lundi 29 août 2016

Bouquin : Les maraudeurs


[...] Au mauvais endroit au mauvais moment.

Belle découverte que ces Maraudeurs de Tom Cooper.
On ne peut pas vraiment parler de polar, plutôt un roman noir, un roman qui nous plonge dans le bayou de Louisiane (décidément un décor propice aux aventures), après Katrina et après Deepwater.
[...] Tu es inquiet pour la marée noire ? » demanda Villanova. Lindquist répondit que oui. Tout le monde à Jeanette était inquiet. Ou plutôt carrément pété de trouille. « C’est peut-être pas aussi grave que ce qu’on raconte, dit Villanova. Mais j’ai comme le pressentiment que c’est peut-être pire. ».
[...] Les nouvelles liées à la marée noire, suite à l’explosion du site de Macondo, étaient de plus en plus mauvaises. La fin du bayou tel qu’on le connaissait, disaient les gens.
Malgré les destructions de l'ouragan, malgré la marée noire de BP, dans le bayou de Barataria quelques pêcheurs s'obstinent à vivre comme avant et chaluter les crevettes de plus en plus rares.
[...] – M’en parle pas, dit Naquin. On fait ce qu’on peut. Si jamais j’écris un bouquin sur ma vie, c’est comme ça que je l’appellerai : On fait ce qu’on peut, bordel.
[...] C’était le bon temps alors, pour tous les habitants de la Barataria. Avant que le bayou ne se mette à recracher de moins en moins de crevettes. Avant la marée noire. Avant Katrina.
[...] Combien les marais avaient changé depuis que les compagnies pétrolières avaient débarqué avec leurs pelleteuses et s’étaient mises à bouffer la terre. Aujourd’hui, les pêcheurs s’estimaient heureux de gagner de quoi payer leurs factures et nourrir leur famille.
Le talent de cet étonnant romancier qu'est Tom Cooper (ce n'est là que son premier roman), c'est d'abord la peinture de ces personnages hauts en couleurs, que l'on dirait tout droit sortis d'un film des frères Coen ou de Tarentino.
Sans pour autant tomber dans la caricature facile, l'auteur nous emmène faire la connaissance d'un manchot shooté aux médocs et aux blagues vaseuses (normal dans le bayou ...), d'une paire de jumeaux un brin déjantés qui cultivent la marie-jeanne de façon intensive sur les îles cachées des marais, de deux losers sortis de prison pour quelques travaux d'intérêt général, d'un fils du pays revenus arnaquer ses anciens voisins pour le compte de la BP et surtout de la famille Trench, père et fils, symboles de ces générations malmenées par les crises et catastrophes successives.
Il faut se laisser porter par les histoires de ces personnages (les chapitres alternent à la façon d'un roman choral, centrés sur un ou deux personnages qui s'entrecroisent), par cette ambiance de fin du monde où l'on se dit que c'est mal parti et que ça va forcément mal finir ...
Le manchot (quelque part entre Don Quichotte et le Capitaine Crochet) parcourt les îles à la recherche d'un trésor, peut-être celui du pirate Jean Lafitte. Les jumeaux cultivent et trafiquent leur magot aux herbes, ...
[...] Il se plaisait à imaginer le jour où enfin il rapporterait un véritable trésor sur son bateau. Une pièce d’or espagnole. Un collier de pierres précieuses, une bague en diamant. Il aimait imaginer la tête qu’ils feraient tous quand ils verraient ces merveilles briller dans la paume de sa main.
Chacun cherche fortune et le moyen d'échapper à sa condition, chacun tourne autour du pot, se croise et se recroise au détour d'une île ou d'un chenal, jusqu'à ce que ...
[...] Il était désespéré. Désespéré et, il fallait bien l’avouer, curieux. Curieux de voir comment toute cette histoire allait se terminer.
[...] Parfois, il faut laisser les gens faire leurs conneries jusqu’au bout, dit son père. Parce que, quoi qu’il arrive, ils les feront.
[...] Parce qu’ils s’étaient trouvés au mauvais endroit au mauvais moment.
[...] Il lâcha : « C’est le plus gros bordel de foirade que j’aie jamais vu de ma vie.
Dépaysement garanti avec cette virée aux confins du monde, portée par une écriture facile et un rythme agréable.
Seule la poursuite finale, apocalyptique et hallucinatoire, s'enlise un peu dans les marais pour quelques pages de trop : Tom Cooper s'est un peu laissé emporté par son enthousiasme !

Pour celles et ceux qui aiment les crevettes.
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samedi 27 août 2016

CInoche : Moka


La dame blonde de l'auto.


