mercredi 26 novembre 2014

Bouquin : Le restaurant de l’amour retrouvé


La magie de la bonne cuisine

Une japonaise homonyme de la célèbre Yoko Ogawa !
Voilà qui avait de quoi éveiller notre curiosité.
Et nous voici donc avec entre les mains un petit bouquin sympa de Ito Ogawa : Le restaurant de l’amour retrouvé.
Une belle histoire avec juste ce qu’il faut d’étrangeté nippone et de bizarrerie extrême-orientale.
Tout commence avec un amour perdu.
Un soir en rentrant chez elle et son ami, la jeune Rinco trouve l’appartement vide :
[…] Quand je suis rentrée à la maison après ma journée de travail au restaurant turc où j’ai un petit boulot, l’appartement était vide.
Complètement vide. La télévision, la machine à laver et le frigo, jusqu’aux néons, aux rideaux et au paillasson, tout avait disparu. Un instant, j’ai cru que je m’étais trompée de porte.
Dans le genre déception amoureuse, difficile de faire plus brutal. Elle en perd la voix.
[…] Je m’étais aperçue d’une chose. La veille, lorsque j’avais voulu acheter mon billet d’autocar au guichet, ou plutôt, quand j’étais allée rendre les clés au propriétaire, enfin non, à l’instant même où j’avais ouvert la porte de l’appartement vide... Ma voix était devenue transparente.
Elle décide donc de laisser la grande ville derrière elle et de retourner dans son village natal.
Où elle retrouvera sa mère … avec qui ce n’est pas le grand amour non plus.
Elle ouvre donc un petit restaurant. Un peu spécial. Pas de carte, pas de menu.
Un seul client par soirée. Un entretien préalable. À partir duquel, la jeune Rinco concocte le menu, personnalisé et adapté spécialement pour chacun de ses clients.
Apparemment, le principe fonctionne et le village s’étonne devant les résultats un peu magiques des soirées privées de l’Escargot (c’est le nom du resto) : tel amoureux qui pleurait son ex la retrouve, telle veuve qui regrettait son mari le revoit en rêve, tels jeunes gens qui n’osaient se déclarer se découvrent amoureux, …
[…] Voilà comment la folle rumeur – en mangeant à L’Escargot, on voyait ses vœux réalisés et ses amours comblées – s’est peu à peu propagée parmi les habitants du village et des localités voisines.
Telle est la recette magique du restaurant de l’amour retrouvé.
Ce qui, à propos de recettes, nous vaut d’ailleurs de savoureuses descriptions culinaires (avec même une touche européenne et même française, la jeune Rinco et le roman de Ito Ogawa sont très ‘modernes’).
Faut dire que la chef cuistot soigne ses ingrédients dans la plus pure tradition.

[…] La saumure héritée de ma grand-mère. Ce n’était pas rien. Elle avait réchappé aux tremblements de terre et à la guerre. Un jour où je regardais le contenu de la jarre à ses côtés, ma grand-mère m’avait fièrement raconté son histoire. Née au début du XXe siècle, elle l’avait elle-même héritée de sa mère, ce qui voulait dire que cette saumure avait été transmise de génération en génération sans doute depuis l’ère Meiji, peut-être même depuis l’époque d’Edo. Impossible de confectionner la même aujourd’hui, ou de s’en procurer. Il suffisait d’y glisser les légumes pour qu’ils se réjouissent et deviennent un régal : c’était une jarre magique.
[…] Je suivais toujours le même rituel. J’approchais mon visage, mon nez, des aliments, j’écoutais leur « voix ». Je les humais, les soupesais, leur demandais comment ils voulaient être cuisinés. Alors, ils m’apprenaient eux-mêmes la meilleure façon de les accommoder.
La jeune Rinco retrouvera-t-elle l’amour, elle aussi ? L’amour de sa mère ?
Ah, pour le savoir il vous faudra prendre rendez-vous avec Ito Ogawa et passer à table !
Un court roman à l’écriture un peu naïve (à nos yeux occidentaux), un charme japonais discret et un style très moderne. Parfait pour découvrir l’étrange littérature nippone.

