jeudi 4 septembre 2014

Cinoche : Enemy


Une araignée au plafond.

Après le si remarquable Incendies et le presque aussi remarquable Prisoners, le nouveau film du québécois Denis Villeneuve Enemy nous attirait inexorablement(1) en dépit de sa réputation de film ‘prise de tête’.
Alors tout comme MAM, on peut ne pas aimer. Du tout.
Ne pas entrer dans cette histoire qu'on n'arrive pas à croire, qu'on n'arrive même pas à avoir envie de croire, et être pris d'une forte envie de quitter la salle à mi-chemin de ce film jaunasse, déprimant, lent et ennuyeux.
Ou bien comme BMR, on peut se laisser surprendre et entraîner dès les premières images par le curieux parti pris du cinéaste de filmer tout cela comme un vieux film de SF des années 80, dans un Toronto sans identité, dilué et coloré dans les tons sépia, une ville embrumée et impersonnelle, tentaculaire et inhumaine, pratiquement sans âme qui vive.
Jake Gyllenhaal, l'acteur fétiche de Villeneuve, y traîne sa déprime, seul comme une âme en peine. Dans ce cadre hypnotique, chaque objet, chaque décor est absolument réaliste et si l'on regarde bien, familier ... mais on se croirait sur une autre planète, dans un monde futuriste perdu quelque part entre Orwell et Kafka. Le résultat n'est évidemment pas folichon mais l'ambiance pesante et inquiétante.
Et cette histoire de double alors ? (adaptée du roman du portugais José Saramago).
Il y a effectivement deux Jake : l'un est prof d'histoire à la fac et a une petite amie, l'autre est un acteur de seconde zone, marié avec une femme enceinte. L'un et l'autre semblent aussi maladroits ou mal à l'aise avec leurs compagnes et donc la Femme en général.
Le prof découvre son double exact dans un film vidéo et part à sa recherche. De fil en aiguille, ils vont même jusqu'à échanger leurs places et leurs compagnes ...
Il est aussi question de schémas, de figures et d'événements qui se répètent en boucle comme les appartements dans les cités d'immeubles sans fin de Toronto.
Il y a évidemment plusieurs niveaux de lecture possibles et Denis Villeneuve met un soin méticuleux à laisser les hypothèses ouvertes.
On peut voir cela sous le mode un peu fantastique, un peu SF (ce que peut suggèrer la mise en scène, on l'a vu) : les doubles s'échangent, une vie prend la place de l'autre et s'approprie tout ce qui va avec, femme, voiture, appartement, jusqu'aux clés de l'inconscient.
On peut aussi regarder cela comme la psychose d'un seul homme perdu dans cette ville inhumaine, avec une araignée au plafond. Il mène une double vie et s'invente de quoi se les expliquer.
Deux ou trois belles scènes marquent le film : la rencontre des deux doubles évidemment, pleine de tensions et d'émotions, et les réactions (différentes) des deux compagnes lors de l'échange ou du soi-disant échange.
Une très belle et très courte réplique résume le propos :

- Et comment s'est passée ta journée à la fac ? demande l'une des compagnes, le soir sur l'oreiller.
Le Jake qui est dans le lit, joue la surprise ou l'hésitation, il ne répond pas vraiment et la dame marmonne, euh, non, bon laisse tomber, pas d'importance.

Sauf que celle qui demande ça ... est supposée être l'épouse de l'acteur et pas du prof !
S'est-elle rendu compte de la substitution et l'accepte-t-elle en imaginant gagner au change (comme on l'a dit, Villeneuve a semé plein d'indices propres à accréditer cette version).
Ou bien sait-elle que son prof de mari mène une double-vie, rêve tout éveillé d'être acteur de cinéma et qu'il ne faut pas trop le stresser sur ces questions (avec autant d’indices également) ?
Le film n'est pas si abscons que l'on veut le laisser croire, et Denis Villeneuve est même plutôt explicite, parfois trop, mais le rythme est lent et certaines scènes s'étirent un peu trop en longueur.
Un conseil de MAM (un conseil de femme, habituée à remarquer ces choses-là apparemment !) : soyez attentif à l'alliance du début à la fin du film !

(1) - en réalité, Enemy a été tourné avant Prisoners mais les distributeurs ont sagement attendu le succès du troisième pour diffuser le second




Pour celles et ceux qui aiment les araignées.
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