Bonne pioche dans le désert estival que ce dessert franco-suisse Moka de Frédéric Mermoud.
Une histoire un peu dans la même veine que le récent Irréprochable, mais en plus réussi.
Emmanuelle Devos est folle de douleur après la perte de son fils renversé par une auto qui a pris la fuite.
Elle se met en quête des chauffards et commence à tourner autour d'un couple, s'immiscer dans leur vie, leur entourage, leur maison, ...
Ambiance trouble et inquiétante.
Une histoire avec trois femmes (et trois hommes qui n'ont pas le beau rôle ...).
Une histoire de mal être. La douleur de la mère endeuillée qui cherche à reprendre pied grâce à sa quête de vengeance. Le mal être de la dame blonde de l'auto (Nathalie Baye) qui n'est qu'apparences (elle est esthéticienne) et dont les masques vont tomber peu à peu ... qui ne sont pas forcément ceux que l'on croyait.
Emmanuelle Devos est, comme d'habitude, excellente et tout le film tourne autour d'elle. Au point qu'elle éclipse les autres personnages.
En dépit d'une exposition rapide et bien vue et d'un dénouement un peu plus agité, le film reste un peu trop lent pour qu'on l'apprécie tout du long (ce qui laisse le temps de savourer les paysages du lac Léman !).

Pour celles et ceux qui aiment Emmanuelle Devos et les vieilles Mercedes.
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mercredi 24 août 2016

Cinoche : Toni Erdmann


La fille et son père.


La cinéaste allemande Maren Ade et l'actrice Sandra Hüller ont tiré le gros lot avec ce film Toni Erdmann, dont tout le monde parle depuis Cannes. Nul doute que la voie du succès leur est grande ouverte.
Notre enthousiasme reste tout de même très modéré.
D'abord parce que ce film est beaucoup beaucoup trop long, tant par sa durée (près de 3 heures !) que par son rythme.
Ensuite parce que le battage médiatique nous a laissé sur notre faim : certains voulaient-ils donc 'palmer' ce film ? Cela ressemble beaucoup à l'histoire de Winter Sleep.
Enfin parce que la 'comédie hilarante' qui nous était annoncée ne fait pas vraiment rire.
Il s'agit d'un humour grinçant, qui met mal à l'aise, avec efficacité et pertinence, mais en restant très loin de Woody Allen.
En dépit de ce décalage surprenant entre battage médiatique et réalité filmique, Toni Erdmann reste un film à voir.
D'abord pour la prestation de l'actrice Sandra Hüller qui, elle, aurait peut-être bien mérité une palme ...
Ensuite pour cette histoire d'un papa mi-grincheux, mi-clown (un clown triste en quelque sorte) qui entreprend de partir à la reconquête de sa fille.
Ils s'étaient éloignés (lui, ne savait même pas trop où elle bossait).
Elle bosse dans un grand cabinet (genre McKinsey) et conseille des compagnies pétrolières pour délocaliser et 'outsourcer'. Jeune louve aux dents longues, impitoyable en amours comme en affaires, un peu le profil 'tueuse'. Pas de sentiments. Même les roumains vont passer à la casserole, c'est déjà leur tour, après avoir été le notre. On pense un peu à Tout de suite maintenant.
Le papa clown triste va foutre un peu le bazar dans cette vie de business woman trop bien réglée.
Il se déguise (fausses dents, perruque, ...) et crée un personnage pour naviguer dans l'entourage de sa fille : veut-il cacher le père qu'il n'a pas su être ? lui montrer que c'est elle qui a endossé un rôle et une vie artificielle ?
On ne sait malheureusement pas trop quel film a voulu tourner Maren Ade : une belle histoire de famille, une plongée dans le monde des affaires, une morale sur le temps et la vie qu'on laisse filer trop vite entre nos doigts, une fable sur les faux-semblants, les déguisements et tout ce qui nous évite de nous regarder tout nus, tels qu'on est réellement, ...
Après une exposition un peu lourdingue (le déclenchement libérateur pour papa), la première partie pendant laquelle le père se met en quête de sa fille est plutôt bien vue.
La (belle) fin qui permettra au spectateur de décoder l'affiche est également bien réussie.
Mais les longues et répétitives errances de fifille et papa dans divers clubs et hôtels pour allemands expatriés à Bucarest nous a plutôt ennuyés : autant de scènes qui n'apportent rien à l'histoire (ni même aux histoires) et rallongent et ralentissent inutilement ce film.
Peut-être est-ce là une marque de fabrique du cinéma allemand mais les symboles et les explications sont vraiment trop appuyés, un peu d'élision aurait contribué à alléger le propos.

Pour celles et ceux qui aiment les filles à papa.
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samedi 20 août 2016

Bouquin : Le livre des âmes


[...] On ne lit pas le Liber Animorum. C’est lui qui vous lit !


