samedi 30 octobre 2010

Cinoche : Biutiful

Welcome to Barcelone.

BMR ne manquerait pas un film d'Alejandro Gonzales Inarritu (même sans son scénariste attitré qu'était jusqu'à Babel, Guillermo Arriaga) et - mais faut-il le préciser ? - MAM ne manquerait pas une apparition de Javier Bardem à l'écran.
Nous voici donc partis pour une épouvantable Barcelone, à mille lieues de celle de Woody Allen, très loin des Biutiful Pyrénées  : n'allez pas voir ce film si vous projetez une prochaine virée en Catalogne, vous changeriez illico de destination.
On a rarement vu un film aussi pessimiste et une ville aussi ... bien filmée !
Car oui, les cheminées crachent une vilaine fumée, les ruelles sont jonchées de SDF, les sous-sols emplis de sans-papiers, les rues envahies de vendeurs clandestins guettant l'arrivée de la flicaille, ... mais, paradoxe, ces terribles images des bas-fonds de Barcelone sont superbement filmées.
Et puis de certains coins de fenêtres, il paraît qu'on peut voir la pureté du bleu de la mer ...
Ou sinon rêver à la blancheur immaculée des neiges des Biutiful Pyrénées ...
Inarritu, Bardem, Barcelone, autant de bonnes raisons d'aller voir ce film.
Alors bien sûr on y retrouve les mauvais rêves d'Inarritu avec une histoire finalement assez proche de celle de Babel, même si le style en est très différent.
L'approche de la mort et le passage vers l'autre côté : Bardem arrondit ses fins de mois en venant toucher les morts lors des cérémonies funèbres et recueillir leurs après-derniers soucis, une fois qu'ils ont perdu leurs "21 grammes", apaiser leur âme, leur faciliter le chemin vers l'au-delà. Il faut régler ses affaires ici-bas si l'on veut voyager tranquille au-delà.
Au passage Bardem encaisse quelques billets des proches du mort : il ne se contente pas d'apaiser les morts mais également (et surtout) les survivants laissés en peine ici-bas.
Est-ce un don médiumnique ? Ou plutôt une gentille arnaque ? Un peu des deux vraisemblablement : Inarritu laisse planer le doute et Javier Bardem joue tout en ambiguïté.
Mais Uxbal, le personnage joué par Bardem, ferait bien de régler ses propres affaires ici-bas plutôt que s'occuper des morts des autres : on lui annonce un cancer bien avancé et une fin très prochaine.
Autre obsession d'Inarritu, le rapport au père et l'abandon par celui-ci des enfants(1).
Ici, Bardem a été “abandonné” par son propre père qui a du fuir l'Espagne franquiste. Il ne l'a pratiquement jamais connu et le retrouvera sous diverses formes dans le film.
Mais l'essentiel c'est qu'ici, Uxbal, rongé par son cancer, se prépare à abandonner ses propres enfants : une fillette de dix ans et un jeune garçon qu'il tente de protéger de leur mère instable(2)
Saluons au passage la prestation des deux gamins : dans ce monde impitoyable et hostile même aux adultes, ils jouent sans une fausse note.
Autre obsession d'Inarritu, encore, les immigrants sans-papiers(3).
Barcelone est envahie de clandestins chinois ou sénégalais : Bardem sert d'intermédiaire et on le suit quand il traficote entre maquereaux de tous bords (exploiteurs chinois, flics ripoux, entrepreneurs locaux peu scrupuleux sur la main-d'oeuvre, ...). Il tente maladroitement(4), de concilier son besoin d'enveloppes pleines de billets et sa conscience.
Après tout ça, que vous faut-il de plus ? Bardem porte tout simplement toute la misère du monde sur ses épaules.
Mais il le fait bien et ça lui a même valu un prix mérité à Cannes.
Le personnage Uxbal, rongé par son cancer, ses visions et sa culpabilité (vis à vis de son ex, de ses enfants, des sans papiers, ...) tente tant bien que mal, et plutôt mal que bien, de naviguer entre tous les écueils. Sans vraiment y arriver : Inarritu ne lui laisse guère d'échappatoire et l'on a rarement vu film aussi pessimiste.
D'autant que, si avec Babel, le côté hollywoodien (acteurs, paysages, ...) nous protégeait confortablement, ici à Barcelone, plus de faux-semblant. On peut à peine se dire que ouf, heureusement qu'Inarritu est hispanique : il aurait été capable de filmer tout ça à Paris (et l'on se doute bien que telles images sont possibles dans chacune de nos plus belles capitales occidentales).
Malgré cette noirceur, quelques très belles scènes nous laissent entrevoir un peu de magie (au moins celle du cinéaste) : le repas de famille entre Uxbal, ses enfants et la mère, un soir qu'elle était à peu près recalée (ah, manger la glace avec les doigts ...) ou encore la scène où Ige, la sénégalaise, ramène les enfants d'Uxbal de l'école (pas un mot et tant de choses sont dites ...).
Vous l'avez compris : si vous êtes en forme et avez vos 21 grammes d'âme bien accrochés, ne manquez surtout pas ce très très beau film. Mais si vous n'êtes pas dans votre assiette en ce moment ou si vous aviez idée d'aller prochainement à Barcelone, évitez peut-être cette très très sombre histoire !
Un beau film, mais une histoire pas biutiful du tout.
(1) : dans Babel, Brad Pitt essayait déjà de récupérer ses gosses ...
(2) : elle est bipolaire, pour faire (trop) court : la nouvelle étiquette des maniaco-dépressifs
(3) : comme la nounou mexicaine de Babel
(4) : le mot est faible mais je n'en dis pas plus

Pour celles et ceux qui aiment les villes et les histoires désespérantes.
Critikat et Pascale en parlent.

lundi 25 octobre 2010

Cinoche : Les petits mouchoirs


Guillaume, Marion, Benoît, François et les autres.

