowman et ses anciens compagnons d’armes ont ramené de captivité, et lequel des rares survivants en est devenu fou furieux.
Les romans d’aventure modernes sont assez rares pour s’attarder sur celui-ci, insolite et intéressant.

Dans un tout autre registre mais tout aussi inhabituel, les Empereurs des ténèbres de l’espagnol Ignacio del Valle nous plonge dans l’enfer de la dernière guerre, à Leningrad en 1943 aux côtés de la Division Azul.
Effet de mode, intérêt cyclique ou fascination étrange pour les démons de cette période ?
Philip Kerr et son inspecteur Bernie nous promenaient dans les bunkers nazis tandis que Maurizio di Giovanni et son étrange commissaire Ricciardi nous faisaient défiler les quatre saisons sous l'Italie de Mussolini.
Il manquait donc un chaînon : et c'est Del Valle qui se charge de nous emmener voir du côté des franquistes.
Rien de bien gai dans cette ambiance de fin de monde mais l’intrigue policière est plus subtile qu’il n’y parait et le décor historique passionnant.
L’épisode suivant (Les démons de Berlin) sera plus décevant mais celui-ci valait bien le détour.

Restons dans le registre de l’inhabituel avec cette enquête journalistique au pays Basque : en dépit de son titre, L’homme qui a vu l’homme de Marin Ledun s’avère tout simplement excellent.
Un récit sec et un bouquin très dur, sans cesse sous tension, une sorte de thriller politique où Marin Ledun ne nous fait guère de concessions : pas vraiment de héros sans peurs et sans reproches, pas d’empathie romancée, pas de scoops politico-journalistiques, pas de rocambolesques péripéties, ...
Mais des faits, beaucoup de faits (inspirés de faits réels), parfois difficilement soutenables, juste hier en 2009, ici en France.
Marin Ledun évite soigneusement d'en faire trop sur le volet politique et le héros de son livre n'est pas la cause de l’ETA. Non, le propos de l'auteur vise plutôt à retracer le patient (et dangereux) travail d'investigation des journalistes : il y en a deux dans son roman, ni des saints, ni des héros, mais deux journaleux qui font leur boulot.


L’année 2014 fut particulièrement avare de grands moments de cinéma et il s’en est fallu de peu que l’on n’arrive à garnir les trois places du podium.

Pourtant l’année commença sous de bons auspices avec ce film indien The Lunchbox (suivi par un japonais excellent également : Tel père, tel fils).
Chaque jour de la semaine, la corporation des dabbawallas de Mumbai achemine tous les matins plus de 400.000 lunchboxes ou gamelles préparées par les mères, épouses, petits restos et bouibouis jusque sur le lieu de travail des frères, fils, clients ou maris. Une lunchbox égarée va tisser le lien étrange et amoureux entre une femme et un fonctionnaire …
Ce petit film étrange aura fait l’unanimité des critiques (chose rare) et a rencontré un succès fou : l’occasion de découvrir plein de choses sur la vie quotidienne de la classe moyenne de Mumbai, bien loin des clichés de Bollywood.
Un joli film subtil et plein d’humour et de nostalgie (même si le spectateur occidental doit laisser échapper quelques subtilités), une VO au mélange d’hindi et d’anglais savoureux, un montage astucieux et une rigueur narrative sans faille.
Un petit film plein de douceur et de tendresse pour ses personnages et sa ville : on se laisse bercer par le rythme lent des aller-retour de la lunchbox et des trains.

Dallas Buyers Club conte l’histoire véridique d’un macho texan plongé au cœur de la communauté LGBT, lui-même gravement touché par l’épidémie - le sida ça n’arrive pas qu’aux autres. Habitué du rodéo à chevaucher les montures les plus rétives sur lesquelles la survie se compte en secondes, son énergie, son envie de vivre et ses trafics de médecines, l’amèneront à survivre bien au-delà des 30 jours qui lui étaient promis par la science officielle.
Ce film mené tambour battant (pas mal d’ellipses accélèrent le rythme) est tout d’abord un devoir de mémoire sur les terribles débuts de cette sinistre maladie du siècle.
C’est aussi un très beau film (du québécois Jean-Marc Vallée à qui l’on devait déjà C.R.A.Z.Y.) sur ces malades dont les jours sont comptés par le virus mais qui ne veulent pas s’en laisser conter/compter par les labos officiels.  Des malades en train de partir, aux corps déliquescents : Matthew MacConaughey et Jared Leto ont tous deux perdu plusieurs dizaines de kilos pour le tournage. Un film tout simplement obligatoire.