Cet été sera pour nous celui des séries écossaises post-Rankin : celle (excellente) de Gordon Ferris et de son journaliste-détective d'après-guerre, et celle (plus étrange) de James Oswald, à la fois éleveur de moutons et auteur ayant fait ses débuts dans le fantastique avant de s'attaquer au rayon polar.
Après une savoureuse Mort naturelle, voici la nouvelle enquête de l'inspecteur Tony McLean : Le livre des âmes ... tout un programme !
Ça commence plutôt bien avec l'enterrement d'un tueur en série, trucidé en prison après avoir été coffré par McLean il y a quelques années. Celui qu'on surnommait Le tueur de Noël repose désormais six pieds sous terre. De quoi se réjouir.
Sauf que ...
[...] — Tu m’écoutes ?
— Excuse-moi, Emma… J’essaie juste de reprendre mes esprits. Tu disais ? Ah, oui ! Pourquoi tes collègues me haïraient-ils ?
— Parce que c’est le soir de Noël. En principe, il est interdit de découvrir des crimes ce jour-là. C’est une règle non écrite…
[...] Enlevée, séquestrée durant environ une semaine, violée et enfin égorgée avec un couteau bien aiguisé. Le cadavre lavé, puis placé dans l’eau sous un pont…
De nouveaux meurtres sont commis, similaires en tous points ...
[...] — Vous allez bien, Tony ? On dirait que vous venez de voir un fantôme.
[...] — Le Tueur de Noël…, lâcha-t-il soudain.
— C’est impossible, Bob. Il est mort. Je viens d’assister à ses funérailles.
Vraiment ? Si fou que ce fût, McLean avait comme un doute… 
Le tueur de Noël est-il vraiment mort et enterré ? A-t-il fait un adepte ? Était-il finalement innocent ?
Ou bien serait-ce ce sulfureux Livre des âmes, le liber animorum qui aurait pris possession d'un nouveau serial-killer ?
[...] — Le livre ? C’est de lui que tu parles ? L’ouvrage que mentionnait Anderson ? Le Livre des Âmes ?
[...] On ne lit pas le Liber Animorum. C’est lui qui vous lit ! Il soupèse votre âme et, s’il lui trouve des défauts, il la dévore. Ce qui reste ensuite, c’est le mal à l’état pur. Une personne insensible aux remords.

Je ne sais si c'est imputable au manque d'attention des lectures estivales, mais cet épisode m'a paru plus pesant que le précédent : l'intrigue principale tarde à se structurer et surtout, les démêlés de l'inspecteur McLean avec sa hiérarchie se font un peu trop insistants.
Même le petit côté fantastique, marque de fabrique de l'auteur, semble moins subtilement dosé que dans Mort naturelle, comme si Oswald lui-même n'y croyait qu'à moitié.


Pour celles et ceux qui aiment les grimoires.
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mardi 16 août 2016

Bouquin : Au plus près


[...] Une histoire qui pourrait m'exploser dans les mains.

Comme promis Après le déluge, voici le second roman de l'américaine Joy Castro : Au plus près.
On retrouve donc la jeune latina Nola Céspedes, journaliste d'origine cubaine au Times-Picayune de La Nouvelle-Orléans.
[...] En un an, bien des choses peuvent changer. J’étais une journaliste frustrée qui se contentait de sujets superficiels, la mode, les bals de charité et les ouvertures de galeries d’art. Et maintenant, je suis au bureau d’information de la ville du Picayune et mes articles parlent de viols et de meurtres. Et des saisies de drogue, lorsque la police locale a de la chance. J’adore ce boulot, et mon rédac’ chef, Bailey, aime mon travail. Le crime est mon métier.
Toujours très ancrée dans son décor social, la série permet de découvrir la Nouvelle-Orléans post-Katrina : son racisme, ses noirs, ses latinos et ses blancs, son passé historique, son présent pas toujours très glorieux, son exploitation forcenée du pétrole du golfe, les dégâts de l'ouragan passé et ceux de la crise actuelle, ...
Cette fois-ci Nola découvre, lors de son jogging matinal, le cadavre d'une prof de journalisme. Un meurtre mis en scène pour faire croire à un serial-killer.
Et série il y aura : le jeune amant de la prof cougar, un autre cadavre encore ... Il semble bien que l'on cherche à faire disparaître quelques preuves d'une affaire compromettante ...
[...] — Nola, tu te rends compte de ce que tu dis ?
— J'en ai bien peur. Le sénateur est dans le coup. Ou la police. Et ça fait quand même une sacrée série noire. Joe Shorter, Judith Taffner, Cory Brink.
— Et maintenant toi, potentiellement du moins.
— Maintenant oui. Mais il reste des zones d'ombre.
— Nola, tu n'as aucune envie d'être la suivante sur cette liste. Cette histoire est énorme. Un peu trop grosse, même. Tu dois faire attention à toi.
— Ce qu'il me faut, c'est des preuves.
Cette fois-ci l'intrigue sera presque décevante et si l'on aime bien la série de Joy Castro c'est plus pour son parti pris résolument féminin (pour ne pas dire féministe) qui nous change agréablement des flics virils et avinés habituellement fréquentés.
[...] Mes talons hauts me font mal, ce qui m'évite de penser à des concepts aussi abstraits que l'amour.
Une série polar au ton inhabituel, façon polar and the city : Nola et ses ami(e)s, c'est beaucoup de féminité et de légèreté sur une toile de fond pourtant grave.

