mardi 29 juin 2010

Bouquin : Le cœur cousu

Auberge espagnole.

Avec son Cœur cousu, Carole Martinez a frappé fort : son premier roman est couronné de prix et encensé de (presque) tous.
Elle nous y relate un véritable conte, dans une Espagne donquichottesque et sans trop d'époque(1).
L'histoire de Frasquita, une couturière à moitié magicienne ou à moitié sorcière, c'est comme on veut, capable de donner vie aux pièces de tissu (... ou de chair) qu'elle recoud.
L'histoire de Frasquita et de ses nombreux et étranges enfants : une fille muette qui sait lire mieux que tout le village réuni, une fille qui chante plus haut que les oiseaux, un fils aux cheveux rouges, une autre fille née avec des plumes de poulette, une autre encore qui luit dans le noir la nuit, ...

[...] Alors tous s'accordèrent à dire que, dans l'ombre, la petite Clara luisait.
Et pas seulement les mauvaises langues, puisque aujourd'hui encore ma sœur Anita elle-même raconte cette histoire d'enfant lumière, elle affirme que c'était dans la chair, que quelque chose y brûlait si fort qu'on aurait pu utiliser son petit corps de deux ans pour éclairer une pièce.
Durant ce dernier hiver qu'ils passèrent à Santavela, certains soirs dans la maison vide, la lumière qu'elle dégageait était assez intense pour qu'Anita qui dormait dans sa chambre se glissât contre son berceau et poursuivît sa lecture.

La première partie du bouquin est un peu longuette. Les répétitions propres à toute forme de conte agacent un peu : les multiples enfantements, les combats de coqs sans cesse recommencés (le mari de Frasquita y perd ses meubles, et puis sa maison, et puis sa femme elle-même).
À mi-chemin, l'histoire bouillonnante et picaresque prend enfin son envol en même temps que Frasquita prend sa liberté sur les chemins poussiéreux d'Andalousie, tirant sa charrette et toute sa marmaille.
On a alors le plaisir de croiser en route toutes sortes de fantasques personnages : une sage-femme qui met au monde les petits du village tandis que son grand fils joue les ogres, des robins des bois anarchistes citant Bakounine tandis que gronde la révolte des paysans(1) contre la garde civile et les riches terriens propriétaires des oliveraies, un étrange fantôme de meunier qui moud des pierres de craie depuis que les hommes de la vallée ne lui apportent plus leur blé, ...

[...] Le doyen des Gitans surtout passa du temps à ses côtés.
" C'est nous, les Gitans, qui faisons tourner la Terre en marchant. Voilà pourquoi nous avançons sans jamais nous arrêter plus de temps qu'il ne le faut. Mais toi, pourquoi marches-tu, la belle, pourquoi chemines-tu comme les cigognes en hiver vers le sud, avec ta nichée derrière toi et tous leurs petits pieds sanglants ? Pourquoi leur imposer un tel voyage ? "

Tout cela est plein de poésie, d'humour et de vie.
Carole Martinez n'hésite pas à revisiter subtilement les mythes et l'on n'imaginait pas les pentes de la Sierra Nevada si fréquentées : le petit poucet, pandore, pénélope, frankenstein, ...
Dans la généreuse paella de Dona Martinez il y a du bon et du moins bon : les morceaux sont copieux, les parfums épicés, les saveurs fortes. À chacun d'y picorer selon ses goûts et appétits.

(1) : de rares indices nous situent à la fin du XIX°, pendant ce qu'on appelle la Révolution Cantonale de 1873.


Pour celles et ceux qui aiment les andalouses.
Folio édite en poche ces 440 pages qui datent de 2007.
Constance, L'or des chambres, Lilounette, en parlent.

lundi 28 juin 2010

Cinoche : Dans ses yeux

Justice devait être rendue.

Après Révélation et Eyes of war, voici encore un film qui passerait presque inaperçu et qui pourtant mérite vraiment le détour par les salles obscures (et climatisées).
Dans ses yeux, de l'argentin Juan José Campanella avait obtenu l'Oscar du meilleur film étranger. Et c'était mérité.
De nos jours, un juge argentin à la retraite entreprend d'écrire un bouquin : une histoire (et même plusieurs) l'obsède(nt). Depuis vingt-cinq ans.
Comme il ne sait trop par où comment commencer son roman, on a même droit à plusieurs débuts pour le film, histoire de planter le décor de ces histoires qui vont s'entrecroiser ...
Vingt-cinq ans plus tôt, dans les années 75, on est en pleine dictature argentine.
Une jeune et jolie institutrice est violée et assassinée.
Notre juge écrivain, Benjamin Esposito, est chargé de l'enquête. Après quelques errements, le coupable est arrêté.
L'administration dictatoriale préfère le relâcher en échange de quelques dénonciations de peronistes.
Vingt-cinq ans après, le coupable court toujours et la justice n'a toujours pas été rendue.
Mais, durant cette sombre période de l'histoire argentine, il était rare qu'elle le soit ...
Raconté comme cela, on croit avoir affaire à un polar de plus, un bon polar certes, mais un de plus.
Mais ce résumé ne rend pas justice non plus à ce très très beau film qui vaut avant tout par les portraits de quelques très beaux personnages (et donc quelques très bons acteurs) :
Pablo Rago est le mari inconsolable de la jeune et jolie institutrice, qui n'aura de cesse d'obtenir justice, quitte à faire le guet dans chacune des gares de Buenos Aires, chacune un jour différent, pour y repérer le meurtrier qui finira bien par passer.
Guillermo Francella est l'adjoint de notre juge-écrivain, un buveur notoire mais cet acolyte alcoolique reste surtout imbibé d'humanité ce qui nous donne quelques passages comiques (ses engueulades politiques dans son troquet de prédilection, ses impayables décrochés de téléphone au bureau, ...) et un autre épisode beaucoup plus tragique, mais chut !
La belle Soledad Villamil est Irene, la juge en chef dont dépendait à l'époque Benjamin Esposito. Née de grande famille, diplômée de grande université, elle semble inaccessible.
Ricardo Darin enfin, est Benjamin le juge écrivain.
Le film prend son temps pour installer et développer ces quatre-là qui vont s'entrecroiser pendant vingt-cinq ans pour notre plus grand plaisir.
Si Benjamin Esposito est obsédé par le criminel en fuite, il l'est encore plus par son histoire d'amour non dit avec la belle Irene. Et peu à peu, la fiction policière cède le pas à une très belle histoire d'amour ... qui n'a pas eu lieu.
Même verdict donc, côté justice et côté amour : non lieu.
Polar, comédie, romance, passé historique de l'Argentine, ... que demander de plus à ce film remarquablement construit et soigneusement équilibré ?
Un film sur les regards : en VO, El secreto de sus ojos, adapté d'un roman d'Eduardo Sacheri : La Pregunta de sus ojos (la question de/dans ses yeux).
Un film sur les souvenirs : on en a peu, alors autant conserver les bons. Le juge écrivain n'était évidemment pas de toutes les scènes, parfois il imagine.
Un film sur le passé : à trop vouloir y retourner, on finit par ne plus avoir d'avenir.
Un film sur la justice, on l'a dit, il faut qu'elle soit rendue : que les histoires (d'amour ou de meurtre) aient leur fin. Et vous ne serez pas déçus.
Un de nos gros coups de cœur en cette saison sèche côté cinéma.
Un très beau film : ne passez pas à côté !


