lundi 30 septembre 2013

Cinoche : Elle s’en va

Miss France profonde.

Il y eut de méchantes critiques pour dire que le film d'Emmanuelle Bercot n'avait qu'un seul personnage : Catherine Deneuve.
Il y eut de plus méchantes critiques encore pour critiquer les méchantes premières critiques et dire qu'il y avait en fait, deux personnages dans le film : Catherine Deneuve et un break Mercedes.
Et bien toutes ces méchantes critiques avaient tort et n'avaient pas compté comme il faut : il y a un troisième acteur. Le petit-fils de mamie Deneuve, Charlie, incarné par le remarquable Nemo Schiffman.
Jusqu'à son apparition à l'écran on s'ennuie ferme sur les routes de campagne de la France profonde(1) en compagnie de Deneuve et de son break Mercedes.
Mais dès que le gamin entre en scène, le film trouve son rythme, le spectateur aussi, le break Mercedes passe en arrière plan(2), Catherine Deneuve n'occupe plus que les trois quarts de l'écran seulement. Il faut dire qu'avec le gamin, le film a enfin trouvé un scénario (convenu, mais un scénario quand même) : mamie Bettie (c'est le nom du personnage joué par Deneuve) était fâchée depuis des années avec sa fille(3) et se voit contrainte de prendre en charge son petit-fils pendant quelques jours.
Autour de cette rencontre de la mauvaise grand-mère et de l'ingrat petit-fils, le road-movie de Bettie se structure : après avoir fui son restaurant breton où elle était peu crédible, après avoir vécu quelques rencontres hasardeuses au fin fond de la France profonde, Bettie se met en quête de son passé et des occasions manquées. Elle était passée à un cheveu blond du titre de Miss France 1969.
MAM prévient carrément : c'est un film de femmes pour les femmes, et BMR n'y comprend pas grand chose (aux femmes en général et aux films de femmes en particulier ?). Voilà, c'est dit.
Comme Les beaux jours de Fanny Ardant, comme la superbe Cate Blanchett filmée par l'ennuyeux Woody Allen(4), c'est ici encore le portrait d'une femme à l'aube du troisième âge. On filme les corps un peu trop mûrs. Curieusement (ou non), dans ces trois films, c'est à chaque fois l'actrice vieillissante qui 'fait' le film à elle seule.
Même si le film d'Emmanuelle Bercot est un peu décousu (ou cousu de fil blanc), il reste agrémenté de quelques très belles scènes : la réunion des anciennes Miss à Annecy (on pense un peu à la Tournée de Mathieu Amalric), et puis bien sûr les nombreuses scènes avec le petit-fils, ...
Mais avec quelques partis pris à peine supportables comme cette énième peinture de nos pittoresques compatriotes à moustaches de la France profonde(5) et une very-happy-end qui (je cite Critikat) fleure bon la pub de l'ami Ricoré. Ça va avec.
À lire : une interview d'Emmanuelle Bercot où est (entre autres) expliquée cette fameuse scène de la cigarette roulée qui appelle les dithyrambes de la critique généralement bien trop favorable à la cinéaste.

(1) - bien sûr me direz-vous : mais que faire d'autre au-delà du périphérique ?
(2) - bientôt remplacé par un truc (pardon : un truck) Land Rover : oublié le break Mercedes, rarement un personnage aura été traité au cinéma avec autant de désinvolture
(3) - Camille, aussi horripilante à l'écran que sur cd
(4) - on ne dira rien de plus ici de ce film insipide où papy Woody déverse un tombereau de clichés et de poncifs et que Cate Blanchett, admirable actrice, n'arrive pas à sauver - mais MAM a bien aimé, voir remarque un peu plus haut !
(5) - on dirait un film américain, tiens du Woody Allen pourquoi pas


Pour celles et ceux qui aiment Catherine Deneuve (beaucoup) et les routes de campagne (beaucoup aussi).
L'avis de Critikat et celui des Inrocks.

dimanche 29 septembre 2013

Bouquin : La grande course de Flanagan

Cours Flanagan, cours !

Dans la série : les bons bouquins lus cet été

Il est des bouquins magiques qui vous emportent au loin, à une autre époque, dans un autre milieu, vers une autre culture. Ailleurs.
Il serait vain d’en citer ici mais La grande course de Flanagan de Tom McNab est l’un de ces bouquins fabuleux.
Pourtant ce livre-là ne nous emmène pas très loin : aux US.
Ni vraiment en des temps très reculés : c’était les années de la grande crise, celle de 29.
Non l’exotisme et le dépaysement sont ailleurs puisque ce bouquin nous emmène dans un autre monde, celui des sportifs, des coureurs pour être plus précis, des coureurs de fond, des quelques coureurs de grand fond qui prirent le départ dans les années 1930 pour traverser les US.
Plus de 5.000 km, deux marathons par jour, six jours sur sept.

[…] Messieurs, ici, il s’agit de saisir sa chance. Il n’y a pas d’aumônes dans la Trans-america. Ces athlètes sont venus de soixante et une nations du monde entier. Certains sont chômeurs, d’autres ont vendu leur maison, d’autres encore ont laissé femme ou fiancée pour disputer cette course. Ce sont des hommes, messieurs. Ils savent que c’est un pari, parce que personne n’a jamais parcouru cinq mille kilomètres à travers les États-Unis d’Amérique. Ces hommes sont des athlètes - ce sont aussi des joueurs. Ils parient que leur corps pourra tenir le coup pendant trois mois à quatre-vingt kilomètres par jour.