Mais où donc situer My sweet Pepperland ?
Actrice iranienne (Golshifteh Farahani déjà vue dans À propos d’Elly), réalisateur irakien, paysages de la frontière turque ... c'est tout l'avantage cinégénique du Kurdistan, un pays qui n'a jamais vraiment eu le droit d'exister sauf peut-être entre 1920 et 1923 jusqu'à ce que les Grandes Puissances fassent valoir des enjeux géopolitiques plus sérieux que les espoirs de la population locale.
Depuis la chute de Saddam, une partie du Kurdistan a gagné une relative indépendance et le film de Hinner Saleem  débute par une mise en perspective magistrale de ce nouveau ‘pays’ : les kurdes découvrent l'autonomie, on y a besoin de police, de justice, bref de tout sauf de pétrole ...
Une très belle histoire va nous être contée qui aborde d'un air souvent léger et parfois ironique des sujets très sérieux et très actuels.
Dans ce Kurdistan en devenir, une jeune institutrice et un ancien résistant devenu flic vont se trouver réunis par le hasard ou le destin : tous deux partent rejoindre un petit bled paumé de montagne, près de la frontière turque pour y apporter l'éducation, la démocratie, l'ordre et la loi.
Mais dans ces montagnes reculées aux traditions moyenâgeuses très présentes, une femme seule qui prétend éduquer les enfants n'est pas la bienvenue.
Et dans ces montagnes reculées soumises à de petits chefs de guerre et trafiquants locaux, un ancien héros de la résistance qui vient jouer au shérif intègre n'est pas le bienvenu.
Le plaisir d'une belle histoire dédiée aux femmes, la satisfaction d'un bon cinéma bien loin d’Hollywood et l'intelligence de nous faire découvrir de l'intérieur, un pays dont on parle beaucoup mais qu'on connait si peu : une place méritée sur ce podium 2014.


Pas de débat du côté des BD : la série (4 albums) Blast du français Manu Larcenet remporte la palme, haut la main qui tient le pinceau.
Il faut quelques pages pour dépasser la surprise de ce noir & blanc envahissant, avare de textes et chiche en dialogues, mais bien vite le dessin (où l’on croit apercevoir parfois le fantôme de Fred)  finit de nous accrocher définitivement : pour dépeindre les noirceurs de l'âme, Manu Larcenet a opté pour une gamme étonnamment variée de beaucoup de noirs et d'un peu de blancs. Des pages d'une profonde noirceur mais des planches d'une luminosité surprenante, tout à fait en accord avec le propos et une histoire où justement tout n’est pas noir ou blanc, chapeau l'artiste.
Des planches comme celle-ci valent le déplacement !
Un dessin qui se révèle étrangement physique et qui tente de nous faire ressentir la pesanteur des corps malades, blessés ou maladroits, l'humidité et la vitalité des forêts grouillantes, l'errance des regards éperdus, ... Étonnant.
Dans ce registre de couleurs on se doute que l’histoire n’est pas bien gaie et elle se termine très habilement sur un dernier chapitre qui s’intitule : Pourvu que les bouddhistes se trompent … Tout un programme dont on vous laisse découvrir le sens exact.

Le temps béni des colonies : en 1899, notre République éclairée dépêcha une Mission Civilisatrice et envoya deux officiers français, le capitaine Voulet et le lieutenant Chanoine, à la conquête du Tchad.
La colonne infernale (ils étaient accompagnés de plusieurs centaines de tirailleurs sénégalais et mercenaires africains) leur colonne infernale a laissé une longue traînée de sang dans les sables du Niger actuel, pillant, violant, incendiant, décapitant et massacrant tout sur son passage : on parle de plusieurs milliers de morts, femmes et enfants compris. À l'époque on mit cela sur le compte d'une soudanite aigüe qui aurait affecté nos vaillants soldats et, après la défaite de Fachoda contre les anglais, la conquête effective et glorieuse du Tchad fit bien vite oublier ce détail de l'Histoire, d'autant qu'en France, l'affaire Dreyfus présentait d'autres enjeux.
C'est donc ce sinistre épisode de la pacification coloniale que nous raconte la BD en deux volumes de Christophe Dabitch (scénario) et Nicolas Dumontheuil (dessin).

Après Tardi, le dessinateur Max Cabanes a choisi de reprendre plusieurs œuvres de Patrick Manchette (aidé par Doug Headline qui n’est autre que le fils de Patrick Manchette).
Fatale est réputée comme leur meilleure adaptation (après La princesse de sang).
Plutôt qu’un polar inquiétant ou une intrigue sophistiquée, Cabanes a choisi de nous peindre une ambiance et un personnage.
Coup de chapeau pour cette BD qui sort des sentiers rebattus, en un seul volume là où d’autres jouent les prolongations en série.
Un décor (savamment construit) des années 60-70 avec 2CV, R16 et 4CV en guise de vaisseaux spatiaux.
Des images troubles et inquiétantes, comme battues par la pluie et les mauvais (pres)sentiments …
Et puis une BD qui donne vraiment envie de lire le roman ? Quel plus bel hommage ?


Côté miousik, on a été un peu moins assidu cette année et donc on a un peu de mal à garnir le podium (… mais on prépare une petite surprise pour le jour de l’an !).