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
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samedi 13 août 2016

Cinoche : Jason Bourne


Bourne, Jason Bourne [tout simplement]


On est fans de Jason Bourne, une saga vue et revue qui aura marqué quelques années et secouées quelques soirées.
On est fans de Paul Greengrass, le réalisateur de (outre quelques Jason Bourne ...), Captain Phillips, Vol 93 et Green Zone, trois coups de cœur, rien que ça !
Ce billet ne sera donc peut-être pas des plus objectifs ...
D'autant que cet épisode ne dépare pas la série, bien au contraire : plus besoin d'exposer les personnages ni le contexte, tout le monde connait.
Ça peut démarrer au quart de tour, moteur, oubliez la pédale de frein, ça va déménager de bout en bout, ça va cartonner jusqu'à la fin.
Greengrass enfile comme des perles, les scènes de course-poursuite et de chassé-croisé. Les jeux virtuoses de cache-cache dans la foule s'enchaînent sans faiblir comme de véritables chorégraphies.
On a pourtant déjà vu tout cela des dizaines de fois mais le maître réussit encore à nous scotcher au fauteuil.
Il ne faut pas chercher autre chose dans un Jason Bourne qu'un excellent film d'action, divertissant et particulièrement bien mené : cet épisode en est.
On peut juste noter que le décor de cet épisode 2016 se fond dans l'actualité avec la mise en scène du PDG indien d'un leader des réseaux sociaux aux prises avec la CIA. Toute ressemblance avec les démêlés d'Apple avec le FBI, ou avec Facebook, ou encore avec Satya Nadella (le PDG de Microsoft) serait purement fortuite. On prêtera une attention toute particulière à une scène d'apparence anodine : dans un café, le PDG indien de Facebook discute ferme avec Tommy Lee Jones le directeur de la CIA. Et ce dernier lui explique que la protection de la vie privée, c'est fini, parce que précisément les réseaux sociaux ont participé à rendre le monde plus dangereux et plus difficile à défendre. Un point de vue intéressant qui donne un peu de relief à une histoire des plus standards.
Vous connaissiez son nom : Bourne, Jason Bourne, mais vous apprendrez cette fois son véritable état-civil. Matt Damon renoue enfin les derniers fils de son passé torturé.
D'ailleurs les scénaristes ont pris soin de renouveler la saga pour préparer la suite : sortie des vieux méchants, entrée des nouveaux artistes (dont la ravissante Alicia Vikander déjà appréciée dans U.N.C.L.E.) et redistribution des cartes en vue de la prochaine partie.
Que l'on attend déjà avec impatience !

Pour celles et ceux qui aiment Jason Bourne.
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mercredi 10 août 2016

Cinoche : Colonia


La grande évasion.


L'allemand Florian Gallenberger explore les ramifications post-nazisme du sombre passé de son pays et s'est donc intéressé aux dictatures sud américaines qui ont connu une fructueuse collaboration avec quelques rescapés du nazisme.
La Colonia Dignidad est l'un de ces fruits malsains.
Secte nazillarde perdue au fin fond du Chili, la Colonia tenait à la fois du kibboutz et du camp de détention : une fois entré, on n'en sortait plus (les rescapés se comptent sur les doigts d'une main).
Pour la dictature de Pinochet et Contreras, la Colonia fournira complaisamment une armurerie, un centre secret de tortures et l'une des bases arrières de la fameuse Opération Condor.
Ce petit paradis était dirigé par un fou de dieu, prédicateur et ex-nazi, gourou auto-proclamé et pédophile notoire : Paul Schäffer.
Qui ne sera inquiété qu'en ... 2005 !
C'est dans ce décor idyllique, très soigneusement reconstitué, que Gallenberger tourne son film.
Entre romance et thriller, le cinéaste ne s'attarde prudemment ni sur la reconstitution Historique, ni sur les explications géopolitiques.
Un jeune couple allemand est pris dans une rafle du coup d'état de Pinochet. Lui, est embarqué à la Colonia. Elle, est libérée mais choisira de le rejoindre de son plein gré. Ach, l'amour !
Si l'on veut bien accepter ce parti pris du metteur en scène (et quelques invraisemblances du scénario), le film est plutôt réussi et a le mérite de mettre en lumière cet épisode méconnu de l'histoire chilienne.
Même si la trop belle Emma Watson prend ici trop de place : on aurait aimé en apprendre plus sur Paul Schäffer (Michael Nyqvist) ou sur les compromissions qui permettaient à la Colonia de fonctionner.
Mais le plus fascinant ne sera finalement pas abordé dans le film (pas même au générique de fin) : la Colonia est devenue en 2007 un centre touristique, Villa Baviera, où nouveaux touristes et anciens rescapés se côtoient dans une ambiance très étrange et toujours très allemande ... [clic]

Pour celles et ceux qui aiment le photo-journalisme.
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dimanche 7 août 2016

Cinoche : La tortue rouge


La petite sirène.