Sans grande conviction (mais MAM ne saurait manquer un film de ou avec Guillaume Canet), nous sommes partis en vacances dans le bassin d'Arcachon avec Guillaume et sa bande de potes, dans la vie comme à l'écran.
Et dans la vie comme à l'écran, on regarde les petits films des vacances au bord de la mer.
Et on a donc droit à tous les clichés du genre, des courses au supermarché jusqu'à la séance de guitare sur la terrasse en buvant quelques verres.
Les petits mouchoirs ce sont ceux qu'on met dans sa poche par-dessus ce qu'on veut oublier ou ce à quoi on ne veut plus penser : le pote à l'hôpital, les regrets, les vexations, les brouilles et les mesquineries, les amours perdues, les amours non dites, les amours manquées, ...
Mais le tournage des vacances de cette bande de potes ne suffit guère à faire un film de cinéma.
Et Canet essaie même de nous faire sortir nos mouchoirs avec une interminable fin mélo-pathos.
La bande est pourtant bien sympathique et réunit tout plein de bons acteurs du moment.
Et même quelques bonus comme Maxim Nucci (Yodelice) qui interprète presque intégralement une version acoustique de sa très très belle chanson, Talk to me, dont on vous livre un extrait ici.
Las, le talent de ces bons acteurs est bien souvent gâché ici. Marion Cotillard (qu'on s'attendait à voir magnifiée par la caméra de son Guillaume) passe son temps à fumer des joints, picoler et pleurnicher (ce qu'elle fait fort bien).
Cluzet fait du Cluzet, (fort bien, lui aussi). Benoit Magimel est malheureusement cantonné dans un rôle caricatural et les homos font les frais d'une bonne partie des gags du film, ça vole pas bien haut.
Seule la remarquable Valérie Bonneton(1) tire son épingle du jeu et réussit à donner à son personnage des dimensions insoupçonnées.
À part une BOF sympa(2), la seule satisfaction (mesquine) de BMR qui exècre Jean Dujardin, fut celle de voir Dujardin écrabouillé par un camion dans les premières minutes du film et finir à l'hosto. Un film avec Dujardin mais sans Dujardin, merci monsieur Canet. Oui, je sais, c'est méchant, gratuit et mesquin, mais ça fait du bien. Et puis le camion, c'était du cinéma, hein ?
Ce que BMR n'a pas du tout apprécié par contre, c'est la réflexion de MAM sur le trottoir du cinéma à la sortie : ouais, ben si tu veux savoir pourquoi tu t'es ennuyé,  t'as qu'à regarder la moyenne d'âge des acteurs et celle des spectateurs dans la salle(3). C'est sûr que ce film tu l'avais déjà vu : ça s'appelait Vincent, François, Paul et les autres mais c'était y'a trente cinq ans, mon vieux.
Pour le coup, c'est t'y pas vraiment mesquin ce genre de réflexion ?

(1) : l'épouse bio de Cluzet (dans le film comme à la ville - épouse, bio on sait pas) 
(2) : Ben Harper, Eels, Damien Rice, Janis Joplin et d'autres dont Maxim Nucci 
(3) : qui applaudissent d'ailleurs - reconnaissons à Guillaume Canet le mérite d'attirer un large public au cinoche


Pour celles et ceux qui aiment les séances photos de vacances. 
Critikat en parle.

jeudi 21 octobre 2010

Miousik : Tiken Jah Fakoly

Coup de gueule from Bamako.