Il fallait tout de même distinguer l’anglais Jake Bugg et sa gueule d’ange à la moue dédaigneuse soigneusement composée et régulièrement entretenue.
Une voix nasillarde doucement perchée, une pop swinguant entre balades et mélodies entraîneuses, un succès qui tourne la tête de cet enfant gâté et de ses groupies, …

 

Et puis bien sûr les retrouvailles avec le duo australien : Angus et Julia Stone.
Après l’envolée miraculeuse de 2010 [vous vous souvenez forcément du Big Jet Plane], on croyait bien les frère et sœur définitivement perdus down under depuis que ces deux-là travaillaient chacun de son côté.
Merci au producteur Rick Rubin (qui travaille également sur l’album de Jake Bugg …) d’avoir remis en selle le duo australien et surtout d’avoir réussi à renouveler leur palette musicale.
Moins de sucre et plus de ‘groove’ dans les arrangements pour des chansons plus électriques et plus musclées.
Plus de place également à la voix de la douce Julia.


Voilà c’est dit ! Bye-bye 2014 et vive 2015 !

vendredi 26 décembre 2014

Bouquin : Police

Harry, es-tu là ?

Est-ce le réchauffement planétaire et la fonte des glaces mais la source des polars nordiques semble intarissable et Jo Nesbo n’est pas en reste.
Voici donc Police (on a loupé un ou deux épisodes précédents).
Pourtant depuis quelques temps, depuis le Bonhomme de neige notamment, la plume du norvégien s’est essoufflée et semble avoir pris un virage qui ne nous enthousiasme plus guère : thriller, serial-killer et policiers ripoux, ces ingrédients trop classiques prennent désormais toute la place et Police(avec un titre pareil, c’était couru !) coule de la même veine.
Reste notre fidélité à cet auteur découvert il y a plusieurs années et une écriture toujours très pro, évidemment.
Un serial-killer s’en prend à des flics qui semblent avoir en commun le fait de ne pas avoir élucider d’anciennes affaires …
[…] « Tu vois quelque chose ? demanda Katrine.
— Ouais, dit Harry.
— On a besoin des TIC ?
— Ça dépend.
— Ça dépend de quoi ?
— Ça dépend si la Brigade criminelle est prête à se charger de cette mort. »
[…] Comme disait Harry, un tueur en série, c'est une baleine blanche. Un tueur en série de policiers, c'est une baleine blanche à pois roses. Il n'y en a pas deux.
[…] Rien que dans le district d'Oslo… il y a combien de policiers ?
— Mille huit cent soixante-douze », dit Katrine. Ils la dévisagèrent.
Elle haussa les épaules. « Je l'ai lu dans le rapport annuel de la police du district d'Oslo. »
Ils continuèrent de la dévisager. « La télé du studio ne marche pas, et je n'arrivais pas à dormir. OK ?
— Peu importe, dit Bjørn.
Jo Nesbo nous a habitué aux fausses pistes longuement crédibles, mais cet épisode est épicé de deux passages particulièrement retors (au tout début et à la toute fin) pendant lesquels l’auteur nous roule joliment dans la farine sur plusieurs pages et nous fait prendre, très habilement il faut le reconnaitre, des vessies pour des lanternes : on se surprend même à relire frénétiquement les pages précédentes en se disant mais, bon sang de bonsoir,  comment a-t-on pu lire/croire que …
Cruel est l’auteur pour le lecteur crédule.
Et bien sûr c’est un festival, on a droit à du ‘grand’ Harry Hole toujours aussi déjanté qui ravira, une fois de plus, les inconditionnels de la première heure.
[…] — Il a parlé d'une intuition, dit Beate. Par là, il veut dire…
— Une analyse fondée sur des faits non structurés, dit Katrine. Connue sous le nom de “méthode Harry”.
[…] Øystein prit une cigarette et l'alluma avec son briquet.
« Harry.
— Oui.
— T'es le plus enculé de solitaire que je connaisse. » Harry regarda sa montre. Bientôt minuit. Il cligna des yeux.
« Je dirais plutôt seul.
— Non. Solitaire. Par choix. Et bizarre.
— Bon, dit Harry en ouvrant la portière.
[…] « Bon sang, Harry… Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
— Juste une explosion. C'est moins grave que ça en a l'air.
— Pas grave ? Tu as l'air d'une orange de Noël avec ses clous de girofle.
— C'est seulement…
— Je veux dire, une orange sanguine, Harry. Tu pisses le sang.
[…] Harry déboula à l'accueil. Les gens le regardaient fixement et s'écartaient. Une femme se mit à crier, une autre plongea derrière un comptoir. Harry se découvrit dans le miroir derrière le comptoir. Un type de près de deux mètres, rescapé d'une bombe, avec à la main le pistolet automatique le plus hideux de la planète. « Sorry, folk », marmonna Harry. Et il passa la porte à tambour.
Réservé aux fans.
À ceux qui ne connaîtraient pas encore (mais est-ce possible ?), on conseillera plutôt d’anciens épisodes comme Le sauveur ou Rue Sans-souci, dans un registre moins thriller et plus intello-polar.