Pour celles et ceux qui aiment les histoires d'amour.
La RTBF en parle. Choupynette et PL aussi. Dasola, Pascale, Rob également.

dimanche 27 juin 2010

Bouquin : Vendetta

V pour vendetta.

Après la récente découverte de Seul le silence (candidat à notre best-of 2010), on n'a guère attendu avant de se précipiter sur le deuxième ouvrage de Roger Jon Ellory : Vendetta.
Vendetta a été écrit en 2005 avant Seul le silence qui date de 2007 : les traductions françaises sont parues depuis en ordre inverse.
Avec ces deux bouquins, R. J. Ellory confirme qu'il est un excellent faiseur d'histoires. On l'avait dit avec Seul le silence (roman plus abouti et plus original que Vendetta), cet auteur sait raconter une histoire.
Et le scénario de Vendetta lui offrait vraiment une occasion en or : en Louisiane, la fille du gouverneur et sénateur est enlevée. Pas de rançon.
Juste un coup de fil d'Ernesto Perez, inconnu de toutes les bases de données du FBI : Perez veut parler. Raconter son histoire.
À la fin de sa longue confession, il promet de révéler où il a séquestrée la fille du gouverneur.
Nous voici donc embarqués dans le monologue de cet étrange Perez  face aux agents du FBI.
Les chapitres alternent entre l'histoire, la vie et les crimes de Perez et les recherches infructueuses de l'enquête qui piétine.
Ce que raconte Perez, la vie d'Ernesto Perez, n'est rien moins que l'histoire de la Mafia : de Cuba à New-York en passant par Las Vegas ou Chicago, de Castro à Nixon en passant par Marylin Monroe ou les Kennedy, c'est cinquante ans de l'histoire mafieuse de l'Amérique qui défilent au long des chapitres.
[...] - Nous tenons le type, vous savez !
- C'est ce que j'ai cru comprendre. Comment est-il ?
- Vieux. La soixantaine bien sonnée, il adore s'entendre parler. J'ai passé près de deux jours à l'écouter et je n'ai toujours pas la moindre idée de pourquoi il a enlevé la fille ni de l'endroit où elle est.
- Et vous avez la moitié du FBI qui vous colle comme une sangsue.
Et Ernesto Perez, pardon, R. J. Ellory, sait raconter son histoire. Chacun des chapitres est comme une petite nouvelle et pendant l'intermède où l'on suit les piétinements et les angoisses du FBI (la fille du gouverneur est toujours séquestrée quelque part !) on attend avec impatience de replonger à nouveau dans la vie de Perez, tueur à gages de la mafia, espérant secrètement qu'il continue à bavarder avec les flics et qu'il garde le plus longtemps possible la fille du sénateur au cachot !
Comme avec le jeune garçon de Seul le silence, on retrouve ici encore la puissance des livres et de la lecture : le jeune et pauvre immigré cubain Ernesto aura en effet commencé sa longue et riche carrière de tueur parce qu'il avait soif du savoir de quelques encyclopédies qu'était venu lui fourguer un représentant fort mal avisé ...
[...] J'ai hésité un moment, dévisagé Carryl Chevron d'un œil, puis baissé le regard vers le livre qu'il tenait entre ses mains. J'entendais les rouages de mon cerveau fonctionner à plein régime; je ne savais pas quoi mais il fallait que je fasse quelque chose.
- Il y en a combien ? ai-je demandé.
- Neuf. Neuf livres en tout. Tous exactement comme celui-ci, juste là, dans le carton à l'arrière de ma voiture.
J'ai encore hésité, non pas parce que je doutais de ce que je voulais, mais parce que je n'étais pas certain de la manière de l'obtenir.

Pour finir - un peu comme pour Seul le silence : R.J. Ellory a encore des progrès à faire pour terminer ses histoires qu'on ne voudrait pas voir finir - quelques rebondissements rocambolesques viendront clôturer le scénario : bien sûr on ne découvrira que dans ces toutes dernières pages pourquoi Ernesto Perez a monté cette machination, pourquoi il a enlevé la fille du gouverneur de Louisiane, pourquoi il voulait confesser sa longue série de crimes et de qui il voulait se venger.
Et comment. Car une chose est sûre, Ernesto Perez était bien trop malin pour ne pas avoir tenu compte de la sagesse sicilienne qui enseigne que :
[...] Si tu cherches la vengeance, creuse deux tombes ... une pour ta victime et une pour toi.
Mais tous ces "pourquoi" ne sont pas essentiels : s'il faut lire Vendetta c'est bien plus pour l'histoire d'Ernesto Perez, l'histoire racontée avec maestria par R. J. Ellory.
On se fichait complètement du sort réservé à la fille du sénateur (et on avait tort ...mais chut !).
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifEnfin, une autre chose est tout aussi sûre : cet été vous aurez dans les mains un pavé de R. J. Ellory, l'anglais qui écrit comme les américains et qu'il faut lire cette année.
Il ne vous reste que le choix : vous pouvez opter avec cette Vendetta pour un excellent et original thriller ou bien, avec Seul le silence, vous pouvez vous laisser emporter par l'un des meilleurs romans de l'année.
À vous de voir : dans les deux cas le plaisir de lire est garanti et on a connu des choix plus difficiles !
Les plus gourmands feront comme nous et liront les deux !


Pour celles et ceux qui aiment les thrillers américains, même s'ils sont écrits par des anglais.
C'est Sonatine qui édite ces 652 pages parues en 2005 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Fabrice Pointeau.
D'autres avis sur Critiques Libres ou sur Babelio.

mardi 22 juin 2010

Cinoche : Eyes of war

Le choc des photos.