Pour celles et ceux qui aiment faire la cuisine.
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dimanche 23 novembre 2014

Cinoche : La prochaine fois je viserai le cœur

L’homme qui n’aimait pas les femmes

Hiver 1978. Dans l’Oise, un tueur en série s’attaque à des jeunes femmes qu’il prend en stop dans des voitures volées et qu’il abat de plusieurs balles.
Quelques lettres ‘anonymes’ où il explique ses motivations confuses et où il prévient les autorités : La prochaine fois, je viserai le cœur.
Après quelques mois d’investigations, les gendarmes découvriront finalement qu’il s’agit de l’un des leurs, Alain Lamare, qui … participait activement à l’enquête sur ses propres crimes.
Le film de Cédric Anger s’intéresse moins à l’intrigue policière qu’à la personnalité complexe et tourmentée du meurtrier incarné, et plutôt brillamment, par Guillaume Canet (même la petite mèche sur le front est là !).
Autant prévenir que le film est sinistre.
Grisaille boueuse et pluvieuse d’une morne campagne. Misère humaine d’un type accablé de solitude et incapable d’assumer ses tourments (il se flagelle et se punit, il endurcit son corps façon commando, …).
Paradoxalement, Guillaume Canet (pardon : Alain Lamare) ne semble retrouver un peu d’humanité que lorsqu’il est au milieu de ses camarades gendarmes.
Jusqu’au bout il montrera un attachement particulier envers son supérieur et la discipline militaire.
Une autre lueur tremblotante dans cette vie lisse en apparence (comme un uniforme bien repassé) mais fracassée de l’intérieur, est allumée par sa jeune femme de ménage avec qui une idylle vacillante commence à se nouer.
Car le tueur en série est aussi capable de tendresse et de gentillesse (avec les biches, avec son jeune frère, …). Il sera diagnostiqué schizophrène lors de son procès.
Étrange bonhomme que cet assassin qui nous est montré sur la corde raide, à deux pas de trouver un semblant de droit chemin (il avait demandé sa mutation à l’étranger … qui lui a été refusée), qui lutte désespérément contre ses démons intérieurs mais qui, inexorablement, cède à ses tourments.
C’est le principal intérêt de ce film un peu ennuyeux et franchement sinistre.
Guillaume Canet est omniprésent et occupe, littéralement, tout l’écran. Il excelle dans un rôle d’apparence neutre et insipide, un peu comme dans L’homme qu’on aimait trop : c’est ici, l’homme qui n’aimait pas les femmes.


Pour celles et ceux qui aiment les tueurs en série.
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samedi 22 novembre 2014

Miousik : Laurie Darmon

Jeune talent !

Repérée par MAM qui écoute France Inter dans la salle de bain (Pop & co 7h24), voici Laurie Darmon.
Une jeune pianiste de 23 ans qui a grandi dans la musique mais qui s’est faite toute seule, tout comme son premier mini album (EP) baptisé Mesure Première et produit grâce au crowdfunding de  MyMajorCompany.
Un phrasé très particulier, mi-chanté, mi-parlé et bercé de bossa nova.
On aime beaucoup : Comme une envie d’écrire.

Yakakliker pour écouter notre playliste.

jeudi 20 novembre 2014

Bouquin : Mapuche


Les enfants volés de la dictature Argentine (bis)

Voilà bien longtemps qu’on avait lu un bouquin du français Caryl Férey, grand voyageur et coutumier de polars ethniques.
On se rappelle bien sûr de Utu, de Haka, de Zulu (récemment adapté au cinéma [clic] ).
C’est Nadine qui nous aura invités à repartir en voyage avec Caryl Férey Airlines : après la Nouvelle-Zélande, après l’Afrique du Sud, ce sera cette fois pour l’Argentine avec Mapuche.
Où il est à nouveau question des sombres années de la dictature et des enfants volés que pleurent les grands-mères sur la Place de Mai [clic] : rappelez vous l’histoire de Luz, c’était cet été, un roman d’Elsa Osorio [clic].
C’est donc sur le rappel de ce même fond historique que va se dérouler le thriller de Caryl Férey (qui se déroule de nos jours).
[…] Parmi les cinq cents bébés volés durant la dictature, beaucoup n’étaient pas répertoriés à la BNDG, la banque génétique. La plupart de leurs parents n’avaient jamais réapparu, pulvérisés à la dynamite, brûlés dans des centres clandestins, incinérés dans les cimetières, coulés dans le béton, jetés des avions : sans corps exhumés ni recherchés par les familles, ces enfants resteraient à jamais des fantômes. On confiait les bébés à des couples stériles proches du pouvoir, officiers, policiers, parfois même aux tortionnaires, faux documents à l’appui.
Le roman a un peu de mal à démarrer.
Notre auteur voyageur en fait des tonnes dans le registre touristique à Buenos Aires.
[…] Bastion populaire au sud du centre-ville, la municipalité essayait de réhabiliter le quartier autour de la Plaza Dorrego, ses bars et son marché aux puces.
Notre auteur rockeur en fait également des tonnes dans le registre sordide et social des bas-fonds argentins (façon : les travelos naissent en Amérique du Sud).
Faut reconnaître que côté plume, Caryl Férey n’hésite pas à prendre des risques, et c’est au prix, parfois, de quelques maladresses qu’il arrive aussi, souvent, à placer de superbes envolées.