La tortue rouge est le fruit d'une collaboration des Studios Ghibli (oui, ceux de Miyazaki) et du hollandais  Michael Dudok de Wit.
Ce dessin animé nous conte l'histoire sans paroles d'un naufragé sur une île déserte.
Notre Robinson n’attendra pas vendredi pour faire la rencontre d'une mystérieuse tortue rouge ...
Le résultat est graphiquement superbe : les jeux d'ombres, de transparence avec l'eau sont magnifiques, les studios d'animation sont - on en a désormais l'habitude - au sommet de leur art sur ces effets ... à croire qu'ils rechignent à explorer d'autres registres.
Les 'tableaux' font parfois songer aux albums du brésilien Leo, au point d'ailleurs de tomber dans un excès d'images peintes quasi-statiques au détriment de l'animation proprement dite.
On a la vive impression que les artistes aux commandes se sont complus dans leur technique et leur art - le résultat est superbe - en oubliant de raconter également une véritable histoire ...
La première partie est pourtant plutôt bien vue qui nous permet de découvrir tout cela et la mystérieuse tortue. Mais la suite traîne en longueur pour nous raconter une romance franchement mièvre et ennuyeuse, façon ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants tortues. Dommage !
[les méchantes langues diront que c'est peut-être là la contribution de Pascale Ferran dont on n'a jamais digéré la mortellement ennuyeuse Lady Chatterley ...]

Pour celles et ceux qui aiment les tortues.
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Cinoche : Genius


Chapeau !


Dans la série des biopics de facture ultra-classique qui sont à la mode en ce moment, voici Genius de Michael Grandage.
Au centre de l'histoire : Maxwell Perkins, un éditeur new-yorkais familier des écrivains difficiles, l'éditeur de F. Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway, excusez du peu.
Mais le scénario évite de se casser la figure sur ces deux monstres de la littérature et met en scène un autre écrivain : Thomas Wolfe.
Les célébrités ne sont pas dans le script mais sur l'affiche : Colin Firth (impeccable éditeur, as usual), Jude Law (un écrivain tourmenté plutôt crédible) et leurs épouses.
C'est tout.
Le film s'efface entièrement derrière son sujet : l'histoire du travail et de l'amitié entre ces deux hommes que tout oppose. Un éditeur bourgeois et coincé qui ne quitte jamais son chapeau (même en pyjama) et un écrivain bohème et débraillé qui lutte pour dompter l'hydre littéraire qui cherche à s'échapper de ses tripes à coup de milliers de pages.
Des caisses de brouillons bouillonnants apportées par l'écrivain, l'éditeur est chargé d'en tirer un livre formatté, fut-ce au prix de (trop ?) nombreuses coupes. Ce travail rend-t-il l’œuvre meilleure ou simplement différente ? Qui est le bon génie de l'autre ?
De ce script improbable qui semble écrit pour le théâtre, Grandage a tiré un film bigrement intéressant qui nous laisse entrevoir la magie du travail d'écriture, tout simplement.
Une belle histoire d'amitié également entre un éditeur maîtrisé et un écrivain débridé, possédés tous deux par la même passion littéraire, soutenus (non sans peine) par leurs épouses.
La véritable question est : Colin Firth enlèvera-t-il le chapeau qui semble le protéger de trop d'émotions ?
Un film qui donne un furieuse envie de se plonger dans l'un des pavés de Thomas Wolfe.

Ah, une petite remarque de MAM : le décor est celui de New-York en pleine crise de 1929 et dans les rues, on fait la queue devant les soupes populaires. Presque cent ans plus tard, ce sera les Restos du cœur.

Pour celles et ceux qui aiment la littérature.
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vendredi 5 août 2016

Bouquin : Les justiciers de Glasgow


[...] Qui serait le prochain ?