Excellent ! Certainement "LE" film de cette coupe du monde.
À voir absolument alors que ce film pourrait presque passer inaperçu un peu comme la Révélation dont on avait fait la promotion ici il y a 3 mois.
On était partis sans grande conviction (mais sans a priori non plus) pour ces Eyes of war(1) et on s'est pris une bonne secousse. Un film qui vous remue les tripes.
Bien sûr, quelques critiques ont beau jeu de pointer une certaine complaisance pour le côté sordide de quelques images de guerre : mais (outre le fait que c'est quand même le sujet du film) il faut bien cela pour nous sortir de notre torpeur habituée aux images d'horreur formatée qui défilent en boucle au JT tous les soirs.
En salle, le film du bosniaque Danis Tanovic s'avère étonnant de maîtrise : tout y est justement construit et mesuré. Les images de guerre, les errements hagards de Colin Farrell (juste parfait), les dialogues intelligents avec le psy (surprenant Christopher Lee !) , rien de trop ...
Avec en prime une très belle galerie de "seconds rôles" comme on dit, qui profitent du désarroi de Colin Farrell qui a le bon goût de ne pas prendre toute la place.
Deux reporters photographes irlandais (Colin Farrell et son pote David) s'en vont à la recherche du shot du siècle au Kurdistan (pays en guerre, comme depuis toujours, cette fois contre les irakiens).
Ils y rencontrent un toubib kurde dans un hôpital de fortune(2), un médecin qui passe autant de temps à stériliser son scalpel qu'à graisser son pistolet.
Lorsqu'un nouveau convoi de trop nombreux blessés arrive, le doc (Branko Djuric : un film à lui tout seul) distribue après un rapide examen, des étiquettes bleues et jaunes. Les blessés aux étiquettes jaunes seront sauvés par son scalpel. Ceux aux étiquettes bleues seront sauvés par son pistolet. Le poids des mots ...
De ce reportage photo, Colin Farrell reviendra au pays seul, sans son pote David, ... traumatisé physiquement et surtout psychiquement par un drame que l'on devine à demi-mots.
Le grand-père de sa brune(3) entreprend, à la demande de sa petite-fille, d'extirper de la cervelle de Colin Farrell ses maux et ses mots ... Le vieux monsieur s'y connait : il a déjà exercé sa médecine de l'âme sur les généraux et colonels de l'armée franquiste et dieu sait qu'ils en avaient gros sur la patate.
Elena, la brune de Colin Farrell : Do you think you can help him ?
Le grand-père, Christopher Lee : Yes. Of course I can help him. I can help anyone.
Un film très fort sur ces photographes de guerre écartelés entre un monde d'horreur et un monde "normal", notre monde, un monde auquel ils sont devenus étrangers.
Un film sur la photo et ce qu'elle implique, ou ceux qu'elle implique comme il serait plus juste de le dire.
Un film intelligent sur la nécessité de dire ce qui a été et où l'on reboucle donc sur les échos qu'avaient laissés la Révélation.
Un film sur les dommages collatéraux et les absurdités de la guerre qui se termine sur cette belle phrase de Platon(4) : seuls les morts ont vu la fin de la guerre.

(1) : le titre original est Triage
(2) : là-bas, en kurde, "de fortune" veut dire sans eau courante et sans médicaments
(3) : Paz Vega, une belle brune espagnole, façon Penelope Cruz
(4) : en réalité faussement attribuée à Platon par le général Mac Arthur (mais on s'en fout)


Pour celles et ceux qui aiment les journalistes et les reporters.
Excessif en parle.

lundi 21 juin 2010

Cinoche : L’illusioniste

La magie du cinéma.

Après les fameuses Triplettes de Belleville, Sylvain Chomet reprend crayons et pinceaux pour un nouveau tour de passe-passe : L'illusionniste.
Hommage mélancolique et appuyé à Jacques Tatischeff himself, auteur du scénario original jamais sorti en film, le dessin animé de Sylvain Chomet est délicieux de nostalgie.
Hommage aux magiciens et artistes en fin de carrière d'un music-hall passé de mode, à une époque (le début des années 60) où le monde découvrait le rock anglais, les juke-box et les premières télés.
Notre illusionniste, croisement réussi entre Mr. Hulot (pas Nicolas, l'autre) et Jacques Tati (célèbre jusque dans les milieux de la mode pour avoir inventé le pantacourt), s'en va jusqu'au fin fond de l'Écosse pour pouvoir jouer quelques derniers tours et arrive encore à émerveiller une jeune fille perdue en ce trou paumé.
Tous deux rejoignent Édimbourg. L'illusionniste y retrouve quelques collègues (acrobates, ventriloques, ...) dont la carrière sombre tout comme la sienne, la jeune fille y trouvera ... ah, ça vous le saurez seulement en allant voir ce beau dessin animé.
Tout cela est bourré de références aux années 60 en général et à Jacques Tati en particulier.
On a beaucoup aimé le zeste de non-sense qui pimente l'arrivée en Grande-Bretagne jusque dans les Highlands et le début de la relation un peu trouble entre la jeune fille écossaise et son espèce d'oncle magicien.
On a moins aimé le sérieux qui entoure l'épisode Édimbourg : Sylvain Chomet s'y montre trop appliqué.
Mais tous les dessins, on dirait des aquarelles, sont superbes.


Pour celles et ceux qui aiment les lapins qui sortent des chapeaux.
Le Monde, Culturopoing, Le irréductibles, Critikat, en parlent.

samedi 19 juin 2010

Bouquin : Profondeurs

De profundis …

Après les très très remarquables Chaussures italiennes (candidat à notre best-of 2010, rappelons-le) et Tea-Bag, voici Profondeurs, un autre roman du suédois Henning Mankell que l'on connaissait surtout par ses polars.
Profondeurs nous raconte une très étrange histoire à l'aube de la guerre de 1914 : celle du capitaine Lars Tobiasson-Svartman de la marine de guerre suédoise. Je cite le patronyme en intégralité puisque Lars tient beaucoup à ces deux noms accolés : celui de sa mère (Tobias...) étant supposé le protéger de celui de son père ...
Le capitaine Lars se montre un personnage assez peu sympathique : il ment continuellement, s'emporte facilement et peut se mettre à frapper, voire pire encore.
Il ment à tout le monde : à sa femme, à sa maîtresse, à lui-même, à ses collègues et à l'Amirauté. Difficile de s'attacher à ce drôle de bonhomme. Enfin, drôle, c'est une façon de parler.
Un bonhomme un brin obsessionnel, obnubilé par les distances qu'il estime ou mesure avec précision : il est hydrographe, chargé de tracer des routes secrètes dans l'archipel suédois de la Baltique pour les bateaux à l'aube de la grande guerre. Obsédé par les distances donc, à commencer par celles qu'il prend soin de maintenir entre lui et les autres.

[...] Ses tout premiers souvenirs étaient les distances : entre lui et sa mère, entre sa mère et son père, entre le sol et le plafond, entre l'inquiétude et la joie. Sa vie entière se résumait à des distances à mesurer, à raccourcir ou à rallonger.