Une entreprise de folie à une époque où l’on était prêt à tout pour quelques dollars, quitte à danser jour et nuit (c’était l’époque où l’on achevait bien les chevaux), quitte à courir 80 km par jour pendant 3 mois.
C’était la mode des premiers JO, des premiers Tours de France à vélo, des marathons.
C’était la grande crise, celle de 29. Il fallait occuper du monde, la vie ne valait pas chère, il fallait donner de quoi rêver un peu. Du pain et des jeux.

[…] - Ce que nous emmenons d’ici à New-York, c’est du divertissement, répondit Flanagan.
”Partout où nous irons, à chaque minute du parcours, j’ai l’intention de présenter un spectacle.”

Pour sa grande course, Tom McNab s’inspire d’une ‘vraie’ compétition (voir ci-après) et donne le départ en 1931 à ses 2.000 coureurs venus des quatre coins de monde. Quelques coureurs chevronnés mais aussi beaucoup de pauvres types qui, pour sortir leur famille ou leur village de la crise, n’avaient plus que l’espoir des primes promises à l’arrivée. Et leurs jambes.
Comme lors de la véritable Transcontinental Foot Race, un quart d’entre eux arriveront à New York quelques 3 mois et 5.000 km plus tard.

[…] - Alors, Willard, combien ont survécu aux éliminatoires ? “ demanda-t-il.
- Au dernier relevé, mille deux cent quatre-vingts”, répondit Willard en se levant de son bureau après avoir consulté son bloc-notes.
Flanagan jura à haute voix. “Près de mille coureurs éliminés en quatre jours ! Cette course ressemble plus à un massacre qu’à une compétition. Et la fille ?”

Et oui, il y a même quelques femmes dont certaines iront jusqu’au bout !
On connait bien ces polars tellement captivants qu’on ne les lâche plus.
Et bien même si l’on est ni sportif ni accro au jogging mais plutôt du genre avachi sur son canapé avec une bière à la main, avec La grande course de Flanagan et Tom McNab, c’est pire qu’un polar, on ne lâche plus le bouquin et on lit, on lit, matin, midi, soir, comme les coureurs, de défi en défi, on veut savoir, on court avec eux, qui va y arriver, qui va craquer, qui va tenir, quand vont cesser les souffrances, allez, allez, tiens bon ! Nom d’un chien quelle histoire !
Le roman est plutôt bien construit, jour après jour, kilomètre après kilomètre, on fait peu à peu la connaissance d’une douzaine de coureurs (leur histoire, leur motivation, …), des liens se tissent, des romances même.
Quelques épisodes homériques (MAM y a trouvé quelques longueurs) viennent ponctuer la course, émailler le récit. Et puis des histoires rocambolesques avec la mafia, la politique, le FBI, les syndicats, … Tout le contexte du pays et de l’époque, passionnant.
La course est aussi une sacrée “affaire” à organiser, avec une caravane comme celle du Tour, des sponsors, et toute la logistique : Flanagan est bientôt proche de la déroute financière. Et puis la rivalité avec les JO, entre sportifs amateurs et professionnels et d’autres histoires encore qu’on vous laisse découvrir.
Tout cela est bigrement intéressant, on se plait à découvrir tout un monde méconnu et on n’a guère le temps de souffler entre les étapes.
Et puis la course bien sûr : foulée après foulée, dans la chaleur accablante des sables du désert de Mojave, dans le froid cinglant des neiges des Rocheuses, … Bien vite, au fil des abandons, la course se resserre. Ils partirent 2.000 mais se virent moins de 500 en arrivant au port de New-York.
Le suspense est sur tous les fronts.


La “vraie” course fut lancée le 4 mars 1928 par Charles C. Pyne.
Il y eut 200 coureurs (et non 2.000) à défier les 5.500 km de cette Transcontinental Foot Race qu’on appela bientôt le Bunion Derby. Seuls 54 furent au rendez-vous de l’arrivée, trois mois plus tard.
Évidemment il faut en profiter pour rappeler le bouquin d’Échenoz sur la vie de Zatopek (un autre coup de cœur !) : ce sera quelques années plus tard et le Monde traversera encore une époque troublée.

Pour celles et ceux qui aiment la course à pied.
D’autres avis sur Babelio et celui de Dominique.

jeudi 26 septembre 2013

Bouquin : Travail soigné


Franco-polar.