Après La cabane des pendus, retrouvons à nouveau l'écossais Gordon Ferris pour un nouvel épisode des aventures et enquêtes de Douglas Brodie, mi-journaliste mi-détective privé.
Avec toujours cette ambiance très particulière (et fort bien décrite), d'un passé pas si lointain, dans l'immédiat après-guerre, lorsque la Grande-Bretagne se remet à peine de ses blessures et que les valeureux soldats de Sa Majesté retrouvent un pays qui n'a plus grand chose à leur offrir.
Dans ce Glasgow post-industriel qui se relève à peine des bouleversements de la guerre - celle qui apporta richesse pour quelques uns et misère pour beaucoup d'autres - une étrange épidémie frappe la ville ...
[...] La peste bubonique commence par une piqûre de puce. La grippe espagnole par un éternuement. À Glasgow, la vague de meurtres et de mutilations commença de façon assez banale et, à l’instar d’une piqûre de puce, fut à peine remarquée sur le moment.
[...] Ces lettres, cet avertissement… vous pensez qu’on devrait prendre ça au sérieux ? Que j’aurais intérêt à creuser la question ?
– Oui. Il se passe quelque chose. Peut-être même quelque chose de gros.
[...] Elles ne semblaient viser que des ordures notoires, ce qui les rendait populaires – sauf dans le camp de ceux qui en faisaient les frais.
[...] On parlait de plus en plus des agressions. D’autres crapules furent rouées de coups. Apparemment, le passe-montagne faisait fureur.
[...] Des individus avaient décidé de contourner l’usante bureaucratie des tribunaux pour châtier directement les malfaisants.
[...] Se faire justice soi-même était mal. Sauf quand cela apparaissait comme la meilleure solution.
Un petit gang cagoulé joue les Robins des bois écossais et signe ses forfaits salutaires Les marshalls de Glasgow.
Au cœur de  l'enquête on retrouve donc l'ex-flic Brodie, mi-journaliste, mi-détective, accompagné de son amie avocate Samantha.
L'impertinent Brodie mène l'enquête avec une longueur d'avance sur les flics : Les justiciers de Glasgow utilisent le journaliste comme tribune publique.
[...] Vous êtes d’une insolence rare, Brodie. Elle vous tuera un jour.
[...] Vous ne seriez pas un genre de doublure de la Faucheuse, Brodie ? Partout où la mort frappe, hop ! vous apparaissez.
[...] « On dirait que vous avez le don de vous attirer des ennuis, Brodie. » À force de me l’entendre répéter, j’allais finir par y croire.
 [...] En fait, vous avez réussi à énerver tout le monde, Brodie. À ce point-là, ça confine au génie.
Mais tout cela n'est pas aussi simple qu'il y paraît et il ne suffit pas de laisser les Marshalls nettoyer la ville de sa pègre. Brodie se retrouve bientôt embringué dans une affaire qui sent la corruption à plein nez.
[...] À Glasgow – où des décennies de surpopulation avaient donné naissance aux pires quartiers de taudis de l’Europe –, les pères de la ville nourrissaient des rêves grandioses. Ayant entendu dire que les Français avaient du style, ils voulaient rendre hommage au Corbusier ici, dans le Nord.
[...] On va transformer cette ville en paradis des travailleurs. On va raser les taudis et construire des appartements ultra-modernes.
Cette série d'enquêtes de Gordon Ferris est sans hésitation notre préférée du moment.
Le décor d'après-guerre, la description de l'Écosse, l'ambiance journalistique, l'arrière-plan social, font de ces polars des bouquins diablement intéressants.
La plume de Ferris (manieur de mots et visiblement frère d'encre de son héros) est toujours aussi vive, mordante, fluide et c'est un plaisir de lire sa prose qui prend parfois des accents naïfs de Rouletabille pour citer ensuite les poètes écossais.
Une série à découvrir sans tarder et sans hésiter, à savourer dans l'ordre, de préférence, car même si les histoires sont indépendantes, l'évolution des personnages et notamment celle des relations complexes entre Sam et Brodie y gagne en épaisseur.

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
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lundi 1 août 2016

Bouquin : Scalpel


[...]  Quand poser les questions et quand écouter.


Troisième épisode de la série Charles Resnick du britannique John Harvey (série qu'on avait débutée il y a quelques mois avec les Cœurs solitaires puis Les étrangers dans la maison).
On connait désormais bien l'inspecteur Charles Resnick de Nottingham, ses origines polonaises, ses vinyles de jazz, ses sandwiches et ses aristo-chats, un inspecteur qui aurait comme des airs de Colombo ...
[...] Lui en tenue de ville, avec son pantalon trop serré à la taille et légèrement en accordéon sur ses chaussures, sa veste dont il ne parvenait à fermer qu’un seul bouton.
[...] – Derek vous a décrit comme un gros, fagoté comme l’as de pique et frisant la cinquantaine.
– Normal que vous ne m’ayez pas reconnu tout de suite.
– C’est parce que vous n’êtes pas vraiment gros.
– Merci.
[...] Resnick avait appris quand poser les questions et quand écouter. Il attendit.
La recette est également connue : une intrigue policière minimaliste, une écriture fluide et bien travaillée et surtout une attention toute particulière portée aux différents personnages, flics et civils, gentils et moins gentils, héros principaux et figurants secondaires.
[...] Quelquefois, Resnick se disait qu’il devait forcément exister sur terre des gens pour qui une sonnerie de téléphone au beau milieu de la nuit ne signifie pas obligatoirement une mauvaise nouvelle.
Avec ce Scalpel, toubibs et infirmières semblent se faire poignarder un peu plus souvent qu'à leur tour ...
De quoi donner du piment à l'intrigue policière puisque cela ressemble bien à un serial-killer !
Comme d'habitude, plusieurs histoires (et donc autant de personnages) vont se croiser et s'entremêler pour notre plus grand plaisir, jusqu'au dénouement des toutes dernières pages.
L'air de rien, John Harvey nous a même pondu là une histoire des plus glaçantes, digne des thrillers les plus angoissants : une histoire qui changera à jamais votre regard sur les salles d'opération !
À ne surtout pas lire avant une intervention bénigne !

Pour celles et ceux qui aiment les toubibs.
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mardi 26 juillet 2016

Bouquin : La peine capitale


[...] Tout cela est trop grand pour toi.