[…] Jana sourit enfin, en grand, les yeux comme des diamants. Et le monde changea de peau : elle aussi avait l’âme bleue.
[…] Un spectre amoureux qu’elle aimait à balles réelles.
[…] La Mapuche passa la main par la vitre ouverte pour absorber un peu de fraîcheur, la reposa sur le genou de Rubén endormi, et la laissa grésiller.
Après une première partie peu convaincante, l’histoire et les personnages se mettent en place et on va se laisser prendre par l’enquête menée par le couple de héros que forment Jana, indienne mapuche, et Rubèn, pseudo-détective (pas toujours crédible en justicier invincible).
Tous deux portent les stigmates du passé et vont se trouver embarqués dans une cavalcade pourtant très actuelle.
[…] La fêlure était maintenant béante. Il n’avait rien dit aux autres, rien montré. Il avait vu la Mort, celle qu’on ne doit pas voir, sous aucun prétexte, sauf à devenir fou.
Faut avoir l’estomac bien accroché pour suivre Jana et Rubèn tout du long, au fil des péripéties d’aujourd’hui et des souvenirs du passé.
Le notre (d’estomac) s’est un peu crispé sur la dernière partie qui comporte quelques scènes un peu gores (et qu’on trouve toujours un peu trop facilement racoleuses) : quelques ellipses auraient sans doute été bienvenues.
Une lecture éprouvante mais un roman beaucoup plus passionnant que celui d’Elsa Osorio pour découvrir le passé trouble de l’Argentine.
Et de quoi nous donner envie de relire Zulu et les autres.


Pour celles et ceux qui aiment voyager, y compris dans le passé récent.
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mardi 18 novembre 2014

Bouquin : Charlotte

Quelques gouaches et puis c’est tout.

On nous sait généralement de méchant parti pris et de vilaine mauvaise foi envers et surtout contre les prix qu’on court. Ils se contentent de venir doper les ventes de maisons d’édition déjà bien ventrues et très repues, consacrer des auteurs déjà bien connus et très lus (c’est le 13° roman de Foenkinos !!!), alors que ces distinctions devraient plutôt mettre en avant des auteurs jeunes en littérature, des premiers deuxièmes ou troisièmes romans, des plumes audacieuses et nouvelles, à qui un coup de pouce est nécessaire ne serait-ce que pour les lecteurs puissent faire de nouvelles découvertes.
Bon ça c’est (re-)dit.
Mais donc il arrive que des ami(e)s nous prêtent aimablement de telles sorties littéraires.
Notre lecture est parfois désastreuse [clic].
L’amie Claire, avisée et alitée, avait eu tout le temps de découvrir le dernier David Foenkinos juste avant que le Renaudot lui soit attribué (à Foenkinos, pas à Claire).
Il eut été de la dernière goujaterie de décliner le prêt.
D’autant qu’il s’agissait apparemment d’une biographie.
D’abord on aime bien les bios romancées.
Et puis on espérait secrètement que l’exercice avait contraint l’auteur dans de raisonnables limites.
Et puis le Renaudot ne datait que d’hier : les médias ne nous avaient pas encore écœurés.
Et puis on ne connaissait évidemment pas Charlotte Salomon : on nourrissait donc l’espoir de se coucher un peu moins bête, c’est l’avantage des bios.
Alors ?
Et bien, merci Claire, agréable découverte que les premières pages où l’auteur inaugure un style qui nous plait bien, fait de très courtes phrases. Un point.
À la ligne.
Ainsi tout du long.