Dans la série : les bons bouquins lus cet été
Remercions Xavier de nous avoir signalé Pierre Lemaitre, inconnu jusqu’ici de nos services.
Quel dommage d’être, jusqu’ici, passé à côté de cet auteur français de polars qui n’a rien à envier à, disons par exemple Fred Vargas.
L’écriture de Pierre Lemaitre est du même niveau que celle de la dame. Travail soigné, c’est le titre de son bouquin mais aussi notre conclusion : travail soigné.
Il ne faut que quelques lignes à cet auteur pour brosser un portrait bien typé de ces personnages, quelques coups de pinceau et voilà, on se fait une idée bien précise de tel ou tel.
Quant au héros-flic, le commandant Camille Verhoeven, voilà un flic pas banal ! Le bonhomme, le petit bonhomme, ne mesure que un mètre quarante-cinq ! De quoi fournir quelques pages amusantes, cocasses, curieuses, dérangeantes, …
[…] Du haut de son mètre quarante-cinq définitif, Camille ne savait pas, à cette époque, ce qu’il haïssait le plus, de cette mère empoisonneuse qui l’avait fabriqué comme une pâle copie d’un Toulouse-Lautrec seulement moins difforme, de ce père calme et impuissant qui regardait sa femme avec une admiration de faible ou de son propre reflet dans la glace.
On a dit polar, serial killer, … autant dire que ça commence fort quand les flics découvrent avec nous la première scène de crime :
[…] - C’est quoi ce bordel …
[…] - Il me faut deux équipe. Ça va être long.
Et il ajouta, ce qui n’était pas dans ses manières :
- C’est pas commun comme truc …
Ça n’était pas commun.
Et une fois prises les photos et les empreintes :
[…] Les journalistes sont un peu comme des employés des pompes funèbres, ils vous estiment la longueur d’un corps au premier coup d’œil. Et en voyant sortir les sacs, tout le monde devina que tout ça était en morceaux.
Heureusement, on fait dans le culturel : maman Verhoeven était peintre et le serial killer se sent lui aussi un peu une âme d’artiste (dommage pour ses victimes, mais elles n’avait qu’à pas traîner dans le bouquin, tant pis pour elles).
Ce roman est truffé d’hommages à la littérature policière(1), de références, notamment au Dahlia noir de James Ellroy (Pierre Lemaitre enseigna la littérature).
Et la construction du bouquin est un petit chef d’œuvre, juste pour la beauté du geste d’écriture : on vous laisse découvrir les surprises qui se cachent entre le roman policier et le livre tout court.
Le commandant Verhoeven est un petit bonhomme mais un grand flic, de ceux qu’on va avoir grand plaisir à retrouver lors de prochaines enquêtes.
On reparle donc très bientôt de Pierre Lemaitre ! Et on attend sagement le prochain épisode [Alex] avant d’épingler le coup de cœur.
(1) - mais sans qu’il soit besoin d’être expert pour apprécier l’enquête : Lemaitre est un excellent guide


Pour celles et ceux qui aiment les petits flics et les grands serial killers.
D’autres avis sur Babelio.

mardi 24 septembre 2013

Bouquin : Dans les forêts de Sibérie

Sibérie m'était contée.

Dans la série : les bons bouquins lus cet été

BMR et MAM ont encore le souvenir de leur rencontre en 2006 avec le lac Baïkal, Anastasia et Irkoutsk.
Il n'était donc pas question de laisser passer une nouvelle(1) occasion d'y retourner, ne serait-ce que par la lecture du journal de Sylvain Tesson : Dans les forêts de Sibérie.
Le bonhomme est un peu géographe, un peu voyageur, un peu "raider", un peu écrivain.
C'est surtout un intellectuel parisien, arrogant et écolo(2).
Mais il le sait. Et c'est ce qui sauve son journal, écrit au fil des six mois passés, non pas au cœur de la forêt russe mais au bord du lac Baïkal(3). Trois mois d'hiver, trois mois d'été. Le lac pris par deux mètres de glace pendant presque la moitié de l'année et la violente débâcle en quelques jours de printemps. Un programme passionnant pour qui veut échapper quelque temps à la fureur frénétique du monde, bien équipé pour survivre presque confortablement : des stères de bois, des kilos de pâtes, et surtout des litres de vodka. Quelques bouquins aussi.
Les plus proches voisins sont à une journée ou deux de marche ou de kayak. Quelques visiteurs parfois, en camion ou en bateau, selon la saison.
L'expérience érémitique est sagement organisée et mesurée(4), bien loin de la vie folle et ascétique des premiers anachorètes.
Mais depuis un certain vendredi où Daniel Defoe écrivit son Robinson sans même quitter son île britannique, chacun de nous rêve plus ou moins de cette parenthèse loin du monde et de nos semblables. Sylvain Tesson a décidé de le vivre, ce rêve. Quelques mois.
Et nous, on est ravis de suivre le naufragé volontaire pendant quelques pages, même si quelques sentences prétentieuses pouvaient être évitées (des aphorismes  de sous-préfecture, dit Sylvain Tesson lui-même) :

[…] Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure.
[…] Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix.

Tranche de vie écolo : sur un air connu, c'est l'occasion de (re-)découvrir dame nature, le cycle des saisons, le rythme du temps, les petits animaux (les mésanges ou les moustiques) comme les gros (les phoques ou les ours).

[…] 4 avril
Aujourd’hui, beaucoup lu, patiné trois heures dans une lumière viennoise en écoutant la Pastorale, pêché un omble et récolté un demi-litre d’appât, regardé le lac par la fenêtre à travers la fumée d’un thé noir, dormi un peu dans les rayons du soleil de 16 heures, débité un tronc de trois mètres et fendu deux jours de bois, préparé et mangé une bonne kacha et pensé que le paradis n’était pas ailleurs que dans l’enchaînement de tout cela.
7 avril
Une heure entière à nettoyer la cabane. Mon balai de roseau fait des merveilles. Je passe un coup d’éponge sur la toile cirée et astique les carreaux à la vodka. Comme c’est jour de nettoyage, je prépare mon banya. Le soir, propre comme un rouble, je suis à la table avec la vodka dans mon verre, la kacha qui chauffe, le thé sur le poêle, les bougies qui pleurent et le lac qui grince : chacun a sa place accomplissant son devoir. Le baromètre chute brutalement, j’entends siffler la cime des cèdres...

Tranche de vie littéraire : c'est surtout l'occasion de lire, de lire des livres enfin d'une seule traite, de lire sans interruption ni autre obligation. Et bien sûr, c'est aussi l'occasion d'écrire, comme en écho à ces lectures.

[…] La dernière caisse est une caisse de livres. Si on me demande pourquoi je suis venu m’enfermer ici, je répondrai que j’avais de la lecture en retard. Je cloue une planche de pin au-dessus de mon châlit et y range mes livres. J’en ai une soixantaine. À Paris, j’ai pris grand soin de constituer une liste idéale. Quand on se méfie de la pauvreté de sa vie intérieure, il faut emporter de bons livres : on pourra toujours remplir son propre vide. L’erreur serait de choisir exclusivement de la lecture difficile en imaginant que la vie dans les bois vous maintient à un très haut degré de température spirituelle. Le temps est long quand on n’a que Hegel pour les après-midi de neige.