Pour celles et ceux qui aiment Harry Hole.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 22 décembre 2014

Cinoche : Coming Home

Conte (triste) de Noël

On ne s’était jamais vraiment remis de la visite de La Cité Interdite (c’était en 2007) avec comme guides ce couple mythique du cinéma chinois que forment le réalisateur Zhang Yimou et la superbe Gong Li.
On les retrouve ici avec tout autant de plaisir, de chaque côté de la caméra, avec Coming Home.
On connait bien désormais les drames et les déchirements causés par la Révolution Culturelle de Mao (décidément après les khmers rouges du Temps des aveux l’ombre de Mao plane sur le cinéma de cette fin d’année …) et la famille de Yan Shi et Wan Yu n’aura pas échappé à la terrible broyeuse infernale.
Yan Shi (le mari) passera de nombreuses années dans les camps de rééducation.
Wan Yu (son épouse) ne connaitra pas un sort plus enviable et y perdra jusqu’à la mémoire.
Même leur fille, danseuse convaincue du fameux Détachement féminin rouge, y laissera quelques plumes de cygne.
Lorsque de trop longues années plus tard, Yan Shi retrouve sa maison, il lui faut reconquérir l’esprit de sa femme amnésique et tenter de reconstruire son foyer.
Bien sûr l’allégorie est transparente pour ce pays qui aura dû oublier cette période noire comme tant d’autres pays qui oublient leurs sombres années : amnistie et amnésie poussent sur la même racine.
Mais le message s’arrête là et ce n’est clairement pas le fond politique qui aura dicté son scénario à Zhang Yimou : plutôt que l’Histoire de son pays, le cinéaste filme une belle, grande et triste histoire d’Amour, avec un grand A et un petit h.
Comme tant d’autres, la famille de Yan Shi finira explosée par les excès de la Révo’Cul et aura bien du mal à se remettre du passage des Gardes Rouges mais l’histoire qui nous est racontée ici pourrait se dérouler dans n’importe quel pays victime des violences intégristes quelque soit leur couleur, dans n’importe quel pays où le destin détruit les couples et les familles.
Ce qui intéresse le cinéaste, ce ne sont pas les fautes de Yan Shi (qu’on ignore), ce ne sont pas les causes de la séparation mais bien les impossibles retrouvailles : il attend qu’elle se souvienne, elle attend qu’il revienne et cela nous vaut une série de grandes scènes absolument superbes (le piano, le retour de la fille, …) dont celles, désormais fameuses, ou Yan Shi fait à celle qui ne le reconnait pas, la lecture des lettres qu’il lui avait écrites.
Poignant et mélodramatique, sortez vos mouchoirs.
Chacun d’eux, le père, la femme, la fille, chacun porte en lui une faute trop grande, un secret trop tu, un poids trop lourd.
Du grand cinéma comme en témoigne le soin apporté aux décors : une passerelle de gare, un petit appartement, un escalier, … il n’en faut pas beaucoup à Zhang Yimou pour graver dans nos esprits quelques images fortes (très travaillées) dont on se souviendra longtemps.
Le jeu de Gong Li nous a semblé un peu appuyé et maladroit : elle en fait un peu trop (inutilement) et surjoue l’amnésique qui a perdu la tête. En revanche, Chen Daoming (qui joue le mari Yan Shi) est fantastique et porte à lui seul tout le film, contrairement à ce que laissaient penser la tête d’affiche et nos a priori. Son regard éperdu de douleur face à cette femme qui n’est plus la sienne (ou plus exactement dont il n’est plus le mari) va nous hanter encore longtemps.
Un film un peu trop académique et classique pour mériter un vrai coup de cœur mais assurément une très belle fin d’année au cinéma (faut dire que 2014 ne nous aura pas trop gâtés).


Pour celles et ceux qui aiment les histoires d’Amour avec un grand A.
D’autres avis sur Sens Critique.

dimanche 21 décembre 2014

Cinoche : Le temps des aveux

La seule liberté véritable, c'est uniquement ce que l'Angkar dit, écrit et organise.

