samedi 9 janvier 2010

Bouquin : Le pingouin

Un écrivain pas manchot.

Dans l'un des polars de Fred Vargas, le commissaire Adamsberg se promenait avec un crapaud dans la poche ...
... las, notre Fred Vargas nationale est rattrapée par la concurrence, dépassée par la mondialisation, scotchée sur la ligne même de départ : dans le bouquin de l'ukrainien Andreï Kourkov, le journaliste Victor a carrément adopté un pingouin neurasthénique qui vit avec lui dans son appartement !

Parce qu'à Kiev désormais, le zoo n'a plus les moyens d'entretenir ses pensionnaires et se trouve dans l'obligation de les confier à la population ...

[...] Micha, le pingouin, se promenait dans le couloir sombre, cognant de temps à autre à la porte fermée de la cuisine. Victor finit pas se sentir coupable et lui ouvrit. Il s'arrêta près de la table. Haut de presque un mètre, il parvenait à embrasser des yeux tout ce qui s'y trouvait. Il fixa d'abord la tasse de thé, puis Victor, qu'il examina d'un regard pénétrant, comme un fonctionnaire du Parti bien aguerri. Victor eut envie de lui faire plaisir. Il alla lui préparer un bain froid. Le bruit de l'eau fit immédiatement accourir le pingouin, qui s'appuya au rebord de la baignoire, bascula et plongea sans attendre qu'elle soit pleine.

Oui, comme on le sait, rien ne va plus dans les républiques de l'ancien empire soviétique où les rescapés deviennent nécessairement philosophes.

[...] - Vous avez manqué l'époque de l'abondance, déplora le vieil homme. Chaque siècle offre environ cinq années de faste, puis tout s'écroule ... je crains que vous ne viviez pas jusqu'au prochain tour, et moi encore moins ... Mais moi, j'aurai profité de celui qui vient de passer. Comment se porte votre manchot ? [...]
Le vieil homme se leva et Victor s'aperçut à nouveau qu'il n'avait pas de chaussures.
- Vous n'allez pas attraper froid ? s'inquiéta-t-il.
- Non, dit Pidpaly, sûr de lui. C'est parce que je fais du yoga ... J'ai un livre avec des photos, et tous les yogis indiens sont pieds nus.

Il faut dire que Kiev enneigé et glacé au cœur de l'hiver, c'est pas vraiment le top des spots touristiques.

[..] Le soleil brillait, la neige scintillait, et ses doigts gelaient au fond des poches de sa parka. 

Sauf pour les ukrainiens qui aiment à pique-niquer (1) sur le Dniepr gelé. Au grand bonheur du pingouin Micha qui adore plonger dans les trous de pêche. C'est tout à fait de saison !
Derrière ces savoureuses et frileuses anecdotes sur la vie quotidienne des ukrainiens (et des manchots), se cache la sombre réalité du monde déliquescent de l'ex-Union Soviétique.
Victor est embauché par un grand journal de Kiev pour rédiger des notices nécrologiques sur des célébrités des arts, des affaires ou de la politique ... encore bien vivantes !
Ainsi, le journal est fin prêt dès que l'une de ces personnalités trépasse.
Ce qui, on s'en doute, arrivera de plus en en plus fréquemment au fil des nécros que Victor rédige sur commande ...
Qui tire les ficelles derrière tout cela ? Qui commandite ces nécros ?
Et lorsque Victor et son pingouin commencent à être invités aux enterrements, c'est un univers angoissant, inquiétant, quasi-kafkaïen, qui se dessine patiemment mais sûrement ...
Un roman à l'atmosphère très étrange, venu(e) du froid, avec un arrière goût d'amertume désabusée et une très belle conclusion un peu désespérée.
C'est aussi l'occasion inespérée (merci Thierry) d'épingler un petit cœur sur notre carte du monde, dans une contrée reculée où il ne nous serait pas venu à l'idée d'aller chercher un polar, encore moins un pingouin. 
Saluons au passage la traduction (du russe) de Nathalie Amargier qui a pensé à quelques petites notes fort bien venues sur les us et coutumes ukrainiennes.
On a lu également la suite avec Les pingouins n'ont jamais froid.

(1) : pique-niquer semble être un terme russe qui désigne une escapade sur la glace, assis sur une grosse couverture, occupé à boire du café arrosé à la vodka ou au cognac


Pour celles et ceux qui aiment les pingouins.
Seuils Points édite en poche ces 274 pages qui datent de 1996 en VO et qui sont traduites du russe par Nathalie Amargier.
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