Tranche de vie russophile : finalement, on se rend compte au fil des pages que voisins et visiteurs prennent beaucoup plus de place que l'on ne pensait. Bien entendu ils viennent de manière intempestive et inconvenante, déranger l'agencement tranquille de la retraite mais ce sont également eux qui remplissent une existence qui, sans ces intrusions, s'avèrerait plutôt vaine. On se prend bientôt à attendre la prochaine invasion de quelques russes trop fougueux, visite dont on sait qu'elle sera beaucoup plus riche et instructive que la trop gentille venue de la pittoresque mésange matinale sur le bord de la fenêtre.

[…] Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux, il me manque quelqu’un à qui l’expliquer.

Par une sorte de paradoxe - mais avec un peu de recul, c’est sans véritable surprise - le supposé ermite parisien n'acquiert finalement de sens que par les quelques rencontres qu'il fait en ce pays qui n'est pas le sien !

Premier épisode d’une petite série qu’on entame sur les ermites solitaires et les cabanes en forêt …

(1) - souvenez-vous également du Canapé rouge de Michelle Lesbre
(2) - et je sais de quoi je parle, disait le bobo
(3) - le naufragé a toujours besoin d'un rivage
(4) - seule la vodka n'est pas mesurée !


Pour celles et ceux qui aiment les îles désertes.
D’autre avis sur Babelio.

lundi 23 septembre 2013

Cinoche : Ilo Ilo

Portrait de famille au bord de la crise.

Avec Ilo Ilo, Anthony Chen dresse le portrait d'une famille moyenne et typique de chinois de Singapour.
Une famille au bord de la crise de nerfs.
Le père "joue" en bourse avec l'argent du ménage et fume en cachette pour déstresser, le gosse est insupportable (du genre tête à claques à qui il faudrait botter le cul), la mère est épuisée, enceinte jusqu'aux yeux, elle bosse dans une grosse boîte et l'école l'appelle sans cesse pour les frasques de son fils.
Histoire de parer au plus pressé, ils décident d'embaucher une bonne à tout faire, moitié bonniche, moitié nounou. Ce sera une immigrée philippine, Terry.
Son arrivée dans le foyer sous tension n'est pas des plus cools : l'insupportable gamin ne veut pas qu'elle dorme dans sa chambre, ne veut pas qu'elle mange à table avec eux et lui en fait voir de toutes les couleurs. La mère est raciste comme la plupart des chinois de là-bas et le père, faible et peu présent, laisse faire. Étrange de voir que à Singapour comme à Dubaï ou Paris, les situations de ce genre (exploitation du personnel domestique immigré) se ressemblent trait pour trait : ce doit être ça la mondialisation ?
Mais la famille en question est également au bord de la crise. Tout court.
Singapour n'est plus le paradis dont on pouvait rêver il y a quelques années.
La mère travaille dans une entreprise de "shipping" et tape des lettres de licenciement à longueur de journée, le père lui, perd son boulot deux ou trois fois dans le film.
Et il n'est pas rare que l'un des voisins se défenestre, carrément. Dure, dure la vie à Singapour.
Faute de religion, chacun se raccroche à un espoir insensé : le gamin joue compulsivement au loto, le père parie en bourse et la mère se laisse attraper par une arnaque à la pensée positive et la confiance en soi.
Au fil des images, on se rend compte finalement que l'insupportable gamin du début ne cherche qu'à fuir et refuser ce qu'on lui "offre" : coincé dans une famille sans amour, un foyer au vide sidéral, une vie déshumanisée et un pays sans avenir ni perspective(1). Dure, dure la vie à Singapour.
L'immigrée Terry semble être la seule personne "normale", la seule personne humaine. Tout se passe à Singapour et le film s’appelle Ilo Ilo(2) : c’est là-bas que sont les vrais gens, sans doute ?
L'ambiance de Singapour est nettement moins sympa que celle de Hong-Kong si l'on veut faire référence au très beau film d'Ann Hui qu'on avait vu en mai dernier et qui parlait lui aussi de famille chinoise “avec domestique” : Une vie simple, où pourtant les conditions n'étaient pas bien drôles non plus mais où justement une humanité profonde transpirait de chaque image.
Ici Anthony Chen dresse un portrait vraiment très amer de son pays. Alors on pourra peut-être éviter Singapour dans nos prochaines escales mais on voudrait juste se rassurer et être certain que le cinéaste ne nous ait pas tendu un miroir ... des fois qu'avec la mondialisation ...
Si ça vous dit, dépêchez-vous, on était à la bourre sur ce coup-là.

(1) - étrangement, aucune image "panoramique" de l'île ou de la ville, on se sent coincé entre les murs des bureaux, des ports ou des barres d'immeubles - un instant seulement, le gamin justement emmène sa nounou sur le toit de l'immeuble pour voir un peu au loin .. avec la tentation de se jeter en bas.
(2) - Ilo Ilo est une région des Philippines dont est originaire Terry


Pour celles et ceux qui aiment les familles en crise.
L'avis de Cluny.

dimanche 22 septembre 2013

Cinoche : Jimmy P.

Le divan de l’indien.