Notre hydrographe est obnubilé par les profondeurs qu'il devine ou mesure en mer pour tracer ses routes, obsédé au point de dormir avec sa sonde en guise de nounours.

[...] Le lendemain, il marcha dix kilomètres sur la glace. Ce qui le conduisit par-delà la fosse de Bockskär jusqu'aux rochers d'Hökbada, où il installa son campement pour la nuit.
À l'origine son intention était de marcher droit sur Halsskär; mais une fissure dans la glace l'avait forcé à faire un détour par le nord. Hökbada n'était qu'un groupe de rochers escarpés et inhabités. Avant la tombée de la nuit, il eu le temps de s'y construire un abri, un toit de branches et de mousse jeté sur une anfractuosité rocheuse. Il fit du feu  et ouvrit une conserve de viande. Quand il se glissa dans son sac de couchage, le vent était encore faible. Le froid s'était adouci pendant la journée. Il estima la température à moins trois degrés. Une fois la nuit tombé et le feu éteint, il tendit l'oreille pour écouter la mer. L'entendait-il se briser contre le bord de la banquise ? La glace tenait-elle jusqu'à Halsskär ? Était-ce la mer ou le silence de ses pensées qu'il percevait ?
À plusieurs reprises il crut entendre des coups de canon, d'abord un grondement lointain, puis une onde de choc qui s'évanouissait dans les ténèbres.
Personne ne sait où je suis, pensa-t-il. Au cœur de l'hiver, dans ce monde glacé, j'ai trouvé une cachette que personne ne pourrait même imaginer.

Au cours de ces missions en mer ou sur la glace, le capitaine Lars fera la rencontre d'une femme à demi perdue sur une île de pêcheur. Il en tombera aussi obsessionnellement amoureux qu'il l'était de sa sonde marine et finira par errer de mensonge en mensonge entre son épouse de Stockholm et cette femme sur son île glacée.
Une histoire presque kafkaïenne avec, en arrière-plan, la description sans concession d'une Marine suédoise où, malgré la neutralité affichée, les officiers ont bien du mal à cacher leurs sympathies pour la flotte du Kaïser qui ne va pas manquer de mettre la pâtée à ces arrogants britanniques. 
De tout cela on se doute qu'il ne sortira rien de bon : certains sombreront dans la folie, d'autres sombreront tout court dans les profondeurs des eaux glacées et le Monde lui-même sombrera peu à peu dans l'horreur des années de guerre.
De toute évidence on peut tracer quelques parallèles entre l'officier de marine Lars et le chirurgien Fredrik Welin des Chaussures italiennes : deux hommes perdus sur leur île, tenant soigneusement "les autres" à l'écart et que seuls la glace et le froid relient au monde ...
On avait quand même trouvé le roman des Chaussures beaucoup plus abouti et surtout plus agréable, plus facile à lire, ne serait-ce que parce qu'il était un peu moins pessimiste que ces sombres Profondeurs.
Malgré la toujours très belle écriture de Mankell, on tient là sans doute son livre le plus difficile, même si MAM tout comme BMR ont beaucoup aimé.
Un livre où l'on découvre l'hiver dans les îles de l'archipel suédois.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de marin, même givrés.
Seuils Points édite en poche ces 345 pages qui datent de 2004 en VO et qui sont traduites du suédois par Rémi Cassaigne.
L'avis enthousiaste de Black. D'autres sur Critiques Libres.

vendredi 18 juin 2010

Bouquin : Naufrages

Pour quelques sacs de riz.

On avait lu ce court roman d'Akira Yoshimura au tout début de la naissance de ce blog, il y a un peu plus de quatre ans.
Ces Naufrages nous avaient laissé un fort souvenir, une trace indélébile. L'histoire était rude et puissante, l'envie d'y goûter à nouveau restait là.
À la relecture, ce petit conte philosophique a conservé toute sa force et l'écriture de Yoshimura gardé toute sa noblesse.
Le japonais nous fait partager la dure, très dure, vie des pêcheurs d'un petit village perdu le long de la côte.
Quelques habitants survivent là, isolés entre mer et montagne.
Lorsque la saison de pêche n'est guère fructueuse, les familles sont obligées de vendre un des leurs (fille aînée, femme, mari, ...) à quelque maquignon en échange de quelques sacs de pauvres céréales. Tous ne reviennent pas au village.
[...] Quand quelqu'un mourait au cours de sa période de travail, l'intermédiaire était obligé de dédommager l'employeur. C'est pourquoi il choisissait des gens en bonne santé et, considérant la perte que cela pouvait représenter, il prenait à l'employeur une somme plus importante que celle qui revenait à la famille. le village d'Isaku semblait constituer pour lui une bonne source de revenus quant à la qualité de ceux qui se vendaient pour travailler.
Alors au fil des siècles, les habitants du village ont pris coutume de se faire naufrageurs.
La récolte du sel (ils font bouillir de grandes bassines d'eau de mer) se fait désormais sur la plage : en cas de mauvais temps, ils escomptent bien que quelques bateaux apercevront les feux ainsi allumés sur la grève ...
[...] - Tu sais pourquoi on cuit le sel sur la plage ?
L'œil de Kichizo était tourné vers lui.
Isaku savait que la quantité de sel récoltée, nécessaire à la consommation du village pendant un an, était répartie équitablement entre les familles. Il pensa que si Kichizo lui posait cette question, c'était pour savoir s'il connaissait l'autre raison.
- C'est pour faire venir les bateaux, n'est-ce pas ? répondit-il en le regardant.
Après la saison de la pêche, vient la saison des tempêtes et si les vents ne leur sont pas "favorables", ils devront bientôt vendre la fille aînée(1), enfin la plus âgée qu'il leur reste, en échange de quelques sacs de riz ...
Ainsi dans le village du jeune Isaku dont le père est parti il y a près de trois ans se vendre sur quelque chantier, il faut savoir traverser plusieurs années sans naufrage "providentiel".
Mais lors d'un hiver enfin plus propice que les autres, c'est la fête !
[...] Des petits bateaux avaient quitté la plage et se dirigeaient vers le navire échoué sur les rochers. [...] Les petites embarcations progressaient, et bientôt elles vinrent entourer le navire naufragé. On aurait dit des fourmis à l'assaut d'un scarabée.
Malheur ensuite aux rares marins survivants ...
[...] Les maquereaux ne s'étaient pas vendus, la pêche au poulpe n'avait pas beaucoup donné, et ils n'avaient pas ramassé de grandes quantités de coquillages, aussi l'arrivée providentielle du bateau mettrait-elle les villageois à l'abri du besoin pour deux ou trois ans peut-être. Ils allaient pouvoir vivre quelques temps tranquilles, et personne ne serait obligé de se vendre.
La vie des habitants du village du jeune Isaku est assurément l'une des plus dures qui soient. Mais ce qui les attend à la fin du conte sera plus sévère encore.
L'écriture d'Akira Yoshimura est sobre et sèche comme il convient à cette cruelle histoire. Au fil des saisons, il fouille sans relâche, jusqu'au cœur de ces hommes.
Cet auteur maîtrise une rare puissance d'évocation : tout au long de ces quelques pages on reste collé au rivage, les pieds dans le sable aux côtés d'Isaku et de ses compatriotes.
Une très très belle occasion de découvrir la littérature japonaise.
(1) : c'est d'ailleurs une scène de ce genre qui ouvre le film Mémoires d'une Geisha.