BMR & MAM, deux baobab-coolIndéniablement cet été aura été africain ! voyage au pays Dogon, expo Branly, deux films (musique au Congo et guerre au Tchad) et ...
et bien c'est la troisième fois qu'on parle en ce lieu de la musique de Tiken Jah Fakoly.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifUne déjà longue histoire puisque ça fait près de dix ans qu'on apprécie son reggae.
Doumbia Moussa Fakoly est d'origine ivoirienne mais se trouve désormais persona non grata dans différents pays (dont le Sénégal après sa chanson Quitte le pouvoir dont on pourra savourer une partie du texte un peu plus loin).
Depuis, il a trouvé refuge musical au Mali et c'est à Bamako que son dernier album, African Revolution, a été produit. Et lorsqu'on connaît le dynamisme musical de cette ville, c'est une très bonne chose pour nos oreilles. On s'éloigne un peu du reggae des débuts, très roots avec ses grands chœurs féminins (on aimait bien) pour gagner une orchestration très fine et riche en instruments de toute sorte, dont une basse chaleureuse, des percussions syncopées et bien sûr la traditionnelle kora mandingue. Ce renouvèlement musical rafraîchissant est bien venu.
On retrouve toujours avec plaisir quelques reggaes très musicaux et très poétiques (Marley Foly, Vieux Père, ..).
Mais ce sont bien sûr ses textes les plus décapants qui ont fait la renommée du trublion Tiken Jah.
Des textes rafraîchissants, très “basic politic”, bien éloignés de la langue de bois à laquelle nous sommes habitués.
Sors de ma télé : (nouvel album 2010 African Revolution)
Tu fais des plans sur la comète allez(1) ! On y croit, on n'y est jamais allés, on est désolés ! Sors de ma télé ...
Tu fais des gestes avec les bras, tu dis qu'un jour le peuple te comprendra, qu'il faut un chef pour montrer le chemin, que le bonheur c'est pour demain - Sors de ma télé - Tu fais des belles phrases la main sur le cœur, mais la fin de tes phrases on la connaît par cœur, on pourrait même si tu laisses ta place faire le discours à ta place - Sors de ma télé - Tu dis qu'il faut payer les dettes du FMI jusqu'au dernier centime, tu dis qu'on sera les premiers de la classe et qu'il est mort le temps de la lutte des classes - Sors de ma télé ...
Il faut se lever : (nouvel album 2010 African Revolution)
Personne ne viendra changer l'Afrique à notre place
Il faut se lever pour changer tout ça !
African revolution : (nouvel album 2010 African Revolution)
We want a revolution, young people revolution, intelligent revolution must be african education
Go to school brother and learn what they are doing, it will open your eyes ...
Sauver : (album 2004 Coup de gueule) http://carnot69.free.fr/images/tiken jah9.jpg
Venez nous sauver, ils veulent nous tuer
Lorsque les gouvernants et les rebelles se battent
Les innocents paient toujours les pots cassés
On les tue, on les viole, on les chasse et tout le monde s'en fout
On se demande souvent si l'ONU et les Droits de l'Homme existent
Parce qu'il n'y a personne pour sauver ni protéger ces innocents
Ouvrez les frontières : (album 2007 L'Africain)
Vous venez chaque année, été comme hiver, [...]
Nous sommes des milliers à vouloir comme vous venir sans rendez-vous,
Nous voulons voyager et aussi travailler ...
L'Afrique doit du fric : (album 2004 Coup de gueule)
Ainsi donc l'Afrique doit du fric ?
Quitte le pouvoir : (album 2004 Coup de gueule)
Quitte le pouvoir, je te dis quitte le pouvoir
Ça fait trop longtemps que tu nous fais perdre le temps
Depuis quarante ans tu refuses de foutre le camp
Tu pourrais avoir des emmerdes si tu nous laisses dans la merde
Oh la la, oh la la !
Pour éviter toute méprise, je tiens à avertir nos lecteurs peu avertis de la politique africaine que cette dernière chanson ne vise pas le petit mari de notre célèbre grande chanteuse Carla Bruni mais le président Me Wade du Sénégal. Mais que cela ne nous empêche pas de reprendre le refrain tous en choeur, la musique est belle !
Goûtez moi Marley Foly ou African Revolution, hmmm ....
Toutes nos chansons préférées de ses différents albums sont en écoute intégrale depuis notre playliste.
À découvrir de toute urgence si ce n'est pas déjà fait (et si c'était déjà fait : à re-découvrir de toute urgence !).
Et Tiken Jah est en tournée : le 29 novembre à Lyon, le 18 juin à Paris (POPB), etc.
http://carnot69.free.fr/images/clinoeil.gifEnfin, petit clin d'œil à la drim-tim du Mali de cet été : la photo [repiquée sur le web] de la vignette en tête du billet est celle d'un mur peint de ... Ségou, haut lieu du festival musical africain !
(1) : et oui, les textes d'apparence naïve de Tiken Jah recèlent quelques perles !

Pour celles et ceux qui aiment les coups de gueule.
Un article de France 2.






mercredi 20 octobre 2010

Bouquin : Ru

Telle mère, telle fille.