Après avoir grandi dans l’ombre des Khmers rouges, après avoir visité tout récemment le Cambodge et le fameux camp S21 de Phnom Penh [nos photos], on ne pouvait évidemment pas laisser passer le film de Régis Wargnier : Le temps des aveux.
Un film qui retrace un épisode de la vie de François Bizot, ethnologue français au Cambodge, qui avait lui-même écrit un roman autobiographique : Le Portail, dont est tiré le scénario(1).
On est encore au tout début de l’aventure des khmers rouges, au tout début des années 70, au tout début d’une aventure qui n’a pas encore viré au cauchemar.
Douch n’est pas encore au sommet de son art, jusqu’en 1975 Phnom Penh est encore aux mains de l’armée fantoche armée par les américains et le camp S21 est toujours un lycée français.
En 1971, Bizot est donc parmi les rares prisonniers étrangers des khmers qui ne savent pas trop quoi faire de lui : un intellectuel qui intrigue et intéresse tellement Douch qu’il le protège et le fait même libérer au bout de quelques mois. Une chance inouïe et inespérée que Bizot doit à son fascinant geôlier et à cette année de grâce 1971.
Malheureusement Wargnier filme tout cela assez platement, comme une pièce de théâtre sans mise en scène et ne fait guère honneur à ce passionnant contexte historique et géopolitique.
Raphaël Personnaz et Phoeung Kompheak(2) essaient péniblement d’incarner le duel entre ces deux intellectuels qu’étaient Bizot et Douch mais ils s’en sortent bien maladroitement, complètement écrasés par des dialogues pesants et ampoulés.
Tout cela tente de retracer la fascination/répulsion que ces deux personnages éprouvaient l’un pour l’autre et qui fait écho à la complaisance bienveillante dont les français de l’époque (on s’en souvient) faisaient preuve pour ces révolutionnaires rouges et purs qui étaient en train de foutre les américains dehors(3).
Il fallut plusieurs années, interminables pour la population locale dont une génération entière fut décimée, avant que l’occident en général et les français en particulier ouvrent les yeux. Les grands procès qui seront organisés plus tard, bien plus tard, seront le prix de notre propre culpabilité.
Des procès où Bizot aura à nouveau l’occasion de rencontrer Douch en 2009.
Voici du cinéma plutôt insipide et plat qui ne vaut donc que par son contexte historique.
Au-delà des ouvrages de Bizot lui-même et de ce film maladroit, on peut prolonger la leçon d’histoire par la lecture du passionnant bouquin de Patrick Deville : Kampuchea, qui retrace fidèlement cette même trouble période qui vit une armée de chauve-souris à vélo prendre possession du Cambodge.

(1) -  de François Bizot on avait déjà lu Le Saut du Varan mais pas ce Portail.
(2) - Phoeung Kompheak, qui incarne Douch dans le film, avait servi d’interprète lors du procès de ce dernier et a donc pu le fréquenter de près.
(3) - voir l’épisode du couple maoiste soixante-huitard ridicule, déguisé en khmer, qui se fait foutre dehors par ces mêmes rouges adorés lors de l’évacuation de l’ambassade française !


Pour celles et ceux qui aiment le Cambodge.
D’autres avis sur Sens Critique. L’article de Télérama.

vendredi 19 décembre 2014

Bouquin : Fatale

F comme femme, F comme fatale.

Merci à Max Cabanes et Doug Headline de nous avoir fait  (re-)découvrir ce roman de Jean-Patrick Manchette : Fatale.
Rappelez-vous la BD qu’on évoquait il y a quelques jours [clic] et qui nous avait tout simplement donné grande envie de (re-)lire le roman.
Voilà qui est chose faite : après les images, le texte intégral !
Un texte qui n’a pas pris une ride, c’est très étonnant avec l’avalanche de polars ultra-contemporains que l’on dévore chaque année : JP. Manchette, c’était une écriture très moderne qui vaut vraiment le coup d’être (re-)découverte.
C’est sûr, on ne va pas en rester là.
Pourtant aucune surprise après la BD : même histoire, même personnage de dame mortelle, même ambiance provinciale parfumé au venin chabrolien.
Hommes d’affaires ambitieux et véreux, chasseurs grossiers et ventrus, épouses dévouées à la carrière de leurs maris, flics compromis ou notaires concupiscents, … ce ne sont pas les proies qui manquent et le lecteur se délecte d’avance lorsque la dame (appelons la Aimée par exemple) débarque dans une nouvelle petite bourgade bien de chez nous. En bord de mer, Aimée semble nager comme un poisson dans ces eaux troubles agitées de passions, de haines, de fric, de sexe et de magouilles.

[…] Elle prit le journal qu’elle avait acheté la veille, y découpa l’article qui faisait allusion à la mort de Roucart, et rangea la coupure avec d’autres qui relataient d’autres morts : celle d’un industriel bordelais, asphyxié par un radiateur défectueux, cinq mois auparavant ; celle d’un médecin parisien noyé à La Baule au début de l’été ; plusieurs autres.

La BD est très très fidèle au roman mais pour une fois, les images accompagneront fort bien la lecture du bouquin et une fois n’est pas coutume, on vous les conseille dans cet ordre là : BD puis bouquin.

[…] Je pense que vous êtes énigmatique. Êtes-vous énigmatique ?