Décidément après Le divan de Staline, le fantôme de papa Freud a décidé de venir hanter les colonnes de ce blog !
Pourtant sur l’affiche et le papier, a priori ce film Jimmy P. n’avait pas que des atouts :
- une histoire de psy,
- l’adaptation à l’écran d’une thèse (Psychothérapie d'un indien des plaines) d’un obscur anthropologue qui se piquait de psychanalyse,
- un film de l’érudit et cérébral Arnaud Desplechin,
- la séance de 21h30 après l’apéro du samedi …
Et ben non : on ne s’est pas endormis ni même ennuyés un seul instant !
Non pas le coup de pompe, mais bel et bien le coup de cœur !
Alors voici la mise en images de la rencontre de Georges Devereux, né Győrgy Dobó dans une ville de Roumanie, de sa rencontre avec Jimmy Picard un indien démobilisé de la guerre (on est en 1945) qui souffre de maux de tête insupportables.
Les médecins d’un hôpital militaire du Kansas qui tentent de “réparer” les têtes cassées par la guerre, ne diagnostiquent aucun trouble physiologique chez Jimmy malgré une vilaine blessure à la tête(1).
L’anthropologue Devereux débarque dans le Kansas, fasciné par tout ce qui touche aux ethnies indiennes et entreprend ses conversations analytiques avec Jimmy.
On sent Desplechin intrigué par l’étrange roumain, juif renégat, qui se fait désormais passer pour un français, pour un médecin aussi (aucun titre !), pour un psychanalyste encore (récusé par ses pairs !), une personnalité complexe et tourmentée, à la limite de l’usurpation. Un touche à tout de génie (pianiste, libraire, analyste, polyglotte, anthropologue, …) qui se fera enterrer chez les indiens mohaves.
C’est Mathieu Amalric qui donne corps et cœur à ce petit bonhomme bigleux et enrhumé(2).
En face, l’imposante carrure de l’indien Benicio Del Toro, régulièrement terrassé par ses crises et tourmenté par ses rêves (et l’on sait combien les indiens sont versés dans les sciences oniriques).
Mais le vrai personnage du film n’est ni le petit clone de Freud, ni l’ours sauvage de l’ouest : c’est bien la rencontre entre ces deux incroyables personnages, entre ces deux formidables acteurs.
Dès la première scène entre eux deux, ça fuse, chaque dialogue, chaque séance est un régal d’intelligence et d’humanité. Mise en scène et acteurs sont entièrement dédiés au seul service de ces propos. Remarquable.
Bientôt, comme dans toute bonne psychanalyse bien menée, on se prend à regretter de ne pas pouvoir prolonger ces moments quand Devereux regarde sa montre et nous dit : Well, see you tomorrow ?
Au fil des séances, l’échange se tisse entre ces deux hommes que tout sépare mais qui deviendront amis. Devereux apportera la sérénité à l’indien tourmenté par des blessures de l’âme qui datent de bien avant guerre. Et Jimmy Picard apportera la reconnaissance professionnelle à l’apprenti psy qui trouva avec lui, enfin, la justification de ses thèses peu orthodoxes : inventeur de l’ethnopsychanalyse et partisan de l’intervention du thérapeute dans la cure.
On s’est rappelé bien sûr le Discours d’un roi, où l’on avait savouré également de beaux dialogues entre un être souffrant et son thérapeute, un thérapeute (le “docteur” Logue) qui lui aussi était considéré par tous comme un charlatan.
On a pu apprécier également l’apparition si lumineuse de la britannique  Gina McKee qui interprète Madeleine, l’amie de Devereux (à la vie décidément aussi compliquée que celle de ses patients !) venue lui rendre visite quelques jours : un très joli portrait de dame.

(1) - pittoresques moments que ces images de la psychiatrie en 1945 ! façon, vol au-dessous d’un nid de coucous ! des toubibs de bonne volonté mais démunis !
(2) - ah savoureuse réplique du patient Jimmy P. lorsque les médecins militaires de l’hôpital lui demandent après quelques séances, alors comment ça se passe avec le petit français : “il va beaucoup mieux” !!! Cela montre à quel point est large et profond le fossé qui sépare les uns et les autres. Devereux avait entrepris de le franchir, ce fossé.


Pour celles et ceux qui aiment les échanges culturels.
L’avis de Filmosphere.

samedi 21 septembre 2013

Bouquin : Noyade en eau douce

L’eau de la piscine était amère …

Dans la série : les bons bouquins lus cet été

Noyade en eau douce.
Les éditions Gallmeister ont ré-édité l’an passé ce polar de Ross MacDonald et comme souvent leur choix est judicieux car on jurerait un bouquin tout frais du jour, écrit à la manière de.
Une écriture sèche, à la manière des bons vieux polars des années 30, à la Chandler ou Hammet, ces romans où un détective privé de la côte ouest, un “privé”, entreprend de dénicher les vérités qui dérangent et qui ne sont jamais bonnes à dire, contre vents et marées et surtout contre flic un peu pourris et malfrats patibulaires ou presque.
Et pourtant ce bouquin à l’écriture étonnamment ‘moderne’ est garanti d’époque : c’est en 1950 que Ross MacDonald (pseudo de Kenneth Miller) écrivait les aventures de son privé fétiche : Louis Archer (incarné plus tard à l’écran par Paul Newman).
Et tous les ingrédients de la bonne vieille recette sont déjà là.
Une blonde coincée dans une famille à la Dallas, la famille Slocum.

[…] - J’ai l’impression qu’entre vous et votre belle-mère, ce n’est pas l’amour fou.
Elle haussa les épaules.
- J’ai arrêté de faire des efforts il y a bien longtemps. Elle ne m’a jamais pardonné d’avoir épousé James. C’était son petit chouchou d’amour et je l’ai épousé jeune.

Des armes à feu.