http://carnot69.free.fr/images/chinois.gifAprès vous avoir bassinés avec un été africain, on risque bien de vous imposer un automne vietnamien en prévision de notre voyage en décembre chez les Hmongs, Lô Lô et autres minorités ethniques des montagnes du nord-vietnam ... ! Allez, on commence ...
Kim Thuy est née à Saïgon pendant l'offensive du Têt. Elle quittera le Vietnam 10 ans plus tard en compagnie d'autres boat people. Depuis elle vit au Québec.
Elle a écrit Ru, son premier roman, en français.
Largement autobiographique, ce petit bouquin est comme un collage de souvenirs et d'époques : les derniers temps de l'opulence coloniale avant l'arrivée des communistes, la fuite en bateau jusqu'au Canada via les camps de réfugiés de Malaisie, la vie d'immigrante au Québec, puis ses deux enfants, son retour provisoire au pays de nombreuses années après, ... Kim Thuy entremêlent habilement de petites scènes vécues dans ces différents lieux à différents moments de sa vie. Le patchwork prend forme et se dessinent peu à peu quelques portraits : le sien bien sûr, mais également celui de sa famille, sa mère, Tante 7(1) un peu simplette ou encore l'incorrigible Oncle 2, play-boy désinvolte et charmeur ...
Bien sûr quitter le Vietnam dans ces conditions et à cette époque n'a pas été une excursion touristique : quelques scènes évoquent des souffrances et des blessures pas faciles à oublier ...
Mais l'auteure sait aussi nous faire partager quelques moments de pure poésie asiatique :
[...] J'allais au bord d'un étang à lotus en banlieue de Hanoï, où il y avait toujours deux ou trois femmes au dos arqué, aux mains tremblantes, qui, assises dans le fond d'une barque ronde, se déplaçaient sur l'eau à l'aide d'une perche pour placer des feuilles de thé à l'intérieur des fleurs de lotus ouvertes. Elles y retournaient le jour suivant pour les recueillir, une à une, avant que les pétales se fanent, après que les feuilles emprisonnées aient absorbé le parfum des pistils pendant la nuit.
Mais les plus belles pages sont celles qui évoquent son arrivée au Canada, il y a trente ans, et l'accueil que leur réservaient les québécois. Des pages à lire et relire, salutaires à notre époque où l'on se préoccupe plutôt d'élever des murs et de fermer les frontières.
[...] Ma première enseignante au Canada nous a accompagnés, les sept plus jeunes Vietnamiens du groupe, pour traverser le pont qui nous emmenait vers notre présent. Elle veillait sur notre transplantation avec la délicatesse d'une mère envers son nouveau-né prématuré. Nous étions hypnotisés par le balancement lent et rassurant de ses hanches rondes et de ses fesses bombées, pleines. Telle une maman cane, elle marchait devant nous, nous invitant à la suivre jusqu'à ce havre où nous redeviendrions des enfants, de simples enfants, entourés de couleurs, de dessins, de futilités. Je lui serai toujours reconnaissante parce qu'elle m'a donné mon premier désir d'immigrante,celui de pouvoir faire bouger le gras des fesses, comme elle. Aucun Vietnamien de notre groupe ne possédait cette opulence, cette générosité, cette nonchalance dans ses courbes.
Le bouquin est construit presque comme un journal intime, mélangeant les lieux et les époques. Intime est bien le mot : toute en pudeur, Kim Thuy essaie de se raconter.
Mais on ressort un peu frustré de ce petit bouquin avec l'impression d'avoir passé une charmante soirée avec une jeune femme asiatique agréable, à la conversation très intéressante, qui a su nous faire entrevoir plein d'épisodes de sa vie mouvementée, plein de petites choses curieuses d'autres lieux et d'autres époques et puis qui nous laisse page 143, bon, cher monsieur, il faut que j'y aille, ravie de vous avoir rencontré ...
Oui certes, mais, mais ... on aurait aimé plongé plus au cœur peut-être pas de la vraie vie de Kim Thuy, ne soyons pas indiscrets, mais au cœur d'un bon gros roman qui nous aurait emporté des heures, là-bas, autrefois.
À trop vouloir coller à sa propre réalité intime, l'auteure finit par se cacher, c'est bien naturel. D'ailleurs, elle en convient elle-même : petite, elle était l'ombre de sa cousine, plus grande, l'ombre de ses hommes ... Une histoire moins personnelle et plus romancée lui aurait permis de plus en raconter, en même temps que de mieux se cacher, ombre parmi ses personnages.
Mais ne boudons pas le plaisir à lire ces quelques belles pages, même peu nombreuses !
D'autant que deux autres livres sont en préparation : peut-être l'occasion de passer à nouveau une ou deux agréables soirées en compagnie de cette charmante dame ...
(1) : Kim Thuy nous dit qu'au Vietnam on préfère souvent les numéros (dans l'ordre des naissances) aux prénoms !

Pour celles et ceux qui aiment les immigrants.
Liana Levi éditent ces 143 pages parues en 2009.
Marie-Claire, À propos, Kathel, Jules et plein d'autres en parlent.

lundi 18 octobre 2010

Cinoche : Elle s’appelait Sarah

Le choix de Sarah.