Pour celles et ceux qui aiment les pêcheurs.
Babel Actes Sud édite ces 189 pages qui datent de 1982 en VO et qui sont traduites du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.

mercredi 16 juin 2010

Bouquin : Jeunesse

C’est pas l’homme qui prend la mer …

C'est avec Au bout du rouleau qu'O. le marin nous avait fait découvrir Joseph Conrad ce polonais né en Ukraine qui vécu à Marseille et qui écrivait en anglais.
Un homme de voyage, citoyen du monde comme tous les marins, il en était un lui-même pour s'être engagé dans la marine marchande britannique.
Revoici cet auteur qui vécut à la charnière entre les deux siècles et qui influencera les plus grands comme Faulkner, Gide ou Malraux.
L'édition originale chez Gallimard(1) fait suivre la première nouvelle, Jeunesse, d'un second récit : Au cœur des ténèbres. Deux récits de voyage autour d'un même personnage récurrent : Marlow.
Jeunesse raconte un court périple : le premier voyage du jeune Marlow, le dernier du vieux rafiau sur lequel il a embarqué.

[...] - Oui, j'ai bourlingué pas mal dans les mers d'Extrême-Orient : mais le souvenir le plus clair que j'en ai conservé, c'est celui de mon premier voyage. Il y a de ces voyages, vous le savez vous autres, qu'on dirait faits pour illustrer la vie même, et qui peuvent servir de symbole à l'existence. On se démène, on trime, on sue sang et eau, on se tue presque, on se tue même vraiment parfois à essayer d'accomplir quelque chose, - et on n'y parvient pas. Ce n'est pas de votre faute. On ne peut tout simplement rien faire, rien de grand ni de petit, - rien au monde, - pas même épouser une vieille fille, ni conduire à son port de destination une malheureuse cargaison de six cent tonnes de charbon.

http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifLe navire fait eau de toutes parts (on assiste à plusieurs faux départs avant qu'il soit à peu près étanche), il doit affronter tempêtes et cyclones, les équipages successifs refusent d'aller plus loin, la cargaison de charbon finit par s'enflammer, et même les rats avaient préféré débarquer avant que cette presqu'épave soit prête à larguer ses amarres !
L'arrogante et invincible jeunesse de Marlow aura-t-elle raison de l'adversité ?

[...] Je n'avais pas su jusque-là à quel point j'étais pour de bon un homme. Je me rappelle les visages tirés, les silhouettes accablées de nos deux matelots, et je me rappelle ma jeunesse, ce sentiment qui ne reviendra plus.

Si vous ne connaissez pas encore cet auteur incontournable à ranger parmi les grands classiques, n'hésitez pas un instant : cette petite nouvelle (Jeunesse) est parfaitement construite. Un point d'entrée idéal dans la langue noble et riche de ces histoires au parfum surrané d'une époque (littéraire et aventureuse) révolue.

Au cœur des ténèbres est une histoire plus complexe, plus longue et plus difficile aussi : une aventure coloniale le long du fleuve Congo. Une aventure dantesque, quelque part entre l'Aguirre d'Herzog et l'Apocalypse Now de Coppola. À la poursuite des ténèbres de l'Afrique Noire (on est en 1900 !), les ténèbres qui sont au plus profond de chacun de nous.

(1) : ce n'est pas le cas en poche chez Folio où seul le premier récit (le plus "facile") est publié.


Pour celles et ceux qui aiment les portraits de marins.
Folio édite en poche les 88 pages de Jeunesse, qui datent de 1902 en VO et qui sont traduites de l'anglais par G. Jean-Aubry et André Ruyters.
Anne-Françoise parle du Cœur des ténèbres. Critiques Libres parle de Jeunesse.

mardi 15 juin 2010

Miousik : YuLeS

From Haute-Saône.

Cocorico !
Voici deux petits frenchy, deux frères venus de l'est profond (la Haute-Saône !), Bertrand et Guillaume Charret : YuLeS.
Jetez une oreille sur les quelques titres de notre playliste.
Ça date déjà de 2007, mais si comme nous, vous découvrez, nul doute que Desperation Land ou même The unconscious master feront partie des tubes qui vous accompagneront cet été sur les routes ...

[...] The fuck you spread puts you in a mess
Each word you say is a lamb to bless
You build my shell with venom and distress
I could not save you from your loneliness
Well I drove you to the end
Where the flowers grow into pain
And the mud replaces rain
Just like a Desperation Land
Like a Desperation Land
Your crap bounces off me ...

Après les frère et sœur australiens qu'on vous laissait écouter il y a quelques jours, les "fratries" sont au top cette année !


Pour celles et ceux qui aiment les balades en Haute-Saône.

samedi 12 juin 2010

Bouquin : Seul le silence

Le souffle des marais de Georgie.

C'est Livre Sterling(1), notre libraire préféré (un de nos rares libraires qui ne soit pas en ligne) qui mettait en avant ce bouquin, ou plutôt la nouvelle livraison de Roger Jon Ellory : Vendetta.
Pour débuter avec cet auteur britannique de polars, on a d'abord opté pour la version poche de sa précédente traduction : Seul le silence(2).
Oubliez vite l'étiquette polar et ne retenez que celle de best-of  !
Seul le silence est un GRAND roman(3).
C'est écrit par un anglais mais on jurerait du Truman Capote (à qui ce livre est dédié d'ailleurs), du Faulkner ou du Steinbeck, si, si.
On y retrouve ce souffle des grands écrivains américains, de ceux qui savent raconter une histoire. Rien de moins que l'histoire de la vie, la dure et la vraie vie.
À cette lecture on ne peut qu'évoquer ces auteurs US perdus dans les vastes étendues sauvages de l'Ouest.
Sauf que R. J. Ellory a grandi à Birmingham même si son histoire se passe dans les États du Sud, en Géorgie.
Alors tout commence dans un bled perdu, au bord du marais d'Okefenokee et de la Suwanee River.
En 1939, au moment où le Monde bascule peu à peu dans l'horreur.
Mais c'est une horreur différente que connaîtra le petit comté de Charlton, Georgie : une fillette est retrouvée assassinée. Plusieurs suivront.
On accuse bien sûr les noirs sortis de leurs champs de coton, c'est encore l'époque.
Et puis un colon allemand, ce sera l'époque aussi(4).
Mais c'est aussi un livre sur la littérature, ou plus exactement sur l'écriture, quand lire est une raison d'être et quand écrire est un besoin vital : l'histoire d'un jeune garçon qui noircit des cahiers sous l'œil bienveillant de son institutrice.
Un jeune garçon dont l'adolescence et finalement la vie vont être façonnées par ces ignobles crimes.