[…] Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais.
Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Je me sentais à l’arrêt à chaque point.
Impossible d’avancer.
C’était une sensation physique, une oppression.
J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer.
Alors j’ai compris qu’il fallait l’écrire ainsi.

Tout comme Olivier Rolin et son Météorologue, David Foenkinos nous éclaire sur les circonstances qui l’ont poussé à écrire cette vie-là, plutôt qu’une autre.
La vie de Charlotte Salomon, artiste peintre de son état.

[…] Et puis, j’ai découvert l’œuvre de Charlotte.
Par le plus grand des hasards.
Je ne savais pas ce que j’allais voir.
Je devais déjeuner avec une amie qui travaillait dans un musée.
Elle m’a dit : tu devrais aller voir l’exposition.
[…] Et ce fut immédiat.
[…] Mes errances m’avaient conduit au bon endroit.
[…] Tout ce que j’aimais.
Tout ce qui me troublait depuis des années.
[…] Le désespoir et la folie.
Tout était là.
Dans un éclat de couleurs vives.

Pas drôle l’enfance de Charlotte, qui grandit dans une famille portée au suicide.
Pas drôle la vie de Charlotte, qui était juive allemande quand c’était pas le moment.
Pas drôle la fin de Charlotte, qui est gazée enceinte à vingt-six ans à Auschwitz. Point.
À la ligne.
Restent les gouaches de l’artiste.
Et la curiosité de notre écrivain qui nous entraîne avec lui sur les (maigres) traces de Charlotte, dans une courte quête qui va s’avérer un peu frustrante car il n’est pas aisé de faire ainsi connaissance avec une jeune personne ayant laissé si peu de choses … et si peu de famille derrière elle.
Quelques gouaches : c’est toute ma vie, dira-t-elle à la personne à qui elle les confie.
Quelques courtes et plaisantes digressions également, c’est l’un des charmes discrets des bios romancées : Schubert, la Conférence de Wannsee, …
Une lecture agréable, en dépit du sinistre sujet, même si l’on ne voit pas bien ce qui pouvait justifier le Renaudot (voir l’intro !).


Pour celles et ceux qui aiment les destins fulgurants et tragiques.
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samedi 15 novembre 2014

Bouquin : Kobra

Le principe de Spider Man

Habituellement on n’est pas trop fan des polars de Deon Meyer [1] dont on sait qu’il est parfois capable de vraiment bâcler son écriture et malheureusement certains passages le prouvent encore :

[…] Il se prépara un café instantané. Avala des Weet-Bix avec du lait et du sucre. Se brossa les dents, prit sa douche, se rasa et s’habilla.

Mais inexorablement l’Afrique du Sud et les séquelles douloureuses de son Histoire chaotique nous fascinent … alors de temps à autre, on replonge.
Notre ordonnance : un Deon Meyer par an, ne pas dépasser la dose prescrite.
Cette fois, nous voici aux prises avec Kobra.
Kobra c’est le surnom d’un tueur à gage beaucoup trop efficace qui, sur son chemin, sème des morts joliment exécutés entre les deux yeux et autant de douilles gravées d’un serpent.

[…] Ce foutu serpent sur la cartouche avait retenu son attention et ne cessait de lui trotter dans la tête. Quel genre de dingue fabriquait un poinçon avec un cobra en train de cracher son venin et en marquait ensuite ses munitions ? Ça devait prendre un sacré temps. Et dans quel but ? Les laisser sur la scène de crime comme une carte de visite …

Visiblement, le mystérieux Kobra n’en serait pas à son coup d’essai et aurait déjà Interpol aux trousses. Il aurait débarqué au Cap. Hécatombe dans une riche villa où se cachait un ressortissant britannique, mathématicien réputé, auteur d’un savant algorithme financier.
Pas mal de cadavres ce soir-là, ceux des gardes du corps bien sûr, mais point de matheux : disparu, enlevé ?
Tous les services sont sur la brèche y compris le MI6 anglais et les différentes officines plus ou moins secrètes du pays : et l’on sait l’Afrique du Sud trop bien lotie de ce côté …
L’inspecteur Benny Griessel et ses collègues essaient tant bien que mal de garder le contrôle de l’enquête et de naviguer dans ces eaux troubles et agitées qui feraient peur même aux requins, pourtant féroces dans cette région.