Dans cette automne ciné poussif, il ne faudrait surtout pas manquer le film de Gilles Paquet-Brenner(1) : Elle s'appelait Sarah, l'adaptation du bouquin de Tatiana De Rosnay(2).
Mais on est fan de Kristin Scott-Thomas et elle ne nous avait pas échappé sur l'affiche.
...
Le soir du 16 juillet 42, la police française frappe à la porte de la famille Starzynski.
La petite Sarah fait le mauvais choix : pour lui éviter la rafle, elle enferme son petit frère dans un placard ...
Quelques jours plus tard, trop tard, elle réussira à s'échapper du camp de Beaune-la-Rolande, non loin d'Orléans, où furent emmenés la plupart des juifs parqués au Vel d'Hiv ...
La première partie du film, tout en bruit et fureur, reconstitue ces sombres évènements sans éviter quelques lourdeurs académiques.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifMais c'est après cet exercice difficile que le film prend vraiment tout son sens et tout son intérêt en se recentrant sur notre époque et une histoire très actuelle : Kristin Scott-Thomas est une américaine qui vit à Paris, elle est journaliste, ... elle enquête sur cette Rafle du Vel d'Hiv.
Son architecte de mari retape l'appartement de son enfance dans le Marais ...
Le Marais c'était bien sûr le quartier juif en 1942. L'appartement était justement celui de la petite Sarah : les grands-parents du mari architecte avaient récupéré l'appartement en août 42 dès qu'il fut "libre" ...
La grande Histoire se mêle à la petite, le film oscille habilement entre alors et aujourd'hui, les souvenirs du passé viennent bouleverser les équilibres du présent, ... Kristin Scott-Thomas se met en quête de retrouver la trace de Sarah et de ses descendants. Le film est un peu l'histoire de cette enquête, une quête intérieure et personnelle de Kristin également.
Tous les acteurs sont admirables : comme à son habitude Kristin Scott-Thomas illumine l'écran, le rôle semble écrit pour elle. On est également ravi de revoir Michel Duchaussoy (dans le rôle du le beau-père donc contemporain que la petite Sarah) : il est remarquable. Niels Arestrup (lui aussi se faisait trop rare mais il est sur plusieurs affiches en ce moment) campe le paysan qui recueillit la jeune Sarah à l'époque : son Heil Hitler(3) fera date ! Tous les personnages sont fouillés, intéressants, et tous les acteurs sont vraiment très bons.
Une fois passé l'exercice imposé du début, le film est tout en équilibre, plein de justesse et de finesse. Aucun jugement sur des personnages complexes, ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui.
Même la réplique finale qui est bien sûr celle qu'on attend, sans surprise, parvient à nous émouvoir.
À l'unanimité de MAM, BMR et de notre teenageuse maison, un film très réussi sur un sujet pourtant casse-gueule : après quelques pas hésitants, le surprenant Gilles Paquet-Brenner(4) a trouvé la bonne foulée.
On y voit notamment quelques images du Mémorial de la Shoah à Paris (les premières au ciné apparemment).

(1) : dont apparemment, on a bien fait de louper les films précédents ...
(2) : bof le livre ? pas lu ici, sauf par notre teenageuse maison
(3) : lorsque les allemands viennent fourrer leur nez dans sa ferme
(4) : ce réalisateur est d'origine juive, le vieux juif à la bague empoisonné est un hommage à son grand-père


Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
Critikat en parle. Une interview du réalisateur.

jeudi 14 octobre 2010

Bouquin : Du sang sur la neige

Laisse tomber la neige.

Encore un polar norvégien ? Du sang sur la neige de Levi Henriksen.
Et bien non, cette fois nous ne rangerons pas ce bouquin au rayon policiers(1).
Non pas qu'il s'agisse d'une sous-classe dévaluée, tous ceux qui viennent picorer à notre table savent à quel point on goûte la littérature dite policière, mais ce bouquin n'a vraiment rien d'un thriller et l'éditeur français a certainement voulu profiter de la vague qui nous a tous emportés.
L'ambiance de cette petite bourgade de la forêt norvégienne se situe plutôt quelque part entre la sombre Islande d'Indridason et les Chaussures italiennes de Mankell.
On a connu des références moins flatteuses !
L'écriture de Levi Henriksen (rocker norvégien de son état) n'atteint pas encore les cimes de ses illustres aînés(2) mais ce n'est là que son premier roman en français (le quatrième chez lui) et si l'on en croit cette fournée, le futur est prometteur !
Alors que se passe-t-il cet hiver-là à Skogli ?
Et bien Dan sort tout juste de prison (vieille histoire de trafic de drogue) et découvre que son frère bien aimé s'est suicidé. Ils étaient très proches, ayant perdu leurs parents trop jeunes.
La maison est vide et il n'y a pas de femme pour attendre notre Dan. Mais plutôt un flic teigneux et l'ancien complice qui lui, n'était pas allé en taule. Ça va plutôt mal. Dan tourne en rond et broie du noir.
L'autre personnage du bouquin c'est l'hiver et Henriksen est un peu au climat littéraire de la Norvège ce qu'Indridason est à celui de l'Islande : fuyez vers les tropiques, ne venez surtout pas nous voir, il fait chez nous un temps de chien !

[...] Le thermomètre affichait moins vingt quand il était parti, mais dans la forêt, au milieu des arbres, il devait faire un peu plus doux - moins quinze peut-être. Un peu plus doux qu'ils disent, les norvégiens, je retiens la formule pour février prochain !

Ou encore, un peu plus loin :

[...] Il avait oublié à quel point un hiver dans les terres pouvait être pénible, qu'il était impossible d'ignorer cette saison comme dans les villes. Il n'y avait ici aucun tram, bus ou train dans lequel monter quand les voitures ne démarraient pas. L'hiver n'était pas éclairer par l'asphalte et les immeubles, mais il vous guettait chaque matin derrière la fenêtre de la cuisine, comme un grand vide.