[...] La cinquième victime fut la petite fille qui était assise à côté de moi dans la classe de mademoiselle Alexandra Weber. Elle était si proche que je connaissais son nom, que je savais qu'elle dessinait le chiffre 5 à l'envers. Bon sang, elle était si proche que je connaissais son odeur.
On retrouva son corps le lundi 3 août 1942.
L'essentiel de son corps, pour être précis.

Mais vous l'avez compris l'histoire policière passe au second plan(5) : ce qui intéresse Ellory c'est le parcours de son jeune héros, écrivain en herbe, meurtri par la vie et bouleversé par les morts de ces petites filles. Et c'est ce qui fait la force et l'intérêt de son roman.
Bien sûr, à la toute fin on saura derrière qui se cachait l'affreux, mais ces ultimes péripéties seront somme toute un peu convenues sinon décevantes : ce bouquin vaut essentiellement par sa longue première partie (fort heureusement, y'en a quand même pour deux bons tiers du pavé).
On l'a dit, R. J. Ellory fait partie des grands qui savent raconter une histoire. Une grande comme des petites.

[...] Un jour j'avais entendu une histoire. L'histoire d'un garçon que son père menaçait éternellement de battre. Le garçon n'était pas plus épais qu'un piquet de clôture, et il avait peur. Il ne se voyait pas faire face à une raclée si généreuse, car son père était bâti comme un arbre, le genre d'arbre qui est toujours debout après un ouragan. Alors le garçon s'était mis à courir. Chaque jour. Il allait à l'école en courant, il rentrait chez lui en courant, il faisait trois ou quatre fois en courant le tour du champ près de sa maison avant le dîner. Sa mère croyait qu'il avait perdu la tête, ses frères et sœurs le charriaient. Mais le garçon avait continuer à courir, exactement comme Red Grange lors de ses courses folles. Plus tard, le docteur avait dit qu'il avait un "cœur d'athlète", développé par ses efforts continus. Plus tard, ils avaient dit beaucoup de choses. Apparemment le cœur du garçon avait lâché. Pour ainsi dire explosé. Il s'était tué à fuir la chose qui l'effrayait. Ironique, mais vrai.

Alors si vous ne lisez qu'un seul nouvel auteur cet été, que ce soit R. J. Ellory !

(1) : avenue Franklin Roosevelt à deux pas des Champs, le libraire qui, avec son étal sur le trottoir, a inventé le concept du street-blog : les bouquins sont affublés de petits billets du genre "j'engage ma réputation sur ce bouquin !" (ça, c'était le billet épinglé sur les Chaussures Italiennes, celles de Mankell ! Monsieur a le goût très sûr !)
(2) : en réalité Vendetta date de 2005 en VO et Seul le silence de 2007 - les traductions françaises sont inversées : Seul le silence en 2008 et Vendetta en 2009.
(3) : bon, MAM trouve que j'exagère un peu - un petit peu.
(4) : on découvre d'ailleurs la guerre à travers un prisme original : les exactions nazis vues d'un petit comté lointain du sud des US.
(5) : BMR s'était montré un peu réticent sur la 4° de couv, ne prisant guère les histoires d'enfants martyrisés : heureusement, Ellory ne montre aucune complaisance sur ce sujet.


Pour celles et ceux qui aiment les romans américains, même s'ils sont écrits par des anglais.
C'est Le livre de poche qui édite ces 602 pages parues en 2007 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Fabrice Pointeau.
D'autres avis sur Critiques Libres.

jeudi 10 juin 2010

Miousik : Angus & Julia Stone

From Sydney.

Décidément l'année musicale est placée sous le signe de l'Australian Spirit.
Après la pop ample de Missy Higgins dont on parlait il y a seulement quelques jours, voici le folk discret mais classieux de deux jeunes kangourous : Angus et Julia Stone, frère et soeur des environs de Sydney.
Un peu comme une version down under de nos petits français de Cocoon.
Ils jouent tous les deux, chantent tantôt l'un, tantôt l'autre, trop rarement en duo.
À écouter le soir, sur le sable de la plage, fumant quelques substances devant les vagues du Pacifique(1) ...
Après Barbara Gosza, ce sera notre deuxième gros coup de coeur musical de cette année 2010.
Vous pouvez les découvrir en écoute intégrale et gratuite sur notre playliste Deezer où l'on a regroupé nos chansons préférées.
Un extrait des paroles de Just a boy :

One kiss from you and I'm drunk up on your potion.
That big old smile is all you wore.
Girl you make me want to feel,
Things I've never felt before.
Girl you make me want to feel,
Did I say I'm just a boy,
Did I say I'm just a boy,
You can hold me to that. 

(1) : ou bien, si on n'a pas tout ça sous la main, on peut aussi écouter dans son salon avec quelques Victoria Bitter à portée.


Pour celles et ceux qui aiment les duos venus de loin, très loin.

mardi 8 juin 2010

Bouquin : Les traîtres

Célestin Louise, le policier poilu.

Sympathique découverte que ce polar historique de Thierry Bourcy, que C&B nous ont prêté.
Les traîtres est la quatrième aventure de Célestin Louise, policier des Brigades du Tigre, engagé sur le front pendant la Grande Guerre de 14-18.
Tout commence dans les tranchées, dans la gadoue et le froid de l'hiver 1917, quand quelques poilus tentent d'améliorer le rata ordinaire en taquinant le goujon  ...