[…] – Vous connaissez le principe de Spider-Man ?
– Le quoi ?
– Le principe de Spider-Man. Plus on a de pouvoir, plus on a de responsabilités. De telles informations donneraient un pouvoir considérable à notre gouvernement, capitaine. Et je le pense incapable d’assumer d’aussi grandes responsabilités.

Au milieu de ces engrenages impitoyables, un grain de sable : un petit pickpocket maigrichon mais teigneux qui aura piqué le portefeuille de trop, à la mauvaise personne au mauvais moment …
Sans doute pour détendre une atmosphère tendue et rythmée comme un film américain, Deon Meyer réussit à distiller pas mal d’humour dans son roman et, une fois n’est pas coutume, il réussit même à placer quelques amusantes figures sur le thème casse-gueule et désormais éculé de la branchitude technologique en opposant les vieux de la vieille et les jeunes geeks connectés.

[…] – Je faisais un break avec Angry Birds. Je veux dire, si on peut pas lever le pied de temps en temps …
– Qui est Angry Birds ?

Comme on est très très difficile sur ce sujet précis (la branchitude techno), pointilleux jusqu’à l’intolérance, autant dire que si l’on a apprécié, c’est que soit une sénilité bienveillante nous guette, soit que c’est plutôt bon !
Et pourtant Deon Meyer en fait des tonnes sur ce thème et vous saurez bientôt tout sur ce qu’il faut faire (et ne pas faire !) avec son téléphone portable.
Autre détail pittoresque, l’inspecteur Benny Griessel sort à peine de ses séances aux Alcooliques Anonymes. Jusque là rien de bien nouveau dans la profession policière où nous sommes coutumiers des enquêteurs imbibés. Donc lorsque le matin Benny se pointe la gueule défaite, les yeux froissés et la chemise douteuse, tous les collègues et le lecteur sont prêts à jurer que l’inspecteur Griessel a fatalement replongé dans la bouteille.
Sauf que non, c’est pas ça, c’est même pire, du moins selon Benny qui ne veut rien avouer à personne (il faudra plusieurs chapitres avant de découvrir de quoi il retourne mais on ne vous dit rien car on a juré à Benny de garder le secret, et ça ne se répète pas ces choses-là).
Cerise sur le gâteau au boer, les dialogues sont truffés d’expression locales (zoulou, afrikaans, argot du Cap …) qui amusent et intriguent sans gêner la compréhension (y’a même un petit lexique pour les plus curieux).
Sans doute un des meilleurs Deon Meyer avec un scénario relevé et épicé, une galerie de personnages peinte d’un trait épais et soigné (un des meilleurs atouts de ce bouquin(1)), une course poursuite foisonnante et trépidante, … tout est prêt pour le cinéma.
Alors si vous voulez savoir qui est vraiment Kobra, savoir ce qui empêche Benny de dormir, savoir si le pickpocket échappera aux affreux (et à la police !), savoir pour qui tournait le fameux algorithme financier mis au point par l’anglais … direction Le Cap !

(1) - seule fausse note dans la galerie de portraits, l’improbable couple occidental que composent le trop naïf matheux anglais et sa trop jolie assistante de recherche - faut dire que le problème avec l’Afrique du Sud, c’est que c’est plein de noirs et le cahier des charges réclamait sans doute des rôles pour des stars hollywoodiennes blanches et bankables - visiblement Deon Meyer ne s’intéresse pas trop à ces deux personnages (et nous non plus) qui fort heureusement sont assez peu présents


Pour celles et ceux qui aiment l’Afrique, même du Sud.
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mardi 11 novembre 2014

Bouquin : Le météorologue

Nuages sur le front est

Parfois on se demande ce qui peut bien pousser tel auteur à romancer la biographie de tel personnage ?
Pourquoi donc Jean Echenoz nous a joué du Ravel, pourquoi donc Patrick Deville nous laissait le choix entre Peste et choléra, pourquoi donc Emmanuel Carrère nous entraînait en Russie à la suite de Limonov, … ?
Olivier Rolin a le bon goût de nous expliquer le concours de circonstances et de menues découvertes (on vous laisse découvrir la genèse de cette littérature) qui l’ont mené sur les traces de Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, météorologue de son état, russe de sa nationalité.
Comment cela, vous ne connaissiez pas cet illustre savant soviétique ? Aïe, aïe, aïe, il est grand temps de combler vos lacunes.