Oui, l'hiver habite vraiment ce roman et l'on touche d'un doigt frileux la vie quotidienne de ces peuples nordiques : chauffe-moteur, pulls, pneus neige, sauna, poêles à bois ou à mazout (y'a même des poêles dans les camions !).
Pour le reste, l'ami Dan est en pleine dérive et tente péniblement de se reconstruire et d'échapper aux souvenirs trop présents : son frère disparu il y a peu, leurs parents perdus trop tôt ...
Papa était pasteur pentecôtiste : encore un autre aspect méconnu des pays nordiques, rappelons-nous de L'horreur boréale de la finlandaise Asa Larsson.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifDan croise deux autres personnages, un oncle cul de jatte et une jeune femme du pays (et oui, quand même !) et cela nous vaut quelques très belles scènes (ah, le Noël avec tonton au resto de la gare de Charlottenberg avec deux jeunes asiatiques de petite vertu) dignes des Chaussures italiennes que l'on citaient plus haut.
Un roman pas banal, attachant et un univers très personnel mais dans lequel on se laisse emporter sans difficulté (mais chaudement habillé).
Celles et ceux qui voudraient absolument goûter au polar norvégien iront plutôt du côté de chez Jo Nesbo.

(1) : il n'y a d'ailleurs pas de sang dans le titre du bouquin en VO qui pourrait se traduire par “la neige qui tombe va recouvrir celle déjà tombée” [Snø vil falle over snø som har falt]
(2) : aînés en littérature du moins, car il a pratiquement le même âge qu'Arnaldur Indridason (Mankell est plus vieux, lui !)


Pour celles et ceux qui aiment le froid et l'hiver.
Les presses de la cité éditent ces 355 pages parues en 2004 en VO et traduites du norvégien par Loup-Maëlle Besançon.
Melisender en parle.

dimanche 10 octobre 2010

Bouquin : Ce que je sais de Vera Candida

Telle mère, telle fille.

Avec ce qu'elle sait de Vera Candida, Véronique Ovaldé nous conte une fable baroque et colorée dans une amérique latine imaginaire.
Une mini-saga, depuis la grand-mère (Rose) à la petite-fille (Vera Candida), en passant par une mère (Violette) un peu demeurée. Et même jusqu'à la génération suivante (la petite Monica Rose).
Une histoire agitée : la grand-mère Rose exerçait le plus vieux métier du monde et la Violette un peu simplette était du genre facile.
Heureusement, Vera Candida trouvera, un temps du moins et après quelques péripéties dignes de ses aïeules, un peu d'amour auprès du bel Itxaga :
[...] On lui aurait annoncé qu'il ne pourrait jamais coucher avec Vera Candida mais qu'il aurait le droit de rester avec elle sa vie durant, Itxaga aurait signé immédiatement. Il se rendit compte que ce qu'il voulait faire le plus intensément du monde c'était lui rendre service. Il se dit, Je vieillis. Merde.
Mais Véronique Ovaldé souffre, comme beaucoup de ses confrères de l'hexagone, du syndrome aigü de l'écrivain-français-à-la-mode et se croit donc obligée, sans doute pour faire branchée in, de faire des effets de mots entre chaque virgule.
C'est parfois adroit et bien venu :
[...] Pendant des années, quand Monica Rose s'assoirait sur le canapé entre Vera Candida et Itxaga, elle se serrerait conte eux, bougerait son minicul comme si elle faisait un nid, les prendrait par le bras et dirait, On est bien tous les deux.
La première fois, Vera Candida rectifierait, On n'est pas deux, on est trois.
Et Monica Rose répondrait, On est bien quand même.
Mais il faut bien avouer qu'au fil des pages, on se lasse. Je dis, On se lasse.
Reconnaissons à la décharge de dame Ovaldé que Vera Candida est arrivée après les fraîches et limpides Prodigieuses Créatures : ça ne pardonne pas et le chalenge était difficile à relever. Deux histoires de femmes écrites par des femmes : l'une nous a véritablement emporté sur les plages anglaises du XIX°, l'autre nous aura amusé ... quelques pages.
La fable de Vera Candida ressemble plutôt à celle que Carole Martinez nous avait déjà contée en Espagne avec son Cœur cousu : mêmes qualités ... et mêmes défauts.


Pour celles et ceux qui aiment les tropiques.
Les éditions de l'olivier éditent ces 293 pages parues en 2009.

samedi 9 octobre 2010

Miousik : Agnès Obel

From Denmark via Berlin.

Chouette(1), voici une nouvelle voix venue du froid.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifAgnès Obel (Agnes Caroline Thaarup Obel) arrive avec son piano (et sa voix donc), directement du Danemark, via Berlin.
Un piano éthéré, une voix douce et sensuelle et de jolies ritournelles.
Une suave et aérienne harmonie entre les cordes vocales de la demoiselle et celles de son piano.
Il y a parfois des accents d'Alela Diane (Brother Sparrow) et même si le piano est parfois trop envahissant à notre goût, on aime cette demoiselle qui vient tout juste de nous arriver du nord, c'est tout frais dans les bacs.
Jetez donc une oreille sur ces quelques touches de pur ivoire : ici , (un extrait de Sons & Daughters).
Quant à la voix ... ici  un extrait de Riverside.
Nos chansons préférées sont en écoute intégrale depuis notre playliste.