Jugez donc de la prose du bonhomme Manchette avec ce petit passage, très bel hommage, qui vaut assurément le détour :

[…] Elle était toute dépeignée. Ses cheveux blonds poissés de sueur lui collaient au crâne et pendaient sur son front et sa nuque en mèches humides, comme il arrive aux dames qui font l’amour pendant des heures d’affilée et de façon forcenée.

On regrette presque le côté anar de l’époque de JP. Manchette et parfois on aimerait qu’Aimée dise encore vrai :

[…] Ç’a été comme une illumination, tu vois, dit-elle au baron. On peut les tuer. Les gros cons on peut les tuer.


Pour celles et ceux qui aiment les femmes, même fatales.
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 17 décembre 2014

BD : Fatale

F comme femme, F comme fatale.

À la lettre “F", le répertoire des femmes fatales semble bien interminable …
Et tout récemment, après Bloody Cocktail, Eva Green ou Gone Girl tous les indices portent à penser que ce blog est tombé sous le charme de ces femmes … que l’on ne croise qu’une seule fois !
Voici donc Mélanie Horst, Aimée Joubert ou Madame Souabe, peu importe : tous ces noms ne désignent qu’une seule femme … fatale.
Après Tardi, le dessinateur Max Cabanes a choisi de reprendre plusieurs œuvres de Patrick Manchette (aidé par Doug Headline qui n’est autre que le fils de Patrick Manchette).
Fatale est réputée comme leur meilleure adaptation (après La princesse de sang), ce que l’on peut confirmer ici.
Changeant de ville comme de nom, d’apparence et de coiffure, la pulpeuse jeune femme semble très occupée à faire le ménage dans les milieux de la bourgeoisie chabrolienne de province.
Hommes d’affaires véreux, chasseurs grossiers et ventrus, épouses dévouées à la carrière de leurs maris, flics compromis ou notaires concupiscents, … ce ne sont pas les proies qui manquent et le lecteur se délecte d’avance lorsque la dame (appelons la Aimée par exemple) débarque dans une nouvelle petite bourgade bien de chez nous. En bord de mer, Aimée semble nager comme un poisson dans ces eaux troubles agitées de passions, de haines, de fric, de sexe et de magouilles.

[…] C’est comme d’habitude, non ?
Ce sont toujours les histoires de cul qui apparaissent les premières …
Puis viennent les questions d’intérêts …
… et enfin les vieux crimes.
Tu as vu d’autres villes ma douce. Et tu en verras d’autres.

Mais qui est Aimée ? Quel passé nous cache-t-elle ? Et à part l’argent, qu’est-ce qui la motive dans ce rôle de nettoyeur ? Les notables de Bléville l’apprendront bientôt à leurs dépens.
Mais plutôt qu’un polar inquiétant ou une intrigue sophistiquée, Cabanes a choisi de nous peindre une ambiance et un personnage.
Coup de chapeau pour cette BD qui sort des sentiers rebattus.
Un seul volume là où d’autres jouent les prolongations en série.
Un décor (savamment construit) des années 60-70 avec 2CV, R16 et 4CV en guise de vaisseaux spatiaux.
Des images troubles et inquiétantes, comme battues par la pluie et les mauvais (pres)sentiments …
Quelques clics ici : [1] [2].
Et puis une BD qui donne vraiment envie de lire le roman ? Quel plus bel hommage ?


Pour celles et ceux qui aiment les romans noirs.
D’autres avis sur SensCritique.

dimanche 14 décembre 2014

Cinoche : Timbuktu

Le djihad pour les touristes

Quelques hésitations avant d’aller voir Timbuktu qui ne promettait que de nous ressasser encore et encore ce dont le JT nous bassine déjà à longueur d’attentats, de prêches, de décapitations et d’exactions.
Mais ça se passe loin d’Irak ou d’Iran, au Mali et le Mali on aime bien, c’est notre côté voyageur en Afrique(1).
Et puis le jury cannois avait boudé le film et ça on aime bien aussi, c’est notre côté rebelle.
Alors on est allé voir le film du mauritanien Abderrahmane Sissako.
Et finalement notre première approche s’en est trouvée confirmée : de très très belles images du désert et des villages en banco. Les scènes de pêches, les tentes touaregs, la vie nocturne sur les terrasses des maisons, on retrouve nos albums photos sur grand écran.
C’est du côté d’Al Qaïda que le bât blesse le chameau : Sissako nous dépeint une bande de guignols qui se ridiculisent à longueur d’images, qui se préoccupent de la longueur des pantalons ou de l’interdiction des ballons de foot, qui rentrent dans les mosquées en armes et en chaussures, qui ne parlent même pas la langue du pays, … tout cela fait bien rire une partie de la salle mais nous ferait plutôt pleurer : serait-ce donc ce ramassis pitoyable qui fait trembler la planète ? serait-ce contre ces quelques petits seigneurs de guerre qu’il nous fallut envoyer l’armée du monde ?
Un 4x4 Toyota et une kalachnikov suffisent-ils à faire la différence ?
Bien sûr il ne faut pas diaboliser ces troupes de moudjahidins et encore moins leurs chefs, bien sûr les djihadistes sont des hommes comme les autres, mais ce n’est certainement pas en décrivant ainsi de pitoyables clowns que l’on avance dans notre compréhension de ces situations complexes.
Le film de Sissako rate complètement sa cible.
Finalement, les jurés cannois ont pour une fois été bien avisés de ne pas distinguer ce film, très beau sur le plan esthétique(2) mais vraiment très maladroit sur le plan politique.
En dépit de ses aspects hollywoodiens, le film de Greengrass, Captain Philips se montrait beaucoup plus fin sur ce plan là.