Dans les années 70, les dictatures d'Amérique Latine mettent au point la tristement célèbre Opération Condor avec la bienveillance des États-Unis.
En 1978 a lieu la coupe du monde de football en Argentine.
Cette année-là, le Pérou ne sera pas champion du monde de foot, pas plus qu'il ne sera très actif parmi les condors. Ce petit pays se prépare même à des élections démocratiques !
Cette année-là, c'est dans ce décor, vu côté cour en quelque sorte, que nous assistons à l'éveil du héros conçu par Santiago Roncagliolo (héros qui trouvera sa pleine mesure dans l'opus suivant : Avril rouge) : un anti-héros plutôt, Félix Chacaltana Saldivar est aide archiviste, dans un sombre sous-sol du palais de justice.
Gentil gratte-papier, bureaucrate zélé, il vit toujours chez sa mère et n'a pas encore embrassé de fille.
Puceau en politique comme en amour, complètement dépourvu du sens de l'humour, maniaco-obsessionnel, il sera le grain de sable qui va venir gripper la belle mécanique des militaires.
[...] Au début, tout lui parut en ordre. Mais une lecture attentive révéla le problème. Un grave problème : il avait archivé des procès-verbaux sur des sujets familiaux dans la section des Atteintes à la Propriété privée.
[...] J'ai repris le dossier du procès-verbal d'irrégularité administrative migratoire mineure. Vous vous rappelez ? Celui que je ne peux pas archiver parce qu'il est incomplet. Je vais adresser une requête au troisième étage.
Comme les supérieurs de Félix, on pense avoir affaire à un imbécile un peu borné. Le simplet de service.
[...] Je n'arrive pas à décider si vous êtes très malin ou très bête.
– Je… je ne suis qu'un humble fonctionnaire, monsieur. Mon seul désir est que la loi soit respectée.
[...] Prends bien soin de toi, Félix, dit-elle en déposant un baiser sur sa joue. Tout cela est trop grand pour toi.
Et puis petit à petit, pas à pas, l'obstination procédurière du méprisable gratte-papier fera trembler la dictature. Son entêtement à classer le fameux  procès-verbal d'irrégularité administrative migratoire fera vaciller les militaires. Qui était donc ce migrant irrégulier ?
Au rythme des matches de la coupe du monde, au pas pesant de la bureaucratie, La peine capitale nous fait progresser lentement mais inexorablement dans la compréhension de l'intrigue construite par le péruvien.
Une intrigue où l'on retrouvera une fois de plus les enfants volés [clic] ...
Un livre grinçant et un point de vue original (par le petit bout de la lorgnette en quelque sorte) sur les dictatures sud-américaines de l'époque.


Pour celles et ceux qui aiment les bureaucrates.
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jeudi 21 juillet 2016

Bouquin : Dedans ce sont des loups


[...] Si les hommes ne s’en mêlent pas, il murmura pour lui seul.


Homo homini lupus est ...
Ces lettres latines,  Stéphane Jolibert en a fait son premier roman : Dedans ce sont des loups.
Si le roman est noir, le décor est blanc, canis lupus oblige : peut-être une steppe sibérienne, peut-être une bourgade du grand nord américain,  un décor sans lieu ni date qui semble sorti tout droit des films de chez Tarentino, Jeunet ou de chez les frères Coen.
Dans ce bled paumé, un lieu : le Terminus, qui fait office d'un peu de tout, de bar bien sûr mais surtout de bordel pour le repos des bûcherons.
Un bordel tenu d'une main de fer par un mystérieux 'Grand Patron' que l'on ne connait que par le téléphone du Terminus.
[...] Tu es en train de me dire que personne ne connaît le propriétaire du Terminus ?
[...] Outre ses activités principales, débit de boissons et location de charmes, le Terminus gérait quasiment toute l’activité économique de la région. La station-service appartenait au Terminus, ainsi que le supermarché. Il possédait également les chalets l’encadrant, les machines nécessaires à la coupe et à l’acheminement du bois, et chacune des exploitations forestières sur lesquelles les hommes trimaient six jours sur sept par tous les temps. À la tête de cet étrange consortium, gérant et décisionnaire au quotidien, se trouvait le contremaître. La place était enviable, remplir ces fonctions consistait à prélever dix pour cent sur l’ensemble des recettes.
Un far-north sans foi mais avec une loi, celle de cet énigmatique Patron, une loi qui permet à tout un chacun de venir jusqu'ici faire oublier (si ce n'est oublier) un passé trop pesant.
[...] D’après la rumeur et d’après ce que certains clients m’ont confié, il existe un endroit nommé le Terminus. Une zone franche où les malfrats condamnés de ce côté-ci s’installent pour être tranquilles. Ils y sont intouchables, s’ils restent dans les cordes.
— Quel genre de cordes ?
Mais dedans ce sont des loups ... sans qu'on sache trop si ce dedans désigne le Terminus ou peut-être les âmes violentes des clients du lieu.
[...] — Ouais, ben t’imagine pas un seul instant qu’ils sont dedans comme dehors. Dedans, ce sont des loups.
[...] Cette phrase qu’il avait prononcée tout à l’heure : « Dedans, ce sont des loups. » Elle comprenait à présent.
Autour du Terminus, quelques fermes isolées, quelques bûcherons et une galerie de personnages, les damnés de la terre : un bootlegger cul de jatte, une trop jolie rousse, un garagiste amateur de levrette, et Nats (Natsume pour les intimes), le héros au dos boursouflé d'anciennes cicatrices qui tient le rôle de garde-putes au Terminus.
[...] L’alambic géant muni de quantité de poulies et de mécanismes étranges afin qu’un cul-de-jatte sur fauteuil roulant puisse le faire fonctionner seul.
Un affreux jojo va venir troubler la neige, réveiller un passé douloureux, bouleverser l'ordre établi par le Grand Patron.
Que la blancheur neigeuse ne vous cache pas la sombre réalité car on est là comme dans tout bon roman noir : la rencontre des personnages ici réunis, les passés trop pesants, les violences trop rentrées, les haines trop contenues, tout cela ne peut que conduire au drame ...
[...] Les morts apparaissaient à la belle saison, lorsque la neige quittait en partie les toitures. Ceux qui avaient mérité une sépulture décente avaient été emballés dans de la toile épaisse, et hissés, arrimés là, hors d’atteinte des animaux, protégés des charognards. Ainsi apprêtés, ils attendaient sous couvert de neige que la terre daigne enfin dégeler pour les recevoir.
Voilà un roman (un premier roman !) aux accents très américains et l'on se demande où le frenchy est allé tremper sa plume. Certainement pas dans ses voyages qui le menèrent en Afrique ou dans le Pacifique, des lieux où neige et loups sont tout à fait inconnus. Un mystère de plus donc pour ce (premier) roman original qui mérite d'être salué. Espérons que Stéphane Jolibert ne s'en tiendra pas là et saura se renouveler.