(1) : mouais, j'en conviens, c'est très mauvais, mais je ne pouvais quand même pas laisser passer.


Pour celles et ceux qui aiment le piano et les voix chaudes venues du froid.

lundi 4 octobre 2010

Cinoche : Un homme qui crie

Le choix du père.

BMR & MAM, deux baobab-coolDécidément après notre voyage au Pays Dogon, après l'expo des Masques-cœur du musée Branly, l'Afrique est toujours à l'honneur : quelques jours après Benda Bilili au Congo-Kinshasa, voici Un homme qui crie dans N'Djamena au Tchad de Mahamat-Saleh Haroun (prix du jury de Cannes).
Cet homme qui crie, c'est un peu le côté sombre de l'Afrique que l'on avait vue (et écoutée !) avec le Staff Benda Bilili.
Les deux films dépeignent pareillement des situations très dures et plutôt sombres et tous deux partent également du même constat : livrée à l'adversité, l'Afrique est abandonnée des dieux.
Mais là où Benda Bilili réussissait à délivrer un peu d'espoir avec la débrouille et la musique pour Papa Ricky et ses acolytes, Un homme qui crie ne laisse aucune échappatoire à son héros, Champion.
Adam (abandonné des dieux, on l'avait bien dit !) est un ancien sportif, champion de natation (d'où son surnom). Désormais âgé, c'est le maître-nageur de la piscine d'un grand hôtel de N'Djamena. Cette piscine est toute sa vie ou plus justement, ce qui le raccroche à toute sa vie.
Mais les temps ont bien changé et l'hôtel (désormais dirigé par une chinoise !) se restructure : le Champion doit céder la place à son propre fils (à qui il a tout appris) qui sera le jeune et beau maître-nageur de l'hôtel.
Adam se voit relégué au rang de garde-barrière à l'entrée du parking, et encore c'est une faveur.
Mais il n'y a pas qu'à l'hôtel que les temps changent : N'Djamena vit en état de siège, les rebelles approchent, les blindés de l'ONU patrouillent, les hélicos survolent la ville ... rappelez-vous c'était en 2008 lorsque les rebelles tentaient de reprendre le pouvoir et s'approchaient dangereusement de la capitale(1).
En ville, les loyalistes collectent et recrutent pour l'effort de guerre. En dépit de sa gloire passée, Adam n'a sans doute que trop peu de moyens pour répondre aux demandes du chef de quartier. Les miliciens viendront donc enrôler son fils de force ... et du même coup, le Champion retrouvera sa chaise de maître-nageur.
C'est le choix impossible et peu glorieux qu'Adam, abandonné des dieux, a dû faire, ou plus exactement et c'est peut-être pire, a laissé faire.
Bien sûr tout cela finira plutôt mal et Champion aura beau "marcher sur l'eau" dans la dernière scène du film (la photo de l'affiche), cela ne renouera pas le lien avec les dieux.
Malgré la violence guerrière de l'arrière-plan, malgré le tragique de l'histoire, le film est très lent : c'est presque un album photos, un album de très beaux portraits.
Avec de très beaux personnages : Adam bien sûr, mais aussi sa femme Mariam, son fils Abdel, ... même les rôles secondaires comme la gérante de l'hôtel (Madame Wang) ou le vieux cuistot (David) sont dépeints avec peu de mots mais beaucoup de tendresse.
Et enfin l'amie du fils, Djénéba Koné, une chanteuse malienne (la boucle est bouclée avec notre voyage au Mali !) qui joue en quelque sorte son propre rôle (et signe quelques chansons).
Paradoxalement, le personnage de ce père qui commet l'indicible - vendre son fils à la guerre et récupérer ainsi au passage son statut social - n'est jamais mis en accusation dans un film qui ne porte aucun jugement et se concentre sur les faits, de terribles faits. Il en est d'autant plus convaincant.
Comme le dit lui-même Mahamat-Saleh Haroun, on n'est pas à Hollywood et il n'y a pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre : Je laisse ça à Hollywood, pour qui il y a des bons qui finissent toujours par triompher des méchants. Le cinéma hollywoodien est devenu l’idéologie du pays lui-même. Mais, pour moi, il n’y a pas de bons ni de méchants, je laisse ce jugement à Dieu, si tant est que Dieu existe.
Et oui tout est là : si tant est que Dieu existe ... mais manifestement Il a déserté l'Afrique, y laissant les hommes désemparés et sans plus de repères.
Pour finir sur une note plus légère, quelques mots encore du réalisateur, qui éclairent le rapport des africains à la cuisine, particulièrement évident dans ce film, que ce soit avec Mariam qui prépare le repas d'une famille sur le point d'exploser ou ici, avec David le cuistot de l'hôtel bientôt mis au rencart :

"J'ai eu envie de rendre hommage à l'acte de cuisiner. Pour moi, la générosité ne peut pas mieux s'exprimer qu'à travers la cuisine : on cherche à donner le meilleur de soi en voulant nourrir l'autre.C'est la philosophie qu'il partage et il ne comprend pas ce qui lui arrive car il se considère comme pourvoyeur d'amour. Tout comme Adam, il se sent perdu et décalé dans un monde qu'il ne reconnaît plus".

