mardi 16 novembre 2010

Cinoche : Potiche

Ozon le gang des potiches.

Lorsque les archéologues creusent très profond ils découvrent généralement des amphores.
François Ozon s'est contenté de fouiller pas très loin, disons trente ou quarante ans seulement (même si ça peut faire beaucoup pour les gamins de moins de cinquante ans qui nous lisent), et nous remonte de notre passé récent une Potiche.
Une superbe potiche. Son film est un régal. Tout simplement.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifDès le générique (lettrage baba cool, vignettes multiples sur l'écran, musique des années 70), le ton est donné : ce sera d'un ringardisme troublant et d'une drôlerie kitchissime.
Et dès le générique, Catherine Deneuve confirme qu'elle est bien une grande actrice : à 67 ans, elle ne doute [plus] de rien et ose trottiner en jogging en s'extasiant niaisement devant les mignons écureuils de son jardin ou en rimant bêtement des petits poèmes. La potiche incarnée. Sauf qu'elle tient ce rôle difficile et casse-gueule sans aucune fausse note : elle est magistrale.
La Deneuve décoiffe, même si elle passe son temps à vérifier son brushing (pardon, à cette époque on devait dire : sa permanente).
Madame est donc une bourgeoise de province (bienvenue chez les ch'tis en 1977), héritière de l'usine de parapluies(1) de papa dont les commandes ont été confiées à Monsieur.
Mais en 1977 tout fout le camp, c'est la crise, les syndicats revendiquent, les ouvriers ne veulent plus travailler plus pour gagner plus(2), ... Monsieur a une attaque et Madame qui faisait tapisserie doit laisser sa broderie et occuper le fauteuil dictatorial directorial pour négocier avec les employés.
La potiche se révélera finalement moins cruche (je cite encore) qu'on ne le pensait ... mais on ne vous racontera pas la suite de cette satire sociale d'un passé étrangement actuel.
On garde le sourire coincé jusqu'aux oreilles du début à la fin, au risque de la crampe, tant le film est délicieux : par son kitsch délibérément assumé, par un second degré légèrement moqueur, par ses délires parfaitement maîtrisés (ah, les flash-backs sur la vie amoureuse de la jeune Mademoiselle Michonneau ou encore l'envolée lyrique finale qui donne envie de chantonner en tapant dans ses mains) et enfin par son casting impeccable.
Jérémie Rénier, déguisé en Claude François(3) durant tout le film, incarne le fils à papa (mais surtout à maman).
Fabrice Luchini est Monsieur et deviendra ensuite le simple mari de Madame.
Judith Godrèche joue les filles à papa, plus vraie que les vraies.
Karin Viard est la secrétaire modèle dont l'une des spécialités est le bouillon de poule (on vous laisse deviner l'autre spécialité).
Gérard Depardieu est le député-maire socialo-communiste et ses pas de deux avec la bourgeoise Catherine Deneuve rappellent parfois les péripéties de Peppone et Don Camillo .
Fort étonnamment (et fort heureusement) le film ne tombe pas dans le travers franco-français des numéros d'acteurs : tout ce petit monde est parfaitement maîtrisé (si, si, même Luchini et Depardieu, bravo Monsieur Ozon) et judicieusement éclipsé par une Catherine Deneuve en grande grande forme.
Un fin équilibre justement trouvé entre la critique sociale et la comédie de mœurs, l'humour en prime.
Le propos n'est pas vraiment édulcoré et reste assez rude et vachard : rien moins que la place de la femme dans la société française de 1977. Une époque où ces dames découvraient tout juste la pilule(4), la dépénalisation de l'avortement(5), le droit au travail(6), la libre gestion de leurs biens(7), etc ...(8)
C'était il y a trente ans seulement ... et cette perspective peut donner lieu à dérision tout autant qu'à réflexion.
C'est toute la réussite de ce film que de nous faire sourire (et souvent rire) mais tout autant gamberger.
Avec l'avantage de plaire aussi bien aux plus jeunes qu'aux quinquas qui à l'époque, tout comme les gamins dans le film, barbouillaient des moustaches à Giscard sur les affiches électorales.

(1) : après ceux de Cherbourg en 1964, voici ceux de Sainte-Gudule, décidément les parapluies réussissent bien à Catherine Deneuve ...
(2) : je ne fais que citer, cette réplique est dans le film, comme d'autres dérapages célèbres du petit mari de notre grande chanteuse, qui feront rire toute la salle !
(3) : il est même question d'un accident de sèche-cheveux !
(4) : pilule et stérilet ne seront remboursés par la Sécu qu'à compter de 1974
(5) : la loi de Simone Veil ne sera votée qu'en 1975, l'IVG ne sera remboursée qu'à partir de 1982
(6) : les femmes attendront la loi de 1965 pour pouvoir travailler librement sans l'accord de leur mari
(7) : c'est également la loi de 1965 qui dispensera les femmes de l'autorisation de leur mari pour ouvrir un compte bancaire mais il faudra encore attendre ... 1985, pour atteindre la réelle égalité dans la gestion des biens de la famille
(8) : à la sortie du ciné, réflexion ô combien fine et pertinente de BMR, bien dans son style éclairé : ok, ok, mais avec toutes ces “avancées”, peut-on vraiment dire qu'aujourd'hui le monde va mieux ? c'est pas évident ...


Pour celles et ceux qui aiment les parapluies, Catherine Deneuve et les chansons de Jean Ferrat.
Critikat, Kathel et Pascale en parlent.
Le site du planning familial.

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