lundi 4 octobre 2010

Cinoche : Un homme qui crie

Le choix du père.

BMR & MAM, deux baobab-coolDécidément après notre voyage au Pays Dogon, après l'expo des Masques-cœur du musée Branly, l'Afrique est toujours à l'honneur : quelques jours après Benda Bilili au Congo-Kinshasa, voici Un homme qui crie dans N'Djamena au Tchad de Mahamat-Saleh Haroun (prix du jury de Cannes).
Cet homme qui crie, c'est un peu le côté sombre de l'Afrique que l'on avait vue (et écoutée !) avec le Staff Benda Bilili.
Les deux films dépeignent pareillement des situations très dures et plutôt sombres et tous deux partent également du même constat : livrée à l'adversité, l'Afrique est abandonnée des dieux.
Mais là où Benda Bilili réussissait à délivrer un peu d'espoir avec la débrouille et la musique pour Papa Ricky et ses acolytes, Un homme qui crie ne laisse aucune échappatoire à son héros, Champion.
Adam (abandonné des dieux, on l'avait bien dit !) est un ancien sportif, champion de natation (d'où son surnom). Désormais âgé, c'est le maître-nageur de la piscine d'un grand hôtel de N'Djamena. Cette piscine est toute sa vie ou plus justement, ce qui le raccroche à toute sa vie.
Mais les temps ont bien changé et l'hôtel (désormais dirigé par une chinoise !) se restructure : le Champion doit céder la place à son propre fils (à qui il a tout appris) qui sera le jeune et beau maître-nageur de l'hôtel.
Adam se voit relégué au rang de garde-barrière à l'entrée du parking, et encore c'est une faveur.
Mais il n'y a pas qu'à l'hôtel que les temps changent : N'Djamena vit en état de siège, les rebelles approchent, les blindés de l'ONU patrouillent, les hélicos survolent la ville ... rappelez-vous c'était en 2008 lorsque les rebelles tentaient de reprendre le pouvoir et s'approchaient dangereusement de la capitale(1).
En ville, les loyalistes collectent et recrutent pour l'effort de guerre. En dépit de sa gloire passée, Adam n'a sans doute que trop peu de moyens pour répondre aux demandes du chef de quartier. Les miliciens viendront donc enrôler son fils de force ... et du même coup, le Champion retrouvera sa chaise de maître-nageur.
C'est le choix impossible et peu glorieux qu'Adam, abandonné des dieux, a dû faire, ou plus exactement et c'est peut-être pire, a laissé faire.
Bien sûr tout cela finira plutôt mal et Champion aura beau "marcher sur l'eau" dans la dernière scène du film (la photo de l'affiche), cela ne renouera pas le lien avec les dieux.
Malgré la violence guerrière de l'arrière-plan, malgré le tragique de l'histoire, le film est très lent : c'est presque un album photos, un album de très beaux portraits.
Avec de très beaux personnages : Adam bien sûr, mais aussi sa femme Mariam, son fils Abdel, ... même les rôles secondaires comme la gérante de l'hôtel (Madame Wang) ou le vieux cuistot (David) sont dépeints avec peu de mots mais beaucoup de tendresse.
Et enfin l'amie du fils, Djénéba Koné, une chanteuse malienne (la boucle est bouclée avec notre voyage au Mali !) qui joue en quelque sorte son propre rôle (et signe quelques chansons).
Paradoxalement, le personnage de ce père qui commet l'indicible - vendre son fils à la guerre et récupérer ainsi au passage son statut social - n'est jamais mis en accusation dans un film qui ne porte aucun jugement et se concentre sur les faits, de terribles faits. Il en est d'autant plus convaincant.
Comme le dit lui-même Mahamat-Saleh Haroun, on n'est pas à Hollywood et il n'y a pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre : Je laisse ça à Hollywood, pour qui il y a des bons qui finissent toujours par triompher des méchants. Le cinéma hollywoodien est devenu l’idéologie du pays lui-même. Mais, pour moi, il n’y a pas de bons ni de méchants, je laisse ce jugement à Dieu, si tant est que Dieu existe.
Et oui tout est là : si tant est que Dieu existe ... mais manifestement Il a déserté l'Afrique, y laissant les hommes désemparés et sans plus de repères.
Pour finir sur une note plus légère, quelques mots encore du réalisateur, qui éclairent le rapport des africains à la cuisine, particulièrement évident dans ce film, que ce soit avec Mariam qui prépare le repas d'une famille sur le point d'exploser ou ici, avec David le cuistot de l'hôtel bientôt mis au rencart :

"J'ai eu envie de rendre hommage à l'acte de cuisiner. Pour moi, la générosité ne peut pas mieux s'exprimer qu'à travers la cuisine : on cherche à donner le meilleur de soi en voulant nourrir l'autre.C'est la philosophie qu'il partage et il ne comprend pas ce qui lui arrive car il se considère comme pourvoyeur d'amour. Tout comme Adam, il se sent perdu et décalé dans un monde qu'il ne reconnaît plus".

(1) : le Tchad avait même failli en découdre avec le Soudan, accusé de servir de base arrière aux rebelles ...


Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
Critikat en parle. Une interview du réalisateur.

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