(1) - sécurité oblige, c’est essentiellement tourné en Mauritanie avec quand même quelles très belles images de Tombouctou
(2) - le match de foot sans ballon est absolument superbe


D’autres avis sur Sens Critique. L’avis de Libé-Next et une interview du cinéaste.

samedi 13 décembre 2014

Bouquin : Les démons de Berlin

Le crépuscule de ceux qui se sont pris pour des dieux.

C'est sur le front de l'est, près de Leningrad, qu'on avait laissé [clic] le soldat Arturo Andrade, un espagnol de la Division Azul qui fut envoyée par Franco pou prêter main forte aux allemands durant la dernière guerre.
Après les Empereurs des ténèbres, voici donc : Les démons de Berlin du même Ignacio del valle.
Le Reich vit ses derniers jours et comme tant d'autres, Arturo erre dans un Berlin qui courbe l'échine sous les bombes, en espérant que les américains arriveront avant les russes, les Ivans, les terribles Ivans qui réussirent à terroriser les nazis.

[…] Le Reich offrait son visage le plus terrible dans le chaos des routes, bloquées par un flot gris de véhicules et de réfugiés faméliques, exténués et terrorisés par les cris de Der Iwan kommt !
[…] – Et où se trouve la ligne de front ? Gracq partit d’un rire de dément, ouvrant ses énormes bras pour englober toute cette scène sanglante. Ses yeux brillaient comme s’il était sous l’emprise de drogues.
– Partout, torerito, partout. On ne peut plus sortir de Berlin. Les Popofs ont complètement encerclé la ville. Berlin, c’est déjà Stalingrad, un Kessel, un chaudron gigantesque, ha, ha, ha…
[…] Tel que l’avait envisagé un général allemand, on pouvait se rendre désormais du front de l’Est à celui de l’Ouest en S-Bahn.

Dans le bunker de Hitler, un haut gradé est assassiné, Arturo enquête. On parle d'espionnage. Les américains seraient à la recherche de mystérieuses WuWa, les WunderWaffe, les armes miracles que les nazis seraient sur le point de lancer ... Délire SS ? Propagande nazie ? Ou réel danger atomique ?

[…] On les attire avec une vérité pour qu’ils avalent ensuite le mensonge. On leur a confié des dossiers sur les activités secondaires du programme atomique et sur les mouvements des collaborateurs. Des données suffisamment explicites pour ne pas éveiller leurs soupçons et facilement vérifiables, mais rien qui puisse mettre en danger nos activités.

Arturo et quelques rescapés de la division Azul se lancent sur les traces des espions Alliés, des scientifiques allemands et d'une mystérieuse confrérie nazie, ...

[…] - Stratton en a-t-il dit plus ?
– M. Stratton est décédé ce matin, répondit Bauer avec une froideur notariale. Arturo écarquilla les yeux.
– Que s’est-il passé ?
– Crise cardiaque. C’était un homme sain et robuste, et ceux qui étaient chargés de l’interroger étaient des gens compétents… C’est un coup de malchance.
Un sentiment diffus de solidarité crépita dans le sang d’Arturo à l’évocation du corps du commando américain roué de coups, couvert de plaies et électrocuté : ce n’était pas une mort pour un soldat.
– Toutefois, il nous a livré une dernière chose intéressante avant de nous quitter.

Comme d'habitude, Del Valle convoque tout un ensemble de personnages et de faits réels, même si c'est sans grand souci de vraisemblance, pour les mélanger habilement, ici dans le chaudron infernal de Berlin en 1945 : l'ordre de Thulé par exemple a bel et bien existé, tout comme le baron Von Sebottendorf ou encore la division Charlemagne, l’équivalent français de la division Azul.

[…] La Thulé a acquis d’autant plus de force qu’elle était invisible, et dans tous les événements qui ont suivi, je dis bien tous – l’autodafé, la nuit des longs couteaux, l’incendie du Reichstag, la nuit de cristal, la Rhénanie, les Sudètes, l’invasion de la Pologne, l’attaque contre l’Angleterre, l’expansion vers l’est… –, beaucoup ont vu la main invisible de la Thulé…

Tout cela est instructif mais les quelques dérives qui parsemaient l'épisode précédent prennent ici une importance beaucoup trop grande. Dans cette ambiance de fin de règne, de déroute militaire, la fin du monde est si proche, Berlin ressemble tellement à l'enfer, que Del Valle se laisse emporter par ses propres démons. Ses envolées philosophiques ou lyriques, ses digressions romantiques ou mystiques, prennent beaucoup de place et de pages, pour finir par dévorer l'intrigue policière.