[…] - Votre ami a l’air très mécontent, dit le jeune Musselman. C’est un pistolet que vous avez là ?
- C’est un pistolet.
- Dites, vous êtes pas gangster ou un truc du genre, hein, monsieur Archer ? Je ne voudrais pas …
Il préféra ne pas finir sa phrase.
- Je suis un truc du genre, dis-je. Et vous ne voudriez pas … ?
- Bah, rien.

Du fric et du pétrole (Dallas, on vous dit !).

[…] - Gardez moi ça dans votre coffre jusqu’à demain, dis-je en tendant mon paquet par l’étroite ouverture.
Il le regarda sans le toucher.
- Qu’est-ce qu’il y a, dedans ?
- De l’argent. Une très grosse somme.
- À qui appartient cet argent ?
- C’est ce que j’essaie de savoir. Vous voulez bien le garder pour moi ?
- Vous devriez le porter à la police.
- Je n’ai pas confiance dans la police.
- Et vous avez confiance en moi ?
- On dirait bien.

Et alors bien sûr des cadavres.

[…] - Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? répétai-je.
- La pauvre femme s’est noyée. Ils l’ont retrouvée dans la piscine. Elle y a peut-être sauté pour s’amuser, ou on l’y a peut-être poussée. On en se baigne pas de nuit tout habillé. Pas quand on ne sait pas nager et qu’on a le cœur fatigué. Le chef dit que ça sent le meurtre.

En fait il y aura même pas mal de cadavres.
Ça commence avec une pièce de théâtre, du théâtre d’amateurs, mais on devine rapidement que le vrai drame se joue non pas sur scène mais dans la famille Slocum, là où la belle-mère dort sur des tonnes de pétrole et où chacun n’est pas forcément très content du rôle qui lui a été attribué.
Et alors comment ça finit ?

[…] La Californie réservait ses happy ends comme ses plus belles oranges à l’exportation.
[…] Son histoire était de ces histoires sans héros ni méchants. Personne à admirer, personne à blâmer. Tout le monde s’était fait du mal à soi, tout le monde en avait fait aux autres. Tout le monde avait échoué. Tout le monde avait souffert.

Un constat assez amer, cynique et désabusé, porté par Ross MacDonald (alias Kenneth Miller) sur une société en pleine transformation et un american way of life bien malmené, déjà en 1950 …
Je crois bien que c’est à Encore du noir que l’on doit cette excellente lecture.


Pour celles et ceux qui aiment les privés, les blondes et les pistolets.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 20 septembre 2013

Bouquin : D’acier

En Italie, ce sont les hommes qui sont haut-fourneau.

Dans la série : les bons bouquins lus cet été

On a loupé le film sorti cet été et récemment adapté du roman D’acier (Acciaio en VO) paru en 2010 en VO mais on se rappelle L’étoile imaginaire (2007) qui avait également pour décor la désindustrialisation de l’Italie sidérurgique.
Piombino c’est une petite ville au sud de Livourne et de Pise connue (?) jusqu’à il y a quelques années pour ces hauts-fourneaux. Une sorte de Longwy ou plus exactement, de Fos-sur-mer italien.
Juste en face de la belle et touristique île d’Elbe.
Mais le bouquin de Silvia Avallone  ne nous emmène pas faire du tourisme sur l’île qui n’est qu’à quelques kilomètres au large et il faudra plutôt un moral d’acier pour plonger avec l’auteure dans ce désert post-industriel qu’est devenue Piombino.
En 2001, il ne reste plus qu’un haut-fourneau en activité sur quatre. Il reste encore un haut-fourneau en activité. Autant dire que l’avenir est désormais loin, très loin derrière les habitants de Piombino.
Le roman nous raconte tout cela avec les yeux de deux gamines (treize ans presque quatorze), deux copines, deux amies, Anna et Francesca.
Deux familles donc. Ni l’une, ni l’autre bien enviable : chez Anna, la maman est coco mais le papa fricote et échappe de peu à la prison, chez Francesca, le papa cogne pas mal sur la maman et un peu sur la fille aussi.
Un frangin aussi (celui d’Anna), beau gosse, le prince du quartier et qui bosse comme un dingue dans la fonderie, shooté aux amphètes ou à la coke, comme bon nombre de ses collègues. Il faut bien tenir le coup et se bourrer la gueule le soir ne suffit plus.
Mais quand on est jolie, à treize ans presque quatorze, on peut ne pas voir que l’avenir n’existe pas, on peut encore rêver. Rêver au paradis tout proche et si loin de l’île d’Elbe, rêver à une carrière imaginaire de députée ou de mannequin.
La première partie du bouquin est un peu longue qui nous décrit tout cela entre les hauts-fourneaux de l’usine et la fournaise des hlm : on est en été et les gamines deviennent des petites femmes sur la plage. Faisant tourner la tête des garçons et la leur avec.
La suite est un peu plus animée, l’hiver arrive, quelques évènements aussi, on va vers un nouvel été : mais pour la jeunesse de Piombino l’avenir n’est toujours pas au rendez-vous. Même celui des parents s’est encore assombri.
La tellement proche île d’Elbe est toujours aussi loin et ces quatre kilomètres de mer semblent définitivement infranchissables.

[…] Ça veut dire quoi, grandir dans un ensemble de quatre barres d’immeubles d’où tombent des morceaux de balcon et d’amiante, dans une cour où les enfants jouent à côté des jeunes qui dealent et des vieilles qui puent ? Quel genre d’idée tu te fais de la vie, dans un endroit où il est normal de ne pas partir en vacances, de ne pas aller au cinéma, de ne rien savoir du monde, de ne pas feuilleter les journaux, de ne pas lire de livres, où la question ne se pose même pas ?

