dimanche 16 janvier 2011

Cinoche : Même la pluie


Aguirre ou la colère de l'eau.

La mode est aux films “basés sur une histoire vraie”, comme ont dit.
Le film de l'espagnole Icíar Bollaín Même la pluie, est donc doublement à la mode puisqu'il s'appuie sur deux histoires vraies.
Vers 1500 et quelques, en pleine conquête coloniale des Caraïbes par le sieur Colomb, c'est l'Histoire avec un grand “H” du prêtre Bartolomé de Las Casas (celui qui sera plus tard à l'origine de la controverse de Valladolid) et surtout de son inspirateur le dominicain Antonio de Montesinos, moins connu et pourtant tout aussi radical et tout aussi déterminé à protéger le sort des indiens réduits en esclavage.
L'autre histoire est plus récente mais tout aussi vraie : à l'aube de l'an 2000, à Cochabamba, 4ème ville de Bolivie, la Banque Mondiale oblige les autorités à privatiser la distribution de l'eau (et ce sera bien évidemment au profit d'un groupe étasunien, Bechtel). La population des indiens quechuas se révolte, la répression est sanglante mais après quelques semaines de lutte, la Banque Mondiale et le trust américain perdent ce qu'on appelle alors La guerre de l'eau.
Autour de ces deux histoires vraies, pas moins de trois fictions dans le film Tambien la lluvia (Même la pluie en VO) puisque Icíar Bollaín nous raconte un film dont le sujet est le tournage d'un film (celui de l'Histoire des prêtres Las Casas et Montesinos) avec en prime une assistante de production qui tourne en vidéo le making-of et donc quelques images des à-côtés du tournage.
Le tournage de l'Histoire des Caraïbes se passe en Bolivie parce que les paysages y sont superbes et les figurants beaucoup moins chers qu'ailleurs. Tout est d'ailleurs beaucoup moins cher qu'ailleurs. Sauf désormais l'eau. Et avec deux dollars en poche par jour, les indiens quechuas n'ont aucune chance de pouvoir s'acheter l'eau qu'on veut désormais leur vendre. La guerre de l'eau va se télescoper avec le tournage du film.
Résumé ainsi, ça pourrait paraître compliqué mais le film est très fluide, très pédagogique sans être donneur de leçons et tout y est clairement explicité, même l'Histoire ancienne des prêtres dominicains. L'histoire récente du libéralisme, ça, le spectateur comprend beaucoup plus vite ...
Le film de l'espagnole est particulièrement habile. Bien sûr, on s'identifie immédiatement à l'équipe espagnole venue tourner son film. Nous voici avec eux débarquant en néo-colons dans les hauts-plateaux andins, enthousiastes à l'idée de mettre en belles images cette passionnante Histoire.
Quelle scène, par exemple, lorsque l'acteur devant jouer Christophe Colomb se met soudain à répéter son texte dans les jardins de l'hôtel de luxe, prenant à partie la serveuse quechua derrière son buffet de cocktails ... D'emblée, nous voici plongés au coeur du sujet, colons blancs d'hier ou d'aujourd'hui, face aux impassibles indiens quechuas.
La cinéaste espagnole joue très habilement du montage des trois films évoqués plus haut : on passe sans accroc des superbes images du film dans le film en technicolor, façon Aguirre, au regard-vidéo de la jeune assistante sur les incidents qui émaillent le tournage, au “vrai” film d'Icíar Bollaín qui montre les difficultés et les espoirs du tournage du film.
Les parallèles sont nombreux (mais jamais trop appuyés, les images fortes parlent d'elles-même) entre conquistadores et néo-colonialistes, entre les chiens d'alors et ceux d'aujourd'hui, entre armures espagnoles du XVI° et harnachements des flics anti-émeutes du XXI°,  ... et les impassibles quechuas traversent les âges, sans changer de rôle.
Après quelques frémissements, quelques allusions, la guerre de l'eau de Cochabamba va venir bouleverser tout cela : les cinéastes (acteurs, producteur, réalisateur, ...) et le film historique vont se faire secouer ... et nous avec.
Pendant que les quechuas courent après l'eau pour leurs enfants, l'équipe du tournage a soif, elle aussi : whisky et champagne coulent à flots. L'un des personnages cite même, tout en dérision, la célèbre réplique de Marie-Antoinette s'étonnant que Paris n'ait plus de pain et qu'on ne soit pas en mesure de distribuer de la brioche.
La trame du film est riche, ça on l'a compris, et les propos sont empreints de finesse et de subtilité : les personnages évolueront tout en nuances et complexité, partagés entre les remords d'une page d'Histoire peu glorieuse et les bonnes intentions néo-colonialistes, entre les propos humanistes du film sur les dominicains et les impératifs du tournage et de la production, etc.
La petite salle parnassienne(1) est comble et applaudit généreusement au générique de fin.
Je cite même les cris de quelques afficionados hispano-boliviens "bravissimo, compañeros !", sans doute pour se libérer d'une partie de la tension accumulée tout au long de ces images qui secouent un peu !
Nous étions allés voir ce Même la pluie presque par devoir et curiosité intellectuelle en prévision de notre voyage en Bolivie cet été : nous avons été surpris par ce film magistral et on vous laisse découvrir ce que veulent dire exactement ces mots Même la pluie, et c'est très fort.
Un film qui n'est pas fait pour nous inciter à voter pour le patron du FMI si la famille Le Pen est encore au deuxième tour en 2012 ...

(1) : quelle erreur de la part de Gaumont et UGC de ne pas avoir distribué ce film accessible au plus grand nombre !

Pour celles et ceux qui aiment les films avec des films et des Histoires dedans. 
Pascale, Nico, Kilucru, Critikat, tout le monde en parle et c'est tant mieux.

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