[…] Ce serait l’enfer : Arturo se rappela une fois encore les mots du tailleur et se représenta les scènes de cauchemar à venir. Il attendit que Möbius en dise davantage sur le cataclysme en question, mais celui-ci se borna à murmurer :
– J’étais à Dresde.
[…] Et partout, des cadavres atrocement déformés, tordus dans les flaques de leur propre graisse, réduits à un tiers de leur taille normale, et sur certains, de petites flammes de phosphore bleutées et tremblotantes.

Tel un Néron pyromane, l'auteur se perd (et nous avec) dans les descriptions flamboyantes de la ville en proie aux bombes et aux flammes.
Il faut dire que tandis que les allemands courent après l'arme atomique, les américains quant à eux peaufinent encore, quelques mois seulement après les terribles bombardements de Dresde et Hambourg, leurs techniques d'extermination massive. Et l'artillerie russe est toute proche.

[…] Il lui remit une capsule de cyanure.
– C’est une mort certaine, ajouta-t-il.
– Toute mort est certaine, mein Hauptsturmführer, fit remarquer Arturo. Toute mort…

Tout cela est décrit avec une fascination morbide et disons-le, parfois trouble et inquiétante, pour la folie suicidaire des soldats du Reich : le crépuscule de ceux qui se sont pris pour des dieux.


Pour celles et ceux qui aiment les fins du monde.
L'avis de Jean-Marc et d'autres sur Babelio.

jeudi 4 décembre 2014

Bouquin : Niki de Saint-Phalle

La nana des nanas

Histoire de préparer la visite de l’expo [clic], on cherchait une bio de Niki de Saint Phalle.
On est tombé au hasard des blogs sur celle rédigée par Bernadette Costa-Prades, une journaliste psycho-famille qui est également l’auteure d’une bio sur Frida Kahlo et donc d’une bio de l’artiste Niki de Saint Phalle.
Comme parfois le hasard fait bien les choses, on est tombé sur un très très agréable petit bouquin, à l’écriture vive et au rythme enlevé (l’auteure s’adresse à l’artiste et la tutoie).
Une lecture au cours de laquelle on (re)découvre de nombreuses facettes de cette artiste qui protéiforme qui parsemaient ses sculptures de mosaïques et de miroirs.
Des ancêtres illustres : la Montespan, Gilles de Rais, …

[…] Avant même ta naissance, des oiseaux de mauvaise augure planaient déjà au-dessus de toi.

Une enfance chaotique, ça c’est désormais connu, avec une mère peu aimante qui abandonnera plus ou moins ses enfants (et Niki fera pratiquement de même plus tard) et un père beaucoup trop aimant qui la violera lorsqu’elle aura 11 ans (sa sœur se suicidera plus tard, peut-être pour fuir cela, elle aussi).

[…] Le vernis social est le seul credo maternel et du chaos qui règnent derrière les murs de l’appartement, rien ne doit suinter à l’extérieur.
[…] Les violences sont toujours mieux dissimulées dans les familles où l’assistante sociale ne passe jamais.

Une vie agitée (mannequin, artiste, …), un peu d’asile psy et d’électrochocs, un peu d’arthrite et d’insuffisance pulmonaire, de nombreux hommes tout autour d’elle (dont bien sûr le sculpteur Jean Tinguely).
On l’a dit, elle abandonnera plus ou moins ses enfants à l’un de ses maris pour répondre à l’appel impitoyable de l’Art.
Après avoir créé …

[…] les plus grandes sculptures qu’une femme aient jamais édifiées par leur taille et par leur nombre

… celle qui fut …

[…] l’une des figures du mouvement d’art français le plus en vue de l’époque, la seule femme, qui plus est,

sera célébrée depuis San Francisco jusqu’au Japon, reconnue de son vivant, ce qui est généralement donné à très peu.
Une artiste prolixe (peintre, cinéaste, architecte, …) qui mérite d’être connue pas seulement pour ses célèbres Nanas.
Au-delà de la bio, le bouquin fait la part belle aux œuvres et aux sources d’inspiration qui marquèrent le parcours de Niki de Saint-Phalle : du Facteur Cheval à Gaudi ou Brancusi.
Un très beau portrait de femme et d’artiste qui se termine en Toscane, dans le Jardin des Tarots, Il giardino dei tarocchi, que l’on avait déjà très envie d’aller visiter et qui figure désormais tout en haut de la top liste des prochains voyages !


Pour celles et ceux qui aiment les artistes.
D’autres avis sur Babelio.