L’écriture de Silvia Avallone est sobre et claire. On y trouve quelques répétitions, quelques longueurs on l’a dit.
Bien sûr, on n’échappe pas non plus à quelques émois adolescents et à quelques pages au misérabilisme un peu trop appuyé.
Mais le grand intérêt de ce bouquin, c’est la description juste, sans effets ni fioritures de ce milieu social : autour d’Anna et Francesca, à l’ombre des hauts-fourneaux, on apprend à connaître une petite dizaine de personnages.
Pour les uns comme pour les autres, la fournaise se confirmera sans aucun avenir.
De plus en plus désespérant, d’été en été.
L’histoire débute en juillet 2001 : quelques chapitres plus tard, ce sera le 11 septembre. L’évènement traversera les vies désolées de Piombino de manière très décalée, à mille lieues des préoccupations qui sont habituellement les nôtres. Édifiant.
Une violence sourde et contenue traverse ces pages où l’on attend le drame et tandis que les habitants de Piombino regardent les forêts de l’île d’Elbe flamber au loin comme chaque été, on se demande nous, comment la fournaise de Piombino n’a pas encore explosé …
La morale de cette histoire est finalement toute simple : seules les jolies filles (les très jolies, pas les moches) ont un avantage sur les autres habitants de Piombino, parce qu’elles ont quatre ou cinq belles années, entre 12 et 16 ans. C’est tout. Pour le reste, pour les autres et même pour les jolies filles plus tard, ce sera une vie de merde. Voilà.
Un livre dur mais grand public, étrange mélange.


Pour celles et ceux qui aiment les jeunes filles en fleur et le roman social.
D’autres avis sur Babelio.
Une interview de Silvia Avallone sur Télérama.

mardi 17 septembre 2013

Bouquin : Le divan de Staline


Le maître, la maîtresse et l’artiste.

Spécial Rentrée Littéraire.
[c’est à la mode, alors on suit !]

Au début des années 50, en pleine guerre de Corée, Staline se retire quelques temps dans une résidence de Géorgie avec sa maîtresse de longue date (La Vodieva) et un jeune peintre ambitieux (Danilov).
Alors que culte de la personnalité est à son apogée, l’artiste est chargé de concevoir le monument(1) dédié à la gloire éternelle du Petit Père des Peuples, le « vojd » comme on l’appelle (le guide en VO, c’était la mode à l’époque).
À cette époque, vieillissant et s’approchant de sa fin, Iossif Vissarionovitch Djougachvili est sans doute l’homme le plus fort et le plus craint de la planète.
Il a vaincu l’enfer nazi, il manipule chinois et américains en Corée, …
En tout cas on le sait bien, il terrorise son peuple et ses proches. Même sa fidèle maîtresse le craint, qui sait pourtant tout de lui.

[…] - Pourquoi te mentirais-je ?
- Impossible de faire autrement.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Vingt-sept ans auprès de Staline. Impossible d’être si près de Staline si longtemps sans mentir.
[…]
- Je n’ai pas été près de toi pendant tout ce temps et je ne te mens pas.
- Tu vois : tu mens. Tu as peur ?
- De toi ? Bien sûr.
- Pourquoi ?
- Tout le monde a peur de Staline.

Seule l’ombre inquiétante de son dernier rival, Beria, plane encore depuis Moscou jusque sur la résidence de Géorgie(2).
Les premiers chapitres de ce Divan de Staline excellent à transcrire l’attente, le règne de la terreur et cette crainte de l’homme d’acier (Staline en VO) : bien avant même l’arrivée du maître, tous tremblent comme les feuilles à l’automne et les rivalités de cour entre les colonels et les généraux proches du pouvoir vont bon train. Tel le candide de service égaré dans l’antre de l’ogre, le pauvre artiste Danilov nous emmène nager en eaux troubles.

[…] Le camarade Staline est insomniaque. Il ne se couche jamais avant les petites heures de la nuit. Tant qu’il est debout, personne n’a le droit d’éteindre ses lampes ni de se coucher. C’est la règle, au Kremlin comme partout où il va. “Tant qu’il y aura de la lumière dans sa chambre, tout le monde reste debout”.

