dimanche 14 février 2010

Bouquin : Des myrtilles dans la yourte

Quand souffle le vent des steppes.

Voilà de quoi planter un petit cœur dans un endroit pas banal de notre carte du monde des polars: en plein centre des steppes de l'Asie centrale, en Mongolie.
Après avoir traversé ce pays à bord du Transmongolien il y a deux ans, d'Irkoutsk à Pékin, fascinés par les cercles blancs des yourtes sur le vert de la steppe ou par le désert de Gobi qui filait entre les rails, on ne pouvait évidemment pas laisser passer ce polar : Des myrtilles dans la yourte.
Un bouquin d'une française voyageuse, Sarah Dars, qui a écrit également d'autres histoires policières sur l'Inde qu'elle connaît aussi très bien.
Il ne fallait pas s'arrêter au mauvais jeu de mots du titre qui cache en réalité un livre fort intéressant.
Sarah Dars connait bien la Mongolie, elle aime ses habitants, elle admire ses paysages et elle s'entend à nous faire partager son approche de leur culture.
Pour voyager en classe polar, comme on aime ici à le dire, ce bouquin est tout simplement idéal, presqu'un guide de voyage.
Sans naïveté inutile, sans langue de bois, Sarah Dars réussit à éviter les clichés convenus et nous fait découvrir la Mongolie d'aujourd'hui, écartelée entre tradition nomade et modernité sédentaire, entre pratiques chamaniques et bouddhisme rituel, entre colons russes et envahisseurs chinois (et vice versa).
Un pays qui essaye également de s'ouvrir au tourisme occidental.

[...] Certes les Mongols présents n'étaient plus ces bons sauvages ou ces terrifiants barbares - au cours des siècles les opinions avaient souvent fluctué, beaucoup divergé -, c'étaient des gens bien dans leur peau, fiers de leur modernité et de leur capacité à négocier avec les uns et les autres sur un pied d'égalité, tout en recevant avec urbanité des touristes ravis. Oublié le temps où, pris en tenailles entre ces excellents joueurs d'échecs russes et ces éminents joueurs de go chinois, les Mongols, eux-mêmes admirables joueurs d'osselets, redoutables archers et impeccables cavaliers, ne connaissaient jamais le répit.

Le prétexte au voyage est une petite intrigue policière : deux américains sont venus chasser les antilopes des steppes.
Accompagnés de leurs guide, interprète et chauffeur mongols, ils s'éloignent dans la steppe, progressant de campement de yourtes en campement de yourtes.
Mais bien entendu, les éléments sont contraires, les américains se montrent arrogants et irrespectueux(1), le gibier se fait rare, l'ambiance du petit groupe se dégrade et l'équipée tourne mal : l'un des deux américains disparaît ...
Vengeance irritée de l'un des guides ? Embrouille ratée avec un trust pharmaceutique russe ? Trafic manqué avec une compagnie minière chinoise ?

[...] - Je crois que j'aimerais encore mieux avoir à dénombrer les grains de sable du désert de Gobi que devoir démêler les fils de cette histoire ...

Yesügei, le flic mongol amateur d'alcools et de femmes, menacé de retraite anticipée pour insubordination, commence son enquête, progressant de campement de yourtes en campement de yourtes sur sa moto Guzzi(2), essayant de soutirer habilement quelque information à ces rudes hommes des steppes que sont ses compatriotes.

[...] Yesügei aimait les paysages de sa terre natale, autant, plus même, que les femmes. À vrai dire, les uns lui évoquaient les autres et vice-versa et son goût pour les deux s'en trouvait renforcé. Les femmes aux reliefs proéminents lui rappelaient les sommets de l'Altaï; les plus vallonnées, le Khangaï; les fausses plates, la steppe; les profondes, le Gobi; les brillantes, le ciel; les ondoyantes, une rivière.

On retrouve chez Sarah Dars une ambiance étonnamment proche des polars navajos du regretté Tony Hillerman(3): certes Oulan-Bator et Gallup sont presque aux antipodes mais ce sont deux régions rudes et sauvages qui ont façonné de semblable façon les hommes qui les habitent, des taiseux, que seuls les flics du cru savent apprivoiser.
Pour ne prendre qu'un exemple, on se rappelle peut-être que les navajos ne prononcent pas le nom des morts pour laisser leur âme en paix : ici, certains mongols préfèrent taire leur propre nom et s'affubler d'un sobriquet pour se protéger des mauvais génies !
Rendons grâce à Sarah Dars d'arriver à faire paraître son lecteur plus intelligent, le temps de ces quelques pages, mais sans prise de tête ni prétention : l'intrigue policière est mince et ne sert que de prétexte à un agréable voyage habilement parsemé d'illustrations de la culture mongole.
L'écriture est précise et l'apparente facilité de lecture masque un vocabulaire étonnamment riche (du mongol et du français), c'est un régal.
En attendant, on l'espère, une prochaine enquête de Yesügei, le voyage en Inde en compagnie de cette auteure (4) nous tente bien ... on en reparlera !

Quelques tranches de vie de ce peuple de cavaliers et de chasseurs :

  • à propos de la graisse de chameau dans le thé : la poussière, on l'essuie, la graisse, on la lèche.
  • à propos d'un bavard qui exagère : il ajoute volontiers des crinières par devant et des queues par derrière.
  • à propos de quand les poules auront des dents : oui, c'est ça, quand la queue du chameau touchera terre !
  • à propos d'une amusante légende : à l'origine, la tête des chameaux était pourvue d'andouillers. Ces imprudents les prêtèrent à des cerfs qui ne les leur ont jamais rendus.
  • à propos de quelqu'un de collant : il vous suit comme la rate adhère à la panse, comme le taon d'été s'attache à la croupe du cheval.
  • à propos du premier gobelet d'eau de vie que l'on jette en l'air : c'est la part du soleil.
  • à propos des fameuses myrtilles : on les appelle les baies-nuages à cause de leur couleur de ciel d'orage.
  • à propos des mystérieux dons des chamanes : il est des yeux qui voient, d'autres pas.
  • et ma préférée, à propos d'un enfant adopté : il n'est pas né tout nu mais est arrivé tout vêtu.

(1) : je cite (page 56) : a-t-on idée de porter son vêtement sur l'épaule ? de montrer du doigt ? de postillonner sans s'excuser ? de prendre ou donner de la main gauche ? d'exposer ses semelles ? de fouler le seuil d'une yourte au lieu de l'enjamber ? de boire sans penser à en offrir ?
(2) : une moto rachetée jadis à un hippie impécunieux !
(3) : il y a quand même des références moins flatteuses !
(4) : plusieurs enquêtes du brahmane Doc sont parues chez Picquier poche


Pour celles et ceux qui aiment les cavaliers, indiens ou mongols.
Philippe Picquier édite en poche ces 254 pages qui datent de 2009.
Dédale en parle tout comme Hannibal ou Zaelle.

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