samedi 5 octobre 2013

Bouquin : Julius Winsome

La goutte d’eau …

Dans la série : les bons bouquins lus cet été

Après les forêts sibériennes de Sylvain Tesson, voici le deuxième épisode de notre petite série sur les ermites dans la forêt.
Contrairement au précédent, cet ermite là, Julius Winsome, est un personnage de fiction mais n’est pas pour autant piqué des hannetons (ou plutôt des moustiques).
Un bonhomme avec un air plutôt sympa, bourru et nounours (et c’est normal quand on est ermite au fond des bois) mais plutôt sympa.
La preuve, les murs de sa cabane sont littéralement tapissés de bouquins(1).

[…] Mon père était un grand lecteur, et de longs rayonnages s’étendaient à partir du poêle à bois sur les murs de la salle de séjour jusqu’à la cuisine, ainsi qu’à droite et à gauche jusqu’aux deux chambres à coucher, bibliothèques de quatre étagères contenant tous les livres acquis ou lus par mon père, ce qui revenait au même, car il lisait vraiment tout. J’étais donc entouré de trois milles deux cent quatre-vingt-deux livres, […] rangés par ordre alphabétique. […] La bibliothèque couvrant les murs de tout le chalet et certaines pièces, plus éloignées du poêle, étant plus sombres et plus froides que d’autres, il y avait donc des romans chauds et des romans froids. Le nom de beaucoup d’auteurs de romans froids commençait par une lettre venant après J et avant M.

Il faut bien s’occuper pendant les longs hivers quand on habite une cabane au fond des bois dans le Maine.

[…] On combat l’hiver en lisant toute la nuit, tournant les pages cent fois plus vite que tournent les aiguilles,  de petites roues en actionnant une plus grande pendant tous ces mois. Un hiver dure cinquante livres.

Quand il ne lit pas, Julius Winsome, notre gars sympa, nettoie le vieux fusil de guerre du grand-père. Mais depuis la grande guerre du grand-père (celle de 14), on n’a plus tiré un seul coup de fusil dans la famille Winsome. On nettoie le fusil, c’est tout. Méticuleux mais sympa, le gars.
On sait depuis William G. Tapply que le Maine est une région propice à la pêche mais avec Gerard Donovan on découvre aussi que les forêts du Maine sont également un beau terrain de chasse giboyeux.
Mais voilà qu’un jour Julius Winsome découvre le cadavre de son chien, la tête à moitié emportée d’un coup de fusil.  Un de ces chasseurs imbéciles sans aucun doute.
Et quand il rentre seul et triste dans sa cabane, Julius Winsome semble être suivi par un fantôme.

[…] en compagnie de quelque chose qui s’était glissé par la porte et se tenait tout près. Sensation ou air vicié, qui imposait sa présence tout en refusant de s’identifier, se déplaçait de pièce en pièce, frôlant les meubles, faisait bruisser les rideaux, avant de pénétrer dans la salle de séjour, les bras croisés, comme pour dire : Bon. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Suivi comme une ombre par ce fantôme (du chien ? du grand-père ? ou même sa propre folie ?), notre ermite méticuleux se met alors à disjoncter et commence à se mettre en chasse des chasseurs. Méticuleux toujours. Il les dégomme un par un : forcément dans le lot y’aura le tueur imbécile de son chien.
À chaque fois, il demande quand même, par politesse, tout en mêlant à son discours obsessionnel d’anciens mots élisabéthains de la langue de Shakespeare(2) appris dans les livres du père :

[…] Avez-vous tiré sur ce chien ? ai-je demandé.
Il a continué de secouer la tête.
Avez-vous tiré sur ce chien ?
C’est alors que j’ai dit des mots que je n’avais pas prononcés  depuis l’époque où je les avais appris auprès de mon père.
Vous êtes maillé de sang, ai-je déclaré, vous êtes pollu.

Un autre chasseur quelques pages plus loin :

[…] C’est vous qui avez tué mon chien ? Savez-vous que c’est moi qui vous ai meurtri ? Vous ne vous y attendiez pas. Vous avez été déjeté comme les autres et vous débagoulez du sang.

Brrr. Peu à peu, au fil des courts chapitres et de la belle écriture de Gerard Donovan, tout en douceur tranquille et inexorable, Julius Winsome s’enferme dans la folie et l’hiver.
Et l’hiver de cette année-là dans le Maine s’annonce terrible et glacial.
Conte de la folie ordinaire.
Le bon gars sympa devient tueur en série. Tueur d’imbéciles chasseurs, forcément un peu beaufs (qui n’a pas un jour rêvé de faire un carton sur des chasseurs ?), mais tueur en série quand même.
On peut trouver cette histoire peu vraisemblable même si elle est particulièrement bien écrite … mais on peut aussi croire à cette goutte d’eau qui a fait déborder l’ermite qui lisait au fond de sa tanière et se laisser emporter par cette insidieuse folie qui s’est introduite dans la cabane sur ses pas …

(1) - tiens, comme au bord du lac Baïkal avec Sylvain Tesson : les bouquins ont l’air indissociables de la cabane au fond des bois
(2) - l’équivalent de notre vieux françois


Pour celles et ceux qui aiment les cabanes au fond des bois et pas les chasseurs.
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