L’écriture riche et puissante de Jean-Daniel Baltassat accentue encore cette impression de se retrouver à la cour d’un roi soleil omnipotent. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’on tremble de crainte nous aussi, dans notre fauteuil, en attendant que la police secrète frappe à la porte et viennent poser quelques questions sans bonne réponse. Heureusement ouikipédia nous confirme que Staline est bien mort en 53, ouf, c’est fini.
Mais non, ce n'est pas un thriller politique :  le petit père Staline est venu se reposer, souffler un peu entre deux purges ou deux guerres.
Il est venu jouer à la psychanalyse avec sa maîtresse et confidente, La Vodieva, c’était même elle qui était chargée d’amener les livres interdits.
Freud est bien sûr un suppôt abhorré de l’occident dégénéré et capitaliste : Staline le surnomme Le charlatan viennois.
Mais Staline est aussi fasciné par ces travaux au point d’avoir fait installer dans sa résidence, un divan qui, jusqu’aux coussins, est l’exacte réplique de celui du Charlatan, repéré dans un magazine occidental ! Savoureux.
Pour autant les amateurs de psychanalyse seront déçus : l’épisode du divan où La Vodieva joue les interprètes de rêve amateurs tient finalement peu de place dans cette histoire.
Car somme toute, voici un roman bien surprenant qui prend intelligemment le lecteur à contrepied des attentes convenues : on y parle beaucoup du divan mais peu de psychanalyse, beaucoup du passé mais peu de l’histoire soviétique, beaucoup de peinture et sculpture mais peu du fameux mémorial, …
Alors ? Alors on côtoie longuement et agréablement (en dépit du contexte !) les personnages de ce huis-clos à la campagne, presqu’une pièce de théâtre : le jeune artiste ambitieux, la maîtresse fidèle (savoureux et sensuel portrait de dame) et un dictateur effrayé par lui-même et les démons et les fantômes qui jalonnent sa carrière. Dom Juan et son Commandeur, dans un tout autre registre.
Ce sont d’ailleurs ces démons et ces fantômes (et il y en aura des terribles) qui viennent hanter les rêves de Staline. D’où le divan.
Iossif Vissarionovitch Djougachvili apparait ici comme désincarné, presque schizophrénique, et finalement au service et à la merci d’un Staline qu’il a lui-même créé. Staline parle de Staline comme s’il était un autre.
Le propos de Baltassat n’est évidemment pas de réhabiliter le portrait d’un bonhomme qui serait aimable, tendre et sympathique mais qui aurait été maltraité par l’Histoire.
Non bien sûr, mais on peut s'essayer à imaginer ce que pouvaient être la vie intime et les tourments intérieurs d’un dirigeant hors du commun.
Non bien au contraire, et on apprendra encore des histoires des plus terribles sur une Histoire déjà terrible … mais stop, on ne vous en dit pas plus !
Tout au long d’une lecture fort agréable et d'une belle écriture(3), Jean-Daniel Baltassat nous aura menés habilement et intelligemment par le bout du nez pour nous amener là où il voulait.
Une belle histoire, brillamment contée, comme une parenthèse dans l'ombre et les failles d'un monstre.
Enfin c’est l’avis de BMR parce que MAM n’a pas encore lu(4).
Ce bouquin nous a été offert par Babelio et les éditions Seuil et c’est l’un de nos bouquins de la rentrée littéraire.

(1) - le monument glorieux devait se dresser sur la Place Rouge, le long du Goum, juste en face du mausolée de l’ennemi juré.
(2) - paradoxalement Béria ne survivra pas à la disparition de Staline en 53 …
(3) - malgré quelques effets un peu trop répétés comme cet usage du 'on' qui donne un peu de distance ou encore ces dialogues interrompus qui donnent du rythme - décidément trop de nos auteurs français se croient obligés de suivre cette mode qui consiste à se différencier par l’abus d’un tic de langage - d’autant plus inutile que la prose de Baltassat ne manque justement ni de style ni de panache
(4) - MAM en a lu plein d’autres mais pas encore celui-ci et prétexte maintenant la météo pour courir les boutiques et s’acheter une énième paire de bottes - alors vaut mieux pas attendre son avis pour en parler (du bouquin pas des bottes) parce que sinon ce sera plus la rentrée littéraire mais les soldes d’hiver


Pour celles et ceux qui aiment les dictateurs.
D’autres avis sur Babelio et celui de Céline.
Un long extrait sur Le Point.

lundi 16 septembre 2013

Cinoche : Gibraltar

Lequel détroit finira par trahir ?

Après la Contrebande de l’an passé (qui était beaucoup plus hollywoodien), voici une autre histoire de trafic et de bateaux avec Gibraltar, le dernier film de Julien Leclercq, qui oscille entre le polar et le film-dossier contemporain, de ceux qui revisitent notre histoire très récente (dans le sillage des Zodiac, Argo, No, …).
Dans les années 80, les douaniers (de tout bord : français, espagnol, anglais) ne savent plus comment contenir le trafic de drogue depuis le Maroc, un trafic en pleine expansion.
Gilles Lellouche a quitté la France pour l’îlot britannique (fuyant des créanciers) mais il est toujours aux abois : il n’arrive plus à payer les traites de son restaurant, ni de son bateau(1).
Tahar Rahim, un agent des douanes françaises ambitieux, « recrute » G. Lellouche pour qu’il lui serve d’indic et le renseigne sur les livraisons (en contrepartie d’un pourcentage sur les saisies).
Dans les douanes on dit pas « indic », on appelle ça un « aviseur ».
Avec l’espoir de rembourser ses dettes, Lellouche s’embarque dans une spirale infernale(2) et se retrouve très vite sous la pression insoutenable des douanes françaises, des douanes britanniques (la coopération n’est pas un modèle d’efficacité) et des trafiquants !
D’autant qu’on s’attaque bientôt à un gros bonnet affilié aux colombiens, incarné par Riccardo Scamarcio (très belle gueule à la Benicio del Toro).
Comme tout cela est la transcription fidèle d’une histoire vraie (celle de Marc Fiévet), on sait comment ça va finir : l’aviseur, lâché par tout le monde et surtout par les douanes françaises et son agent traitant, passera dix ans en taule.
La bande-annonce laissait entrevoir un film violent et trépidant : le résultat est beaucoup plus sage mais reste très instructif.
Avec une reconstitution réussie des années 80, de fort belles images du Rocher de Tarik et de Tanger, un générique astucieux qui donne le contexte en quelques secondes et bien sûr une plongée passionnante au milieu du détroit, entre les trafiquants en tout genre et pour toutes causes et les services des douanes des différents pays.
Au fil de la descente aux enfers de Lellouche, la tension monte inexorablement, au fur et à mesure que son personnage s’emberlificote presque malgré lui dans une situation inextricable. Une mécanique impitoyable(3) que personne ne semble vraiment maîtriser et qui finira par le broyer.
Inutile de dire que les services des douanes ne sortent pas vraiment grandis de l’affaire …
(1) - très beau, le bateau !
(2) - contre l’avis de sa ravissante épouse : Raphaëlle Agogué au délicieux look rétro
(3) - quand on nous dit que la réalité dépasse souvent la fiction !

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
L’avis de Filmosphere.