[…] Son domaine, c’était les nuages. Les longues plumes de glace des cirrus, les tours bourgeonnantes des cumulonimbus, les nippes déchiquetées des stratus, les stratocumulus qui rident le ciel comme les vaguelettes de la marée le sable des plages, les altostratus qui font des voilettes au soleil, toutes les grandes formes à la dérive ourlées de lumière, les géants cotonneux d’où tombent pluie et neige et foudre. Ce n’était pas une tête en l’air, pourtant – du moins, je ne crois pas. Rien, dans ce que je sais de lui, ne le désigne comme un fantaisiste. Il représentait l’URSS à la Commission internationale sur les nuages, il participait à des congrès pansoviétiques sur la formation des brouillards, il avait créé en 1930 le Bureau du temps, mais ces appellations poétiques ne le faisaient pas rêver, il prenait tout ça sérieusement, comme un scientifique qui fait son métier de scientifique au service, bien sûr, de la construction du socialisme, ce n’était pas un professeur Nimbus.

À l’heure où internet et la mondialisation n’étaient même pas encore en gestation, le bonhomme, partie prenante du Monde Nouveau en train de naître, avait déjà quelques vues.

[…] Il continue à perfectionner son réseau de stations météo, à affiner ses pronostics, à diffuser ses bulletins sur les ondes longues, tranquillement certain d’aider à la construction du socialisme et particulièrement à l’amélioration des performances de l’agriculture.   Et il voit large, et loin. Dans son domaine, c’est un visionnaire, ou peut-être un utopiste. Non content de jeter son filet sur l’immense territoire de l’Union soviétique, il rêve d’un système météorologique mondial.
[…] Bien sûr, pense-t-il, il faudra pour cela que la révolution prolétarienne triomphe dans le monde entier, mais il ne doute pas que cela finira par arriver.
[…] La supposition politique est hasardeuse, mais la prévision scientifique, pour audacieuse qu’elle soit, s’est vérifiée.

Malheureusement, le Socialisme ne lui en sera guère reconnaissant et le camarade Alexeï Féodossiévitch Vangengheim finira comme tant d’autres, au goulag, victime d’une dénonciation jalouse de ses pairs.

[…] Il fallait trouver des boucs émissaires pour les désastres de l’agriculture collectivisée, et les responsables des prévisions météorologiques étaient des candidats tout désignés à ce rôle.

Notre seule consolation sera que beaucoup des accusateurs et ‘interrogateurs’ du camarade Alexeï finiront avant lui (!) sous les balles de la terreur stalinienne : triste ironie d’une mécanique bureaucratique et paranoïaque qui s’en prend aussi vite aux autres qu’elle a d’abord été prompte à emprisonner les uns.

[…] La seule, mince, satisfaction que procure l’étude de ces temps sauvages, c’est de constater que presque toujours les fusilleurs finiront fusillés. Pas par une Justice populaire, ou internationale, ou divine, fusillés non par la Justice, mais par la tyrannie qu’ils ont servie jusqu’à l’abjection. Mais fusillés quand même, et ça fait du bien de l’apprendre.

Broyé par l’infernale machinerie soviétique, le savant camarade finira donc saboteur du socialisme : l’occasion pour Olivier Rolin de nous faire parcourir à grandes enjambées une grosse moitié du siècle dernier, de l’Ukraine jusqu’aux îles Solovki qui virent naître le premier Goulag dans un ancien monastère orthodoxe, entre Kem et Arkhangelsk, tout près de la Finlande.
Olivier Rolin porte d’ailleurs un regard décalé sur ce camp, un regard curieux et intéressé (et donc intéressant).

