mardi 17 septembre 2013

Bouquin : Le divan de Staline


Le maître, la maîtresse et l’artiste.

Spécial Rentrée Littéraire.
[c’est à la mode, alors on suit !]

Au début des années 50, en pleine guerre de Corée, Staline se retire quelques temps dans une résidence de Géorgie avec sa maîtresse de longue date (La Vodieva) et un jeune peintre ambitieux (Danilov).
Alors que culte de la personnalité est à son apogée, l’artiste est chargé de concevoir le monument(1) dédié à la gloire éternelle du Petit Père des Peuples, le « vojd » comme on l’appelle (le guide en VO, c’était la mode à l’époque).
À cette époque, vieillissant et s’approchant de sa fin, Iossif Vissarionovitch Djougachvili est sans doute l’homme le plus fort et le plus craint de la planète.
Il a vaincu l’enfer nazi, il manipule chinois et américains en Corée, …
En tout cas on le sait bien, il terrorise son peuple et ses proches. Même sa fidèle maîtresse le craint, qui sait pourtant tout de lui.

[…] - Pourquoi te mentirais-je ?
- Impossible de faire autrement.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Vingt-sept ans auprès de Staline. Impossible d’être si près de Staline si longtemps sans mentir.
[…]
- Je n’ai pas été près de toi pendant tout ce temps et je ne te mens pas.
- Tu vois : tu mens. Tu as peur ?
- De toi ? Bien sûr.
- Pourquoi ?
- Tout le monde a peur de Staline.

Seule l’ombre inquiétante de son dernier rival, Beria, plane encore depuis Moscou jusque sur la résidence de Géorgie(2).
Les premiers chapitres de ce Divan de Staline excellent à transcrire l’attente, le règne de la terreur et cette crainte de l’homme d’acier (Staline en VO) : bien avant même l’arrivée du maître, tous tremblent comme les feuilles à l’automne et les rivalités de cour entre les colonels et les généraux proches du pouvoir vont bon train. Tel le candide de service égaré dans l’antre de l’ogre, le pauvre artiste Danilov nous emmène nager en eaux troubles.

[…] Le camarade Staline est insomniaque. Il ne se couche jamais avant les petites heures de la nuit. Tant qu’il est debout, personne n’a le droit d’éteindre ses lampes ni de se coucher. C’est la règle, au Kremlin comme partout où il va. “Tant qu’il y aura de la lumière dans sa chambre, tout le monde reste debout”.

L’écriture riche et puissante de Jean-Daniel Baltassat accentue encore cette impression de se retrouver à la cour d’un roi soleil omnipotent. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’on tremble de crainte nous aussi, dans notre fauteuil, en attendant que la police secrète frappe à la porte et viennent poser quelques questions sans bonne réponse. Heureusement ouikipédia nous confirme que Staline est bien mort en 53, ouf, c’est fini.
Mais non, ce n'est pas un thriller politique :  le petit père Staline est venu se reposer, souffler un peu entre deux purges ou deux guerres.
Il est venu jouer à la psychanalyse avec sa maîtresse et confidente, La Vodieva, c’était même elle qui était chargée d’amener les livres interdits.
Freud est bien sûr un suppôt abhorré de l’occident dégénéré et capitaliste : Staline le surnomme Le charlatan viennois.
Mais Staline est aussi fasciné par ces travaux au point d’avoir fait installer dans sa résidence, un divan qui, jusqu’aux coussins, est l’exacte réplique de celui du Charlatan, repéré dans un magazine occidental ! Savoureux.
Pour autant les amateurs de psychanalyse seront déçus : l’épisode du divan où La Vodieva joue les interprètes de rêve amateurs tient finalement peu de place dans cette histoire.
Car somme toute, voici un roman bien surprenant qui prend intelligemment le lecteur à contrepied des attentes convenues : on y parle beaucoup du divan mais peu de psychanalyse, beaucoup du passé mais peu de l’histoire soviétique, beaucoup de peinture et sculpture mais peu du fameux mémorial, …
Alors ? Alors on côtoie longuement et agréablement (en dépit du contexte !) les personnages de ce huis-clos à la campagne, presqu’une pièce de théâtre : le jeune artiste ambitieux, la maîtresse fidèle (savoureux et sensuel portrait de dame) et un dictateur effrayé par lui-même et les démons et les fantômes qui jalonnent sa carrière. Dom Juan et son Commandeur, dans un tout autre registre.
Ce sont d’ailleurs ces démons et ces fantômes (et il y en aura des terribles) qui viennent hanter les rêves de Staline. D’où le divan.
Iossif Vissarionovitch Djougachvili apparait ici comme désincarné, presque schizophrénique, et finalement au service et à la merci d’un Staline qu’il a lui-même créé. Staline parle de Staline comme s’il était un autre.
Le propos de Baltassat n’est évidemment pas de réhabiliter le portrait d’un bonhomme qui serait aimable, tendre et sympathique mais qui aurait été maltraité par l’Histoire.
Non bien sûr, mais on peut s'essayer à imaginer ce que pouvaient être la vie intime et les tourments intérieurs d’un dirigeant hors du commun.
Non bien au contraire, et on apprendra encore des histoires des plus terribles sur une Histoire déjà terrible … mais stop, on ne vous en dit pas plus !
Tout au long d’une lecture fort agréable et d'une belle écriture(3), Jean-Daniel Baltassat nous aura menés habilement et intelligemment par le bout du nez pour nous amener là où il voulait.
Une belle histoire, brillamment contée, comme une parenthèse dans l'ombre et les failles d'un monstre.
Enfin c’est l’avis de BMR parce que MAM n’a pas encore lu(4).
Ce bouquin nous a été offert par Babelio et les éditions Seuil et c’est l’un de nos bouquins de la rentrée littéraire.

(1) - le monument glorieux devait se dresser sur la Place Rouge, le long du Goum, juste en face du mausolée de l’ennemi juré.
(2) - paradoxalement Béria ne survivra pas à la disparition de Staline en 53 …
(3) - malgré quelques effets un peu trop répétés comme cet usage du 'on' qui donne un peu de distance ou encore ces dialogues interrompus qui donnent du rythme - décidément trop de nos auteurs français se croient obligés de suivre cette mode qui consiste à se différencier par l’abus d’un tic de langage - d’autant plus inutile que la prose de Baltassat ne manque justement ni de style ni de panache
(4) - MAM en a lu plein d’autres mais pas encore celui-ci et prétexte maintenant la météo pour courir les boutiques et s’acheter une énième paire de bottes - alors vaut mieux pas attendre son avis pour en parler (du bouquin pas des bottes) parce que sinon ce sera plus la rentrée littéraire mais les soldes d’hiver


Pour celles et ceux qui aiment les dictateurs.
D’autres avis sur Babelio et celui de Céline.
Un long extrait sur Le Point.

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