Pour celles et ceux qui aiment les loups et la neige.
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dimanche 17 juillet 2016

Bouquin : Puerto Apache


[...] Et tout ce que tu espères, c’est qu’il y ait de meilleurs moments à vivre.


Qui donc avait dit, à propos des favelas :
[...] Nous sommes le problème du XXI° siècle.
Les habitants du bidonville de la villa miseria Puerto Apache, près de Buenos Aires (sans doute inspiré de la Villa 31 ou de la Villa Rodrigo bueno à la Costanera Sur), se sont approprié le slogan et ont affiché cette banderole à l'entrée de leur bidonville.
Et à l'heure où les JO pas très riants de Rio tentent (bien mal) de masquer ce problème du XXI° siècle,  Juan Martini nous invite à une balade toute indiquée dans l'équivalent argentin des favelas : les villas miserias ou villas de emergencia.
Avouons qu'il faut quelques pages pour s'habituer au texte (un récit raconté à la première personne) sec et violent, qui ne fait guère de concessions et ne laisse guère de place au confort du lecteur. Mais le cap franchi, on se laisse ensuite porter par les aventures de celui qu'on surnomme le Rat.
[...] Y’a pas longtemps, j’ai vu un film où un mec demandait pardon d’être né riche. C’était pas un film argentin : ici, personne aurait ce genre d’idée.
[...] On doit bouffer, comme tout le monde. On essaie de gagner notre vie, comme presque tout le monde.
[...] Et tout ce que tu espères, c’est qu’il y ait de meilleurs moments à vivre.
[...] À Puerto Apache il y a, je sais pas, vingt ou trente blocs. On a tracé les rues, on a tiré au sort, on a donné à chacun sa parcelle, mais on a rien brûlé. S'il y avait des arbustes ou des plantes à déplacer, on les a déplacés. On est pas venus ici pour tout saccager. On est venu ici parce que les gens ont besoin d'un endroit pour vivre. Nous, on est réglos.
Le Rat est dans de sales draps. Des amis ne lui veulent pas que du bien, il vient de se faire tabasser et les nanas (bon déjà que y'en n'a pas qu'une) les nanas, c'est pas tout à fait ça non plus.
C'est noir, c'est violent. La balade dans les villas miseria n'a vraiment rien de touristique.
Mais c'est plutôt très bien écrit, même si l'on regrette quelques répétitions un peu trop introspectives. Quelques longueurs qui ne nous empêcheront pas de goûter les saveurs d'un récit fait de digressions qui s'accrochent les unes aux autres, de récits qui s'emboîtent les uns dans les autres et de toute une galerie de personnages qui eux aussi, semblent s'accrocher les uns aux autres : le Rat, le Pélican, le Vieux, Madame Jeanne, le Tordu, le Moustachu, Toti, la belle et lointaine Marù, ...
[...] Il y a des fois où on ne pense à rien. C’est des moments rares, parce qu’on a presque toujours la tête encombrée.
[...] Parfois, sans qu’on s’en rende compte, la vie bifurque et nous fait prendre un chemin différent. Quand ça se produit, il faut être prêt à embarquer. À monter dans le train de la vie, pour aller là où il nous emmène. On n’a pas toujours assez d’argent pour payer les péages. La vie aussi des fois, elle a un train au-dessus de nos moyens. C’est pas si différent de ce qui arrive avec les femmes.
[...] Qu’est-ce que ça fait, de venir d’un pays qui n’a pas la mer ?
[...] Moi, j’aime bien savoir comment on écrit les mots. C’est une manie que j’ai, voire une obsession, comme disait ma mère. La pauvre. Elle peut même plus lire le journal. Heureusement qu’elle a la télé pour se tenir au courant de ce qui se passe. « Toi, mon petit Pablo, tu as un truc avec les mots », qu’elle me disait quand j’étais petit.
Tout comme son Rat, Juan Martini a visiblement 'un truc avec les mots' et sa prose originale mérite le détour par les villas miserias de Buenos Aires.


Pour celles et ceux qui aiment les bidonvilles.
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