[…] Un évêque catholique érudit y côtoie un ancien chef des sections d’assaut du parti communiste allemand, un austère météorologue y croise un roi des Tsiganes.
[…] Il y a une bibliothèque dans le camp, et même une grande bibliothèque – trente mille volumes, dont plusieurs milliers en langues étrangères, français, allemand et anglais surtout. Une partie de ces livres proviennent des détenus eux-mêmes, soit qu’ils les aient apportés avec eux, soit que leur famille les leur ait envoyés. Les Solovki, dans les années vingt, étaient la capitale de la vieille Russie, des byvchie, les gens d’autrefois. Les personnages des récits de Tchékhov se seraient (se sont) tous retrouvés là. Gens qui lisaient, avaient des livres.

Beaucoup de qualités dans ce petit roman auquel il manque peut-être le souffle épique et magistral de Deville et d’Echenoz que l’on citait en introduction. Olivier Rolin s’appesantit un peu trop longuement sur les procédures dont fut victime le météorologiste : on comprend bien son envie de réhabiliter le savant mais ces descriptions minutieuses nous lassent un peu. On se dit que ce petit livre aurait gagné à être plus ramassé, plus homogène, à moins balancer entre le parcours du scientifique et les errances du déporté. Mais c’est aussi ce que veut traduire Olivier Rolin à travers ce destin : la chute du rêve socialiste, le rêve d’un nouveau monde auquel beaucoup croyaient comme l’auteur, ses lecteurs et  Alexeï Féodossiévitch Vangengheim.

[…] L’histoire du météorologue, celle de tous les innocents exécutés au fond d’une fosse, sont une part de notre histoire dans la mesure où ce qui est massacré avec eux c’est une espérance que nous (nos parents, ceux qui nous ont précédés) avons partagée, une utopie dont nous avons cru, un moment au moins, qu’elle “était en passe de devenir réalité”.


Pour celles et ceux qui aiment la Russie et la science des nuages.
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lundi 3 novembre 2014

Bouquin : Comment tirer sa révérence

On ne tue qu’une seule fois

Après l’exécution de Lewis Winter, marquée d’un coup de cœur, on attendait l’écossais Malcolm MacKay au tournant des Hébrides.
Après nous avoir décrit dans un style remarquable mais très marqué, avec une écriture originale mais très typée, les états d’âme (ou plutôt l’absence d’états d’âme) du tueur à gages Calum MacLean, cet auteur allait-il réussir à se renouveler sans se répéter ? à nous embarquer de nouveau sans nous lasser ?
Verdict sans appel avec l’épisode 2 ou Comment tirer sa révérence.
Rappelons quand même que Il faut tuer Lewis Winter avait eu droit à un coup de cœur ici même.
Ce n’est pas rien mais ce que l’on craignait est malheureusement avéré : quand on a écrit quelque chose d’aussi typé, il est ensuite difficile de se renouveler sans se trahir, difficile de remplacer une épice par une autre, difficile de changer un condiment sans trahir la recette.

[…] Elle a dit avec un sourire moqueur :
« Tu es vraiment le type du dur silencieux. » C’était mignon.
« Surtout silencieux », a-t-il répondu en haussant les épaules.
[…] n’y a que deux choses qui comptent. Le fric et la police. Escroquer un supérieur est puni. Parler à la police est puni sévèrement. Le reste est sans gravité.

Avec Comment tirer sa révérence, Malcolm MacKay reprend les mêmes personnages (les tueurs de l’équipe) et la même recette (l’absence d’états d’âme des uns et des autres, la description presque clinique des réflexions et des actions). Mais l’effet de surprise ne joue plus, la répétition froide et clinique n’amuse plus.
De plus, si l’on veut bien garder les personnages (moins les morts), le style et l’ambiance, il faut bien renouveler l’intrigue : là aussi, déception avec cette rivalité très convenue entre le jeune tueur (Calum MacLean) en passe de détrôner le vieux briscard qui commet une erreur. La sauce ne prend pas vraiment.

[…] Il a horreur des interventions d’urgence. Elles se font dans la précipitation. Facile, et parfois inévitable de commettre des erreurs. Lui est un programmeur. Méticuleux et patient. Lent, diraient certains. Libre à eux. Sa qualité vient de sa patience.

Mais que cela ne vous empêche surtout pas de faire connaissance avec Calum MacLean si ce n’est pas déjà fait : le premier épisode (à lui seul donc) valait bien le détour par Glasgow, rappelons-le.


Pour celles et ceux qui aiment toujours les tueurs à gage.
D’autres avis sur Babelio.