(1) : le Tchad avait même failli en découdre avec le Soudan, accusé de servir de base arrière aux rebelles ...


Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
Critikat en parle. Une interview du réalisateur.

vendredi 1 octobre 2010

Bouquin : Prodigieuses créatures

Sous la plage, les coquillages.

Voilà bien un livre intéressant : Prodigieuses créatures de l'américaine Tracy Chevalier qui s'amuse à rendre hommage à Jane Austen, la romancière anglaise du début du XIX°.
Nous voilà donc transportés vers 1810 (au temps des guerres napoléoniennes), au pied des falaises anglaises. Après un revers de fortune, trois jeunes femmes qui savent qu'elles finiront vieilles filles se retrouvent exilées dans une bourgade du bord de mer, loin des mondanités londoniennes auxquelles elles étaient habituées.
L'une d'elles, Elizabeth, se promène le long des plages et aime à « chasser » le fossile mis à nu par les éboulements de falaises.
[...] Nous étions à peine installées à Morley Cottage qu'il devint évident que les fossiles allaient devenir ma passion. Je devais en effet m'en trouver une : j'avais vingt-cinq ans, peu de chances de me marier un jour, et besoin d'un passe-temps pour occuper mes journées. Il est parfois extrêmement assommant d'être une dame.
[...] Je me mis à hanter les plages de plus en plus fréquemment, même si, à l'époque, rares étaient les femmes qui s'intéressaient aux fossiles.
[...] On ne saurait nier que les fossiles constituent un plaisir insolite. Tout le monde ne les apprécie pas car ce sont des restes de créatures défuntes.
Le long des plages, elle rencontre Mary, une jeunette de basse extraction, habile à repérer les plus beaux et les plus rares spécimens d'ammonites ou de bélemnites ... et à les revendre comme « curios » aux touristes pour faire bouillir la marmite.
On pourrait se demander, au début, ce qu'on est venu faire dans cette Angleterre compassée en compagnie de ces vieilles filles échouées dans une petite ville balnéaire.
Mais on reste accroché après quelques pages par la très belle écriture de Tracy Chevalier. Et puis très vite, au fil des premiers chapitres, on découvre avec bonheur qu'il y a plusieurs niveaux de lecture dans ce roman, finement et habilement entremêlés.
L'histoire mouvementée de l'amitié entre les deux jeunes femmes : deux âges différents, deux milieux différents, la rencontre est riche d'enseignements.
[...] Comment une femme de vingt-cinq ans appartenant à la bourgeoisie pouvait-elle envisager une amitié avec une gamine de la classe ouvrière ?
L'histoire de ces deux jeunes femmes trop en avance sur leur temps, trop indépendantes pour la société pré-victorienne britannique confite dans ses préjugés. Ce roman est aussi l'histoire de leur émancipation progressive et relative.
[...] À certains égards, je jouissais de plus de liberté que les filles de bonne famille qui avaient trouvé à se marier.
Et enfin l'Histoire tout court de la découverte de ces fossiles, de ces animaux disparus : ichtyosaure (i.e. poisson-reptile), plésiosaure (i.e. presque-reptile), ... qui, en remontant à la surface, venaient doucement mais sûrement bouleverser l'ordre établi des choses.
[...] C'était une idée trop radicale pour la plupart des gens. Même moi, qui m'estimais large d'esprit, j'étais un peu choquée de la prendre en considération, car elle sous-entendait que Dieu n'avait pas réellement réfléchi à ce qu'Il allait faire de tous les animaux qu'Il avait créés. S'Il était disposé à laisser des créatures disparaître sans sourciller, qu'est-ce qu'une telle indifférence impliquait pour nous ?
Et bientôt Darwin succèdera à Cuvier ...
De leur gangue de pierres et de sédiments sortent les prodigieuses créatures qui enflamment les esprits scientifiques de l'époque.
De leur gangue de bienséance et de préjugés sociaux émergent également deux prodigieuses créatures féminines.
Ces trois clés de lecture (l'amitié entre les deux femmes, la condition des femmes de cette Angleterre, les doutes scientifiques de l'époque), judicieusement entrelacées, sont passionnantes. On retrouve ici le parfum qu'on avait déjà respiré avec la québécoise Dominique Fortier et son traité du Bon usage des étoiles qui se situait à peine quelques années plus tard(1).
Et d'ailleurs, tout comme Dominique Fortier, l'américaine Tracy Chevalier s'est inspirée de personnages et de faits bien réels.
Un roman plein d'intelligence et d'humanité. Une écriture pleine de fraîcheur et de douceur.
Si l'on veut tirer le fil épistémologique, on peut aussi continuer avec La conspiration Darwin.
(1) : et décidément, à la relecture du billet sur le Bon usage des étoiles, les deux romans partagent bien des points communs.

Pour celles et ceux qui aiment les coquillages.
C'est le Quai Voltaire qui édite ces 376 pages parues en 2009 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Anouk Neuhoff.
Alwenn, Stemilou, Nini en parlent.