[...] Il avait encore neigé sur la fin de la nuit, des flocons légers que les rafales tourbillonnantes du vent d'est soulevaient en nuages blancs et qui venaient mourir au pied des arbres. À l'aube, il s'étaient cristallisés et craquaient sous les pas. Un soleil jaune pâle, rasant, illuminait tout un côté des arbres comme une immense lampe artificielle. Gabriel Fontaine soupira et remit en place son cache-nez mangé aux mites. Il préférait les ciels de nuages qui laissaient l'air plus doux, ou les matins de brume, quand l'eau du lac se devinait à peine, juste un peu plus dense et grise que le voile de brouillard. C'était ces jours-là qu'il faisait ses meilleures pêches. Trop de soleil ne valait rien. Sans compter que, si on choisissait mal son coin, on pouvait se faire aligner par un tireur d'élite d'en face. Pourtant, depuis que les deux armées avaient creusé leurs tranchées de chaque côté du lac et qu'on n'avait plus le droit, officiellement, d'y venir, le poisson s'était multiplié. Certaines fois, on eût dit que les tanches et les goujons se bousculaient pour engloutir l'hameçon. Le poisson frétillant à peine décroché et jeté dans le trou d'eau qui lui servait de seau, le poilu avait tout juste le temps de changer l'appât et de lancer sa ligne que, déjà, une autre prise faisait disparaître le petit flotteur. Fontaine faisait bien attention à remballer son attirail avant la fin de la matinée, il y avait souvent des patrouilles sur le coup de midi, et il ne tenait pas à les rencontrer. Il s'était fait prendre, une fois, il s'en était tiré en offrant sa pêche aux gars. Fontaine savait bien que c'était à tout coup prendre des risques : il ne se passait pas une semaine sans qu'un obus mal ajusté ne tombât dans le lac, ou n'explosât sur l'une des deux rives. Ce sacrifice obligé des poissons aux dieux de la guerre n'avait pas d'incidence réelle sur les pêches du soldat qui pestait quand même à chaque fois qu'il découvrait un nouveau cratère sur ce qu'il considérait désormais comme son domaine. Son lieutenant, le jeune Doussac, fermait les yeux et la section se régalait.
Ce matin-là,ce ne fut pas une nouvelle trace d'explosion qui arracha un juron au poilu. Un corps inanimé était étendu sur la berge, le visage plongé dans l'eau, les pieds pris dans les joncs. Fontaine, malgré lui, s'approcha. Le type était mort. C'était un jeune poilu dont le visage, bien que gonflé et bleui, lui était vaguement familier. Il le dégagea des hautes herbes et l'allongea sur la rive. Fontaine, qui en avait tant vu, de ces jeunes morts, repéra immédiatement sur la poitrine une tache plus sombre.

C'est donc à Célestin Louise que reviendra l'enquête sur ce corps poignardé, découvert ce matin-là par le soldat Fontaine. Le corps encombrant d'un témoin des trafics peu orthodoxes qui se déroulent autour du lac, entre les tranchées. Bien vite on devine que des armes passent d'un camp à l'autre avec la bénédiction de certains officiers qui ont trouvé là le moyen de s'enrichir, quitte à sacrifier quelques vies de plus.
L'enquête de Célestin Louise nous emmènera de tranchée en tranchée jusque chez les planqués de l'arrière, à Paris.
Malgré quelques descriptions parfois maladroites et un peu trop appliquées, voilà un petit bouquin qui se lit avec facilité et plaisir.
La dure vie des poilus qui tentent de survivre dans cette grande boucherie, soigneusement retranscrite, est bien sûr le principal intérêt de ce presque documentaire : ou comment s'accommoder de l'horreur ordinaire.
Un livre où l'on découvre comment un bombardement d'artillerie est le plus sûr moyen d'effacer les traces d'une scène de crime.


Pour celles et ceux qui aiment les poilus.
Folio policier édite ces 233 pages qui datent de 2008.
LeNocher en parle. Cathe également.

lundi 7 juin 2010

Cinoche : Sweet Valentine

Je t’aime, moi non plus.

Plusieurs semaines sans cinoche (TGV, boulot, dodo), blog au ralenti, un peu déconnectés de l'actu culturelle ... que voir ce week-end ?
Allez, ce sera Sweet Valentine, le film d'Emma Luchini, la fille de son père.
Une sorte de road-movie décalé et déjanté, à la française.
L'histoire également d'un couple impossible, façon je t'aime, moi non plus.
Côté garçon : Vincent Elbaz parfait en petit malfrat maniaco-obsessionnel, impeccable jusqu'au bout des ongles, fourvoyé dans une impasse avec un ou deux cadavres sur les bras alors qu'il doit 80.000 euros à un gang polonais.
Notre petit voyou irascible est contrarié : il n'a pas un sou en poche, il ne parle pas polonais et il n'a même pas son permis de conduire !
Côté fille : ah, côté fille ... Vanessa David en godiche de service, teinte en blonde pour faire plus quiche ou plus kitsch, c'est comme on veut. Sauf que la blonde, elle parle polonais et elle a le permis (et une ... 4L !).
Les voilà donc on the road, partis commettre quelques extorsions de fonds pour financer l'improbable trafic polonais, à la rencontre de personnages divers complètement déjantés : un fils belge d'Ayrton Senna, un clown de cirque qui refuse de faire la parade, de gays brésiliens, ... Une galerie de seconds rôles impayables.
Mais le clou du spectacle, c'est incontestablement la fille, Vanessa David. En blonde ou en brune, elle ne compte pas pour des prunes et porte le film sur ses jolies épaules : un sourire à réchauffer un couple de pédés ou à illuminer un chapiteau de cirque moribond.
Elle prie (beaucoup), elle couche (pas mal aussi), sauf avec Vincent Elbaz qui n'en peut plus de la traîner accrochée à ses basques. Sauf qu'elle a le permis et qu'elle parle polonais, alors ...
Vanessa David traverse le film comme un ange (on a dit qu'elle priait beaucoup et qu'elle ne dédaignait pas faire le bien autour d'elle), comme l'ange gardien un peu trop collant de Vincent Elbaz qui ne sait pas comment s'en débarrasser (ou qui ne veut pas, tout le monde avait compris).
Ce couple impossible est le refrain du film jusqu'à la très belle scène finale qui ne déçoit pas !
Malheureusement ce n'est encore que le premier film d'Emma Luchini et il n'est pas exempt de défauts : ça traîne un peu. C'est monté comme un beau livre d'images (de belles images), avec de petits tableaux (de beaux tableaux avec de beaux personnages), mais ça manque de rythme filmique ou de fluidité scénaristique. Dommage.
Il reste que c'est l'occasion de découvrir Vanessa David, sans doute LA future star de notre cinéma français.
Non contente d'avoir participé à l'écriture du film aux côtés d'Emma Luchini, elle crève l'écran.
Notre coup de cœur sera donc pour elle.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires d'amour.
Elodie en parle.

dimanche 6 juin 2010

Bouquin : Le camp des morts

Accroché aux basques.

Revoici Craig Johnson et ses polars du Wyoming : Le camp des morts, qui fait suite au Little Bird dont on parlait l'été passé.
Avec le même shérif des hautes plaines : Walt Longmire.
Quelque part entre les polars navajos du regretté Tony Hillerman et les pêches à la mouche de William G. Tapply (regretté lui aussi, qui vient de décéder : décidément ... souhaitons plus longue vie à Craig Johnson !).
Seraient-ce justement ces fantômes qui font de l'ombre à cette nouvelle série(1) ?
Dans le précédent billet on se plaignait (gentiment) du manque d'épaisseur du shérif du comté d'Absaroka et ce nouvel épisode nous laisse encore un petit peu sur notre faim : Craig Johnson est à deux doigts d'atteindre le sommet. À deux doigts.

On se laisse toutefois balader avec plaisir aux côtés du shérif des Hautes Plaines, même si la météo n'est guère propice puisqu'on débarque en plein hiver :
[...] Ils utilisaient du feu dans le temps.
Le vieux cow-boy voulait dire que les gars qui avaient la fantaisie de mourir pendant l’hiver au Wyoming trouvaient le repos éternel sous un mètre cinquante de terre gelée.
- Ils construisaient un feu de joie et le laissaient brûler quelques heures pour que ça dégèle, et ensuite ils creusaient la tombe.
Jules enleva le bouchon d’une flasque qu’il avait tirée de la poche poitrine de sa veste en jean, une véritable loque, et s’appuya sur sa pelle complètement pourrie. Il faisait - 2 °C, il ne portait rien d’autre que cette veste en jean et il ne frissonnait même pas ; la flasque y était probablement pour quelque chose.
La suite de ce premier chapitre sur le site de l'éditeur.
Le shérif se laisse promener dans cette histoire, semblant ne maîtriser guère plus de choses que précédemment, toujours en proie à moult difficultés avec la gent féminine (il est veuf), et se laissant porter tout comme nous, par l'intrigue du bouquin et l'humour vivifiant de Craig Johnson.
Paradoxe amusant pour les lecteurs français, il est ici question ... de basques !
Oui, car il y a même un Euskadi Hotel à Durant-Wyoming ! Qui donc savait que des basques étaient partis émigrés là-bas ?! Voilà de quoi nous intriguer.
Finalement, comme au sortir de la première enquête, les images qui subsisteront de ce bouquin, derrière le shérif à demi-effacé, seront celles des personnages habituellement dits secondaires : son adjointe Vic, leur assistante Ruby, son mentor Lucian Connally désormais à la retraite, son pote cheyenne Harry Standing Bear, et tout plein d'autres encore.
Finalement, elle est peut-être là la "touche" Craig Johnson : un flic qui ne prend pas toute la page et qui laisse de la place à d'autres personnages, de plus en plus attachants au fil des épisodes.
(1) série publiée chez Gallmeister tout comme celle de William G. Tapply.

Pour celles et ceux qui aiment les paysages enneigés de l'ouest. 
Gallmeister édite ces 311 pages qui datent de 2006 en VO et qui sont traduites de l'américain par Sophie Aslanides. 
Jean-Marc en parle. Hannibal également.

mardi 1 juin 2010

Bouquin : Brève histoire de pêche à la mouche

Mon truc en plume.

Après avoir lu et aimé les polars de William G. Tapply avec son pêcheur à la mouche amnésique (le pêcheur, pas la mouche), on ne pouvait que tomber en arrêt, comme le chien Ralph, devant ce titre évocateur : Brève histoire de pêche à la mouche.
Un titre tout à fait capable d'appâter le pêcheur émérite que je serai dans une vie prochaine.
D'autant que Decitre - comprenant enfin que, pour lutter contre les amazones des blogs, il faut convaincre que les libraires sont d'abord des lecteurs - y allait de son petit billet personnalisé et signé : J'ai aimé patati patata ...
Mais la comparaison avec les pêches de Stoney Calhoun s'arrête au titre évocateur.
Parce qu'on n'est ni dans le Maine, ni au rayon polars. Du tout.
À dire vrai, il a fallu feuilleter quelques pages dans la librairie pour se convaincre de la justesse et de la précision de l'écriture et contrebalancer l'effroyable "pitch de la quatrième de couv'" : trois psy prennent la route pour une partie de pêche à la mouche, le réalisme vibrant plonge le lecteur dans les eaux troubles et sombre de l'inconscient et ferre la part d'ombre qui est en chacun de nous (fin de citation).
Promis, juré, craché, dans une vie prochaine - celle après ma vie de pêcheur à la mouche - je rédigerai tout plein de quatrièmes de couv'.
Une histoire de psy écrite par Paulus Hochgatterer un ... psy autrichien, ben oui, un viennois forcément ! Une sorte de Woody Allen tyrolien. Vite, fuyons.
Non, restons ! Restons ! Car, on l'a dit, quelques pages lues de ci de là ont eu vite fait de nous harponner (ah, ah, mais c'est pas au harpon qu'on attrape les truites).
Au gré des savoureux dialogues entre les trois pêcheurs, une belle écriture fait virevolter les associations d'idées mais sans que le tyrolien ne se prenne trop au sérieux. On évite donc les effets de plume (ah, ah) qui aurait pu agacer le lecteur, comme la mouche agace le poisson.

[...] - Le nombre d'éoliennes est toujours proportionnel à celui des néonazis, dit l'Irlandais, troisième principe.
" De quoi ?" je demande.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
"Troisième principe de quoi ? De la thermodynamique ?"
"Troisième principe, c'est tout."
Julian s'inquiète. " Aujourd'hui, pas de politique, s'il vous plaît."

Pouce levé Pour BMR qui n'a dû tenir une canne à pêche que deux ou trois fois et encore, avant l'âge de 12 ans, il est absolument fascinant de voir ces gars se prendre le chou pour des hameçons en plume : Munro killer, Red butcher, Egg-sucking leech, Streamer, Grey fox, Rusty rat, Sunray, Culs-de-canards, Nymphes scud, Adams, ...
Pouce baissé MAM confirme deux points :
- la pêche à la mouche est une affaire de mecs
     - ce bouquin est un délire masculin cérébral.
L'auteur en convient lui-même :

[...] Il me vient à l'esprit que Lea a dit une fois que, pour elle, la pêche à la mouche n'est rien d'autre que de la masturbation masculine en bande, mais je m'abstiens de parler de ça.

Outre les rares évocations d'épouses, le seul élément féminin du récit sera la rencontre d'une jeune serveuse sur la route que les trois compères emmèneront "virtuellement" avec eux .
Au plan du fantasme partagé, dirait l'un des psys.
Un livre où l'on découvre quelques trucs en plume ...


Pour celles et ceux qui aiment la pêche à la mouche.
Les éditions Quidam publient ces 111 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites de l'autrichien par Françoise Kenk.
Bien sûr un blog de